DEUX MOI

Quand vous dites aimer un film, la première question que votre interlocuteur vous pose porte toujours sur l'objet du film. La seconde qui fuse aussitôt vous invite à préciser les raisons qui vous l'ont fait aimer ou détester.

Cédric Klapisch nous a doucement pris par la main et nous a emmenés dans la vie de Mélanie et de Rémy. Avec une grande délicatesse, comme pour ne pas nous brusquer et surtout pour être le moins indiscret possible. Nous nous sommes laissés faire car Cédric Klapisch a gagné notre confiance depuis longtemps et c'est toujours un plaisir de déambuler avec lui.

Mélanie et Rémy sont deux trentenaires qui vivent côte à côte, ou plutôt dans deux immeubles mitoyens, sans se parler, ni même soupçonner l'existence de l'autre. L'une est une jeune chercheuse en biologie, l'autre est agent d'exploitation logistique autrement dit manutentionnaire dans une enseigne de vente par correspondance. Ils ont en commun un mal être, que les réseaux sociaux et les sites de rencontres ne jugulent pas. Ils partagent également des appréhensions et angoisses dans leurs vies professionnelles respectives. Rémy craint pour son emploi qui est menacé par la robotisation des tâches et Mélanie a peur de ne pas être à la hauteur d'une prestation en communication sur ses travaux de recherche.

 

capture-moi-1

Mélanie et Rémy ne sont pas des personnages de fiction que le théâtre ou le cinéma façonnent pour leur donner densité et présence, ils sont des concentrés de nous-mêmes. Il n'y a pas de figurants dans le film de Klapisch pour meubler des espaces, il y a des personnages secondaires, mais eux-mêmes ont une véritable puissance d'existence. Ils restent comédiens mais sont également des personnages.

Simon Abkarian est l'épicier arabe du quartier et son employé a la même présence que lui dans le film. Camille Cottin est une psychothérapeute légèrement décalée mais délicatement crédible quand son collègue François Berléand, un peu lunaire, est d'une belle pertinence. L'une va tenter d'aider Mélanie et l'autre vole au secours de Rémy. Avec un certain bonheur, même si dans ce domaine il ne faut pas par l'impatience se laisser gagner.

Sans perdre une miette de la vie des uns et des autres, je me suis surpris à sortir un crayon imaginaire et à...dessiner le film. Un cercle pour Rémy, un second pour Mélanie, un troisième pour Simon Abkarian. Camille Cottin, François Berléand ont droit aux leurs, le petit chat blanc se lovait lui également dans sa bulle. De nombreux autres cercles, grands ou petits, volaient au-dessus des têtes comme des bulles de savon qui éclataient l'une après l'autre pour disparaître aussitôt. Les cercles étaient sécants, il n'y avait que ceux de Mélanie et de Rémy qui restaient désespérément tangents.

Quand François prend sa retraite et met fin à sa relation thérapeutique avec Rémy, il lui recommande sa consoeur. Nous pressentons pressentons que ce que nous attendons depuis cent longues minutes va se produire dans les dix dernières. Nous en sommes même certains quand enfin Rémy s'est laissé convaincre d'aller apprendre une danse africaine avec le beau-frère d'Abkarian et qu'au moment de former des couples partenaires, Mélanie et Rémy se rencontrent enfin. Ainsi l'épicier du quartier a favorisé cette belle rencontre qu'un petit chat blanc qui a vagabondé de Rémy à Camille et dont nous espérions le retour, n'a pas réussi à provoquer, contrairement à toutes nos attentes. Contrairement à toutes mes attentes.

Quand vous dites aimer un film, la première question que votre interlocuteur vous pose porte toujours sur l'objet du film. La seconde qui fuse aussitôt vous invite à préciser les raisons qui vous l'ont fait aimer. Autant vous préparer à répondre, ce qui indépendamment du fait que vous ne passerez pas pour un niais un peu innocent, vous obligera à préciser votre pensée, ce qui ne fait jamais de mal à l'organe situé entre vos deux oreilles dont la nature vous a doté.

Deux moi est un film qui évoque la solitude et l'isolement en ne réduisant jamais l'une à l'autre. Simon Abkarian, dans le rôle de l'épicier dans son épicerie, j'allais dire l'épicerie avec son épicier, tient un rôle secondaire en apparence mais qui se révèle être de première importance. L'épicerie et son épicier sont à la croisée de tous les chemins et c'est par eux que les solitaires ne sombrent pas dans l'isolement. Le film montre également une forme de mutilation des êtres qui doutent d'eux-mêmes, usent d'artifices pour tenter de se dépasser alors que ce sont ces artifices et la virtualité à laquelle ils conduisent qui sont la cause principale de la solitude de Mélanie et de Rémy.

J'ai aimé Deux moi car c'est tout nous : solitaires dans la foule, connectés en permanence, incapables de partager les petites joies et parfois d'être simplement heureux. J'ai aimé Deux moi à cause du chat blanc qui m'a donné envie de rapter le premier minet qui croiserait ma route. J'ai aimé Deux moi parce que je ne suis pas cinéaste, mais que j'aurais aimé en avoir écrit le scénario et j'aurais aimé être l'auteur des images qui montrent la main de Rémy se poser sur la hanche de Mélanie, leurs deux mains se rejoindre et leurs doigts s'enlacer pour danser. Je m'en suis fait une raison et je me suis abandonné au plaisir de découvrir que quelqu'un l'ait fait.

 

capture-moi-2

J'ai aimé Deux moi parce qu'il m'a rendu soudain, sans raison apparente, souriant et optimiste. Dans l' open space de la plateforme téléphonique qui est sa nouvelle affectation, Rémy se lie de connivence avec une collègue de travail qui est loin d'être dépourvue d'humour. Elle a définitivement classé les hommes en trois groupes « les cheese » qui sont doux et tendres, « les hamburgers » qui sont des machos indécrottables et les « nuggets » qui sont entre les deux premiers et en tout cas « too much ». Invité chez lui par Rémy qui envisageait le plus sérieusement du monde de s'adonner avec elle aux plaisirs des sens, elle le plante, le laissant à son désarroi. Elle le testait pour savoir dans quelle catégorie le classer. Elle l'invite en retour à venir esquisser quelques pas de danse avec elle.

J'ai aimé Deux moi car il est toujours agréable de rencontrer quelques instants Simon Abkarian, Camille Cottin et François Berléand. J'ai aimé deux moi simplement parce que ce film est bon et que je ne peux m'empêcher de penser avec une certaine compassion à ceux qui devront préparer la prochaine cérémonie des César. Entre Perdrix, Deux moi, Fête de famille et Portrait de la jeune fille en feu et Roubaix, une lumière, je leur souhaite bien du plaisir et je n'ose même pas imaginer la compétition avec les films du début de l'année et ceux à venir.

Ana Girardot est Mélanie et François Civil incarne Rémy. Il est un dernier personnage, et non des moindres, que j'ai failli oublier : Paris. Qui mieux que Paris elle-même aurait pu tenir son rôle ? Il serait le grand cercle qui inclurait tous les autres, le contenant de tous ses contenus qu'il laisse s'entrechoquer et s'enlacer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.