Les Misérables de Ladj Ly

L'héritage était lourd pour Obama hier, il l'est pour Macron aujourd'hui.

Monfermeil, la banlieue, une cité de banlieue, des barres d'immeubles, une population très jeune d'enfants, d'adolescents, la rue, les entrées d'immeubles. Le décor est planté. L'ennui qu'on trompe en bande bavarde, bruyante, gesticulante, rieuse et une patrouille de la BAC (Brigade Anti Criminalité) qui sillonne inlassablement le quartier à la recherche d'une identité à vérifier, d'une petite intimidation à exercer, comme pour se prouver la légitimité de son autorité. L'ambiance est suggérée.

L'histoire commence à la trentième minute du film, dans un établissement fast-food tenu par un imam autoproclamé, ancien délinquant désormais reconverti dans la religion. Sont présents un trafiquant de drogue et ses sbires, un fort-en-gueule à qui la municipalité a délégué un rôle de médiateur en lui laissant la bride sur le cou pour qu'il puisse mieux conjuguer son rôle de juge de paix avec celui de raquetteur à la petite semaine sur le marché du quartier. La BAC complète le tableau. Ses trois policiers sont là pour chercher à sauvegarder une paix menacée. A l'occasion il prête main forte au Juge de paix quand celui-ci est confronté à un commerçant récalcitrant. Tout ce petit monde, plus menaçant qu'amical est en affaire et deale. Il deale parcelles de pouvoir contre tranquillité des affaires, autorité contre influence. Imam, caïds, police sont en conseil d'administration exceptionnel du quartier.

L'enjeu est d'importance. Un jeune s'est emparé du lionceau qui appartient aux gitans venus donner un spectacle de cirque dans le quartier. Il faut retrouver le lionceau et son voleur car ces derniers promettent de mettre le quartier à feu et à sang s'ils n'obtiennent pas satisfaction. En écrivant ces mots, j'ai une crainte : le lecteur de ma présentation ne risque-t-il pas de croire que le film est une grande farce ? L'évènement déclencheur a une apparence de farce, il est un un enjeu dérisoire, amusant même, une espièglerie d'enfant. Un larcin dont surgit un risque cataclysmique.

Le lionceau sera retrouvé et rendu mais la tension entre les jeunes du quartier et les policiers montent d'un cran suite à une course-poursuite relevant d'un acharnement de la police et un tir de flash-ball incontrôlé et filmé par un adolescent faisant voler un drone. Désormais c'est l'adolescent et son drone qu'il faut retrouver et neutraliser pour faire disparaître les preuves de ce qu'on appelle parfois une bavure.

Réunions au sommet et conciliabules. Entre policiers qui demandant de l'aide au caïd trafiquant, entre médiateur-raquetteur et imam, chacun cherchant à tirer profit des images du drone. Dissimulation, prise de pouvoir ou chantage, le mouvement de la machine infernale s'accélère. Tous trop occupés à leurs petites affaires, personne ne voit la montée en puissance de la colère des jeunes qui finira par mettre le quartier en feu et peut être pire encore.

Le film de Ladj Ly démonte avec une grande véracité l'implacable mécanique de l'émeute de quartier. Le film s'arrête au moment précis où l'irréparable pourrait se produire. J'ai aimé ce film, qui nous contraint à regarder la réalité en face, qui ne tombe pas dans la manichéisme.

Quand une situation devient explosive ce n'est jamais que parce qu'elle s'est lentement dégradée, qu'on l'a laissée se dégrader au point qu'une étincelle suffit, peu importe le prétexte. Le président de la République aurait été bouleversé après avoir vu le film et aurait demandé à son gouvernement des mesures rapides. Des internautes, à leur habitude, se sont gaussés de cet émoi. Le président américain Barack Obama avait été bouleversé par la série On wire (Sur écoute) qui montre la détérioration de la vie dans un quartier de Baltimore. L'héritage était lourd pour Obama hier, il l'est pour Macron aujourd'hui.

 

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