UN DIVAN A TUNIS de Manèle Labidi Labbé

Chacun de nous puisera dans la galerie de portraits celui ou celle qui le fera sourire le plus. La nièce délurée et un peu déjantée ou le grand-père à qui on a caché le départ de Ben Ali pour préserver sa santé fragile un peu comme dans Good bye Lenin ? Le paranoïaque qui entend les voix de Sadam Hussein et de Hafez El Assad et qui s'inquiète d'entendre également Poutine ?

Faire rire est certainement l'exercice le plus difficile qui soit. Rire est un état d'esprit plus qu'une action, il doit monter en crescendo, passer du sourire esquissé au sourire qui s'épanouit comme une fleur sur tout le visage puis se répand et irradie doucement vers le bas, le cœur, l'estomac puis les tripes. L'état d'esprit devient alors un état tout court ce qui nous permet de dire : « Je suis en rire » . Le rire est silencieux, tout au plus se laisse-t-il aller parfois à une discrète exhalaison qui flotte au-dessus des têtes dans une salle de cinéma par exemple.

Rire n'est pas se moquer, c'est même la plus belle rencontre que nous puissions faire et la plus belle chose que nous puissions partager. Le rire est la langue la plus universelle, il nous permet toujours de nous comprendre, même à mi-mot.

Manèle Labidi Labbé a réussi à nous faire sourire et même à nous faire rire, sans que nous ayons mauvaise conscience. Nous n'avons pas ri sur le dos des habitants de ce quartier de Tunis mais avec eux quand ils nous ont amusé, tantôt avec leur faconde méditerranéenne, tantôt avec ces petits délires que beaucoup d'entre nous pourraient bien partager à y regarder de près.

Ouvrir un cabinet de psychanalyse dans un quartier populaire de Tunis sur une terrasse de toit, quand ont est une fille de parents émigrés en France et qu'on revient au pays avec la générosité en bandoulière, est un sacré pari. On devrait en faire un film a dû s'entendre dire Manèle Labidi Labbé avant de prendre son interlocuteur au mot.

« J'aurais sans doute fait autre chose, quelque chose en plus », me suis-je surpris à dire quand je suis revenu chez moi et après avoir raconté le film à mon chat. Il m'a écouté jusqu'au bout, a lissé quelques instants ses moustaches et s'en est allé. Avant de franchir la porte, il s'est retourné et m'a dit : « Je te rappelle que ce n'est pas ton film mais celui de Manele. S'il ne t'a pas plu, tu n'as qu'à en faire un toi-même ». Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.

La Tunisie vient de chasser son autocrate, calmement mais fermement, avec détermination mais parfois aussi avec de l'inquiétude dans le regard. Ce peuple qui a accédé à l'indépendance dans les meilleures conditions parce que son Habib Bourguiba et notre Pierre Mendes France n'étaient pas un couple infernal, avait hérité d'un dictateur au petit pied dont la principale préoccupation était de laisser sa propre famille organiser le pillage du pays. Une révolution peut être synonyme de printemps mais ne résout pas tout et surtout ne débouche jamais du jour au lendemain sur un petit matin qui chante.

C'est à ce moment de l'histoire que Manele Labidi Labbé situe le retour au pays de son héroïne. Ses personnages ont encore un peu la gueule de bois de la veille, le scepticisme de ceux qui restent songeurs sur l'avenir et l'optimisme un peu délirant de celles qui veulent aller de l'avant même sans trop bien savoir quelle direction prendre, sont bien au cœur du film.

 Quelques touches de ce redoutable bon sens des gens simples pour qui payer signifie acheter quelque chose de palpable et qui s'interrogent sur la réalité d'une...marchandise qu'une psychanalyste peut bien vendre, et l'argument d'Un divan à Tunis est posé. Par ailleurs, ce Freud qui porte la barbe et dont un portrait orne un mur, ne serai-il pas un peu « frérot » ?

Parfois la caricature n'est pas loin, telle cette fonctionnaire de ministère qui offre des sous-vêtements affriolants à des prix très concurrentiels et accessoirement enregistre les demandes qui sont de sa compétence. Allusion lourde encore à la corruption qui consiste à demander pour tout dossier soumis à l'étude, une pièce essentielle, à savoir la lettre de recommandation d'un haut fonctionnaire. Caricature encore que ces policiers qui ne savent pas quoi inventer pour que « la française » se plie à des exigences qu'ils peinent d'ailleurs à formuler clairement.

Chacun de nous puisera dans la galerie de portraits celui ou celle qui le fera sourire le plus. La nièce délurée et un peu déjantée ou le grand-père à qui on a caché le départ de Ben Ali pour préserver sa santé fragile un peu comme dans Good bye Lenin ? La coiffeuse truculente qui telle une diva se livre aux plaisirs de la psychanalyse dont elle verrait bien le divan dans la pièce réservée aux épilations de son salon de coiffure ? Le paranoïaque qui entend les voix de Sadam Hussein et de Hafez El Assad et qui s'inquiète d'entendre également Poutine qui selon lui n'est pas concerné par ce qui le préoccupe ? Celui qui se déshabille afin d'être à son aise sur le divan sur lequel la nouvelle « putain » du quartier l'invite à s'allonger ? Le boulanger qui se sent plus femme que femme et squatte l'aile réservée aux femmes du hammam en refusant toute négociation avec quelqu'un d'autre que Selma son analyste, seule à le comprendre ?

Mis bout à bout, ce patchwork de scènettes souvent amusantes, font Un divan à Tunis.

 

 

 

 

 

 

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