DEUX, TROIS PETITES CHOSES

En mettant bout à bout mes découvertes et expériences de supermarché, j'ai pris conscience que celui qui sait voir et donner leur vrai sens aux choses ne s'ennuiera vraiment pas. Peut-être a-t-il tout simplement mis le doigt sur le véritable secret de la longévité.

« CAISSE PRIORITAIRE ». En clair cela signifie qu'à cette caisse l'accès est prioritaire pour quelques-uns mais que tous pourront toutefois s'y présenter à condition qu'aucun des premiers ne se manifeste. Nous pensons immédiatement à une caisse réservée aux handicapés ce qu'une signalétique explicite et bien connue suggère d'ailleurs. A tort. Cette déduction est hâtive. Sont considérés comme prioritaires toutes celles et tous ceux pour qui une attente prolongée en station debout est pénible quelle qu'en soit la raison.

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Sont concernés les femmes enceintes, les hommes à béquilles, les impotents, les culs-de-jatte, les unijambistes, les paralytiques, les hémiplégiques et les paraplégiques même en fauteuil roulant, les retraités impatients ou naturellement contrariés, les enfants turbulents ou bruyants, les bébés affamés (à condition toutefois qu'ils soient accompagnés d'au moins un parent), les chiens errants égarés là et tous ceux qui considèrent en permanence qu'un accès prioritaire leur est dû partout où ils se présentent. La signalétique n'ayant pas pu tout prévoir, il vous appartient de compléter la liste des bénéficiaires d'une priorité et éventuellement de hiérarchiser leurs droits de passage.

C'est donc très spontanément que vous vous effacerez devant eux en les laissant accéder avant vous à cette caisse affirmée prioritaire qui ne leur est pas réservée toutefois. Je n'entre dans aucune des catégories précitées mais je me porte souvent naturellement vers cette caisse particulièrement quand le sourire éclatant de l'hôtesse est étrangement magnétique.

Si d'aventure, se présentent simultanément un retraité énervé à tendance irascible, un paraplégique et une jeune femme enceinte avec un pied dans le plâtre, vous n'êtes pas prioritaire et de toute évidence vous ne venez qu'en quatrième position dans la file d'attente qui se forme. Si vous ne supportez pas cette relégation et si vous vous demandez comment vous y prendre pour grappiller une place, vous devez d'abord être particulièrement attentif, dresser l'oreille et observer longuement la scène pour évaluer la situation et prendre la température des protagonistes.

Il est plus que probable que vos concurrents n'arriveront pas à se mettre d'accord sur un ordre de passage qui prenne en compte la gravité de leur handicap et le sens aigu de l'équité que chacun d'eux porte en lui. Le retraité colérique au verbe haut brandissant peut-être même une carte d'ancien combattant ou de médaillé du travail se laissera sans doute facilement convaincre par le paraplégique victime d'un traumatisme violent subi en Afghanistan ou au Mali. Si la jeune femme enceinte ne pousse pas de petits gémissements plaintifs ou quelques soupirs de lassitude suffisamment audibles pour s'imposer d'emblée, la partie se jouera sans elle.

Quand le paraplégique aura passé à la caisse et libéré les lieux, c'est le moment de jouer votre carte maîtresse. Au moment précis où le retraité pressé s'apprête à prendre son envol, appelez-le d'une voix douce : « Monsieur, monsieur, s'il vous plaît », puis posez une main amicale sur son avant-bras en invitant la jeune femme à s'écarter légèrement sauf bien sûr si elle le fait spontanément. Plongez ensuite votre regard dans celui du retraité et invitez-le à céder son droit à la ravissante jeune dame très enceinte et que son plâtre ralentit tellement. Il ne sera certainement pas indifférent à son état, lui qui a deux filles et au moins sept petits enfants dont la dernière vient à peine de rentrer de la maternité avec sa mère.

Il envisagera sans l'ombre d'une hésitation de céder son tour. Il vous reste alors une fraction de seconde pour neutraliser la jeune femme aux anges et c'est là que vous allez pouvoir faire la démonstration de votre art de la resquille. Comme pour faire bon poids à votre premier argument, vous invitez à la galanterie. Vous faites ainsi semblant de convaincre un personnage qui est déjà convaincu, donc hors compétition. Votre appel à la galanterie n'est que l'affichage à voix haute de votre propre grandeur d'âme et s'adresse en fait à la jeune femme qui, bouche bée et œil rond, devant tant d'attention et un tel savoir-vivre, en oublie de profiter de son avantage.

Le timing parfaitement maîtrisé de votre mouvement de prestidigitation est de la plus grande importance. Vous présentez vos articles à l'hôtesse de caisse en même temps que vous faites appel à la galanterie en plongeant une fois de plus votre regard mais cette fois dans celui de la prioritaire que vous venez de doubler. C'est de la simultanéité bien synchronisée des deux actions et de leur rapidité d'exécution que dépend le succès de l'entreprise. Il est dès lors inutile de renouveler l'opération regard avec l'hôtesse de caisse, elle vous retarderait inutilement et vous priverait de l'effet de surprise. Il ne faut jamais se disperser et toujours veiller à s'en tenir à l'objectif premier.

Mouvement et gestes rapides, mots et regard précis avant que la charmante jeune femme plâtrée n'émerge de son état de sidération et n'use de sa béquille sur votre dos. Je vous déconseille de faire une telle manœuvre si vous avez plus de deux ou trois articles à présenter en caisse, à plus forte raison si vous poussez un caddie rempli à ras bord. Ne perdez pas non plus de temps à saluer l'hôtesse, elle a l'habitude d'être considérée comme un accessoire et cela pourrait vous distraire et vous déconcentrer.

Au moment du debriefing de votre passage en caisse, vous pourrez savourer le résultat et vous congratuler pour votre adresse et votre sens de la stratégie. Vous étiez dans une file d'attente en dernière position derrière une jeune femme enceinte au pied fracturé, un retraité peu amène, peut-être dangereux même et un paraplégique, et pourtant vous avez réussi à passer en seconde position, sacrifiant au passage pour des raisons tactiques la première place que vous auriez peut-être pu ravir avec un peu d'imagination. Le Sun Tzu des files d'attente qui sommeille en vous, force l'admiration : sacrifier un paraplégique pour s'assurer d'un véritable avantage sur un vieillard et une jeune femme diminuée, il fallait le faire, il fallait oser.

La méthode décrite et qui fera peut-être école, s'applique exclusivement à une caisse prioritaire, elle est sans intérêt pour un passage caisse réservée où vous n'attendez presque jamais. La différence entre les deux caisses peut vous paraître subtile et échapper à votre entendement. Ce n'est pas très grave car l'hôtesse de la caisse réservée se charge toujours à temps de vous rappeler à l'ordre. Souvent avant que vous n'ayez commencé à entreprendre de déposer vos achats sur le tapis roulant (parfois même avant que vous veniez à elle ou même faisiez mine de vous approcher).

La caisse réservée est comme son nom l'indique « réservée ». Réservée à qui ? Réservée à une élite munie d'une carte spéciale servant de coupe-fil. Je vous imagine déjà vous précipitant à l'Accueil de votre supermarché afin d'obtenir le précieux sésame qui vous donnera le privilège de ne pas attendre, d'être une sorte de VIP du centre commercial, de voir l'envie dans le regard de ceux qui poirotent lamentablement en attendant leur tour.

Il y a donc carte et carte. Il y a une carte de fidélité que tout le monde peut avoir et qui est gratuite. Il y a la Carte, celle du client profondément fidèle, prêt à confier sa vie, en tout cas toutes ses données personnelles, à son supermarché préféré. Elle n'est pas gratuite. La première vous donnera des points en fonction du montant de vos achats ce qui vous permettra un jour, quand vous aurez cumulé un nombre astronomique de points de pouvoir effectuer un achat dont vous n'avez pas forcément l'utilité, à un prix réduit mais qui n'entamera que très légèrement la marge bénéficiaire du magasin sur l'objet, sans toutefois la supprimer totalement (il ne faut pas exagérer tout de même et les accès de philanthropie de l'enseigne ont des limites).

Gold, Pass, One, Privilège, peu importe l'appellation racoleuse. Non seulement elle vous permettra de collectionner des points, mais elle vous servira également de carte bancaire classique. Avec cet avantage qui n'en est pas un mais que vous trouvez très valorisant, vous accédez à une caisse réservée et vous pouvez vous y rendre tout droit, d'un pas léger, souple et altier, les pectoraux en gonflette, le menton en proéminence légèrement surélevé et cela avec un regard de condescendance pour le vulgus pekinus doté d'une simple carte de collectionneur de points et de photos de footballeurs.

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L'espace de stationnement de l'enseigne est à l'image de cette valorisation extrême. S'il y a des places de stationnement strictement réservées aux personnes handicapées avec macaron officiel sur le pare-brise de leurs véhicules, il en est d'autres qui peuvent prétendre à une place prioritaire. Les places prioritaires ont leur logo, juxtaposant silhouettes d'adultes accompagnés d'enfants l'un dans une poussette, l'autre encore dans le ventre de sa mère et un troisième qui se perdra bientôt entre les voitures et que ses parents retrouveront peut-être, avec un peu de chance, à l'Accueil.

En clair, ces places sont réservées aux familles ! Elles sont situées à proximité de l'entrée du centre commercial en voisinage immédiat avec les places réservées aux personnes handicapées. Les jours de grande affluence vous pouvez donc commencer les grandes manœuvres « pousse-toi de là » dès le parking puis en jouer la seconde manche à la caisse. Il serait question de créer une troisième catégorie de places de stationnement réservées aux détenteurs d'une carte VIP. Le projet est à l'étude m'a-t-on fait savoir.

En attendant, le même supermarché a déjà mis en place un élégant dispositif permettant à chacun de garer sa voiture en fonction de ses qualités voire de ses fantasmes. Madame Farfelue, Monsieur Jovial, Madame Heureuse, Monsieur Trivial, Madame Coquette, Monsieur Amoureux. Vous noterez au passage l'étrange ségrégation genrée que cette enseigne propose. Il n'y a pas très longtemps, la perplexité s'est emparée de moi. Cherchant à me garer, j'ai tourné en rond un bon moment car j'hésitais entre l'allée Monsieur Délicat et Monsieur Gros-Malin, après avoir cherché vainement l'allée Monsieur Beau-Gosse qui n'existe pas encore. J'ai finalement opté pour l'allée Monsieur Elégant car les deux premières étaient complètes. Au passage j'ai noté que si l'allée  Madame Bêcheuse était étrangement vide de voitures, il y avait de l'attente aux allées Madame Intrépide et Madame Sensuelle.

En mettant bout à bout mes découvertes et expériences de supermarché, j'ai pris conscience que celui qui sait voir et donner leur vrai sens aux choses ne s'ennuiera vraiment pas. Peut-être a-t-il tout simplement mis le doigt sur le véritable secret de la longévité. Après avoir coupé le contact de mon véhicule, je suis resté assis un bon moment derrière mon volant. Avec des pensées teintées de regrets mais surtout d'une intense jubilation intérieure. J'aurais tant aimé me garer dans l'allée Madame Intrépide ou celle immédiatement à côté, mais je n'ai pas osé. La prochaine fois peut-être.

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