ONODA, 10 000 NUITS DANS LA JUNGLE de Arthur Harari

Ces soldats oubliés ignoraient que la guerre était finie, convaincus que même si l'ennemi ne se montrait pas, leur combat devait continuer et que les tentatives de les faire revenir au monde réel n'étaient que des ruses de l'ennemi honni.

Les guerres inspirent le cinéma, mais ce sont certainement la guerre en Europe de 1939 à 1945 autant que celle qui s'est déroulée en Asie et en Océanie qui ont inspiré le plus grand nombre de films.

La guerre de 1939 à 1945 a marqué une césure dans le temps et la géopolitique. Sans doute parce qu'elle a directement ou indirectement impliqué des belligérants de tous les continents, sans doute également du fait de la multiplicité des terrains d'opération aux quatre coins du monde. Elle était de fait la guerre la plus mondialisée que l'humanité ait connue.

Onoda,10 000 nuits dans la jungle de Arthur Harari n'est pas à proprement parler un film de guerre, il est à la rigueur un film sur la guerre, qui traite d'un épisode vécu par un petit groupe d'hommes agissant en marge de la guerre finissante et la poursuivant après tous les cessez-le-feu et même après l'armistice final.

Hirö Onoda est un jeune lieutenant de l'armée impériale japonaise. Il est envoyé sur l'île de Lubang aux Philippines. Quand l'armée des Etats-Unis débarque sur l'île, il prend le commandement d'une petite unité et s'enfonce dans la jungle car pour lui il est hors de question de cesser le combat. Il est non seulement hors de question de se rendre à l'ennemi, mais encore moins de se faire harakiri pour échapper au déshonneur. Hirö Onoda retient une poignée de compagnons déterminés pour continuer le combat militaire par une guérilla sans merci. Il révèle ainsi à ses compagnons qu'il n'est pas pas avec eux par le fruit du hasard des affectations de commandement mais parce qu'il a été formé à cette forme particulière de la guerre qui est à l'opposé de ce que mettent en œuvre les aviateurs kamikaze qui dirigent leurs avions sur les bâtiments de la Navy américaine en sacrifiant leur vie.

Ce n'est pas l'énergie du désespoir qui les fait agir, mais la conviction profonde contre toute raison que la tendance et l'issue des armes peuvent être inversées par leur détermination. Cette idée ne quittera jamais Onoda et son dernier compagnon même si aucun combat militaire au sens propre n'est mené pendant un périple qui est surtout une réclusion dont la simple survie devient la préoccupation principale.

Le nombre de reclus s'amenuise non pas au fil des combats mais au fil du temps qui s'étend sur 10 000 nuits, donc presque trois décennies. C'est « la désertion » d'un des membres du groupe qui révèlera l'existence de ce groupe de stragglers (traînards) dont la stratégie du saute-mouton pratiquée par l'armée américaine est la cause principale. Elle consistait à reconquérir du terrain, île après île, sans prendre la peine d'éradiquer les dernières poches de résistance, action trop coûteuse en temps et en vies humaines, reportant à plus tard ce « nettoyage » ou le confiant aux milices ou embryons d'armée locales.

Ces soldats oubliés ignoraient que la guerre était finie et pensaient que même si l'ennemi ne se montrait pas, leur combat devait continuer et que les tentatives de les faire revenir au monde réel n'étaient que des ruses de l'ennemi honni.

Le film de Arthur Harari dure trois heures. Trois heures pendant lesquelles l'ennui ne s'installe jamais car le réalisateur a su trouver la bonne distance entre le mode de narration, entre les acteurs de l'histoire et les comédiens leur prêtant voix et corps, entre le spectateur et le lieutenant Onoda sans qu'il soit jamais question d'identification. Arthur Harari nous raconte l'histoire d'un officier de l'armée impériale japonaise soumis à un patriotisme exacerbé et au sens du devoir sans toutefois tomber dans la caricature d'un nationalisme fanatique ou d'un fanatisme nationaliste. Arthur Harari nous raconte les liens qui unissent ces hommes et surtout la relation qu'ils entretiennent avec la réalité qui évolue au fur et à mesure que le groupe s'amenuise.

Quand les autorités de l'île essaient d'entrer en contact avec les reclus, ceux-ci ne sont plus que deux et ils ont en face d'eux un de leurs anciens compagnons qui était retourné à la réalité, mais également le père de Hirö Onoda. Contre toute attente, derrière chaque propos rassurant tenu par un familier, ce dernier ne voit que manipulation et ruse. La parfaite ressemblance qu'il croit deviner entre l'interlocuteur proposé et son propre père, le soin apporté à la confection de journaux et de magazines abandonnés à leur intention, sont autant de preuves que leur mission est de première importance et que l'ennemi est prêt à tout pour les empêcher de l'accomplir.

Il faudra la disparition de son dernier compagnon et un ordre transmis par son ancien supérieur, pour que Hirö Onoda se laisse convaincre de mettre fin à son combat et de retourner à la...civilisation.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.