BLACKBIRD de Roger Michell

Blackbird est lumineux comme un vin de Bourgogne dans un verre de cristal. Le cinéma est une alchimie, pour le plaisir de nos papilles. Ce film lui fait honneur, il est un beau cadeau pour ceux qui hantent les salles obscures.

 

 Il est rare que je sorte de la projection d'un film en ayant, dans l'heure qui suit, la certitude que j'y retournerai le lendemain. Non pas parce que je n'ai rien compris au film ou que je m'y sois stupidement endormi en raison d'une digestion laborieuse ou d'une soirée festive la veille, mais simplement parce je réalise que ce que j'ai vu et entendu sort de l'ordinaire et que je crains d'en avoir perdu une miette. Un peu comme ce livre que nous lisons et relisons, que nous renonçons à poser sur un rayonnage trop inaccessible pour ne pas le perdre de vue et pour toujours l'avoir à portée de main.

Blackbird de Roger Mitchell se déroule dans la maison de campagne de Lily et de son mari Paul pendant la longue fin de semaine qui prolonge la fête de Thanksgiving. Tout commence avec l'arrivée en voiture de Jennifer, la fille aînée, son mari Michael et leur fils Jonathan. Paul et Lily les accueillent sur le perron de leur maison. Anna, la cadette, accompagnée de son amie Chris, les rejoindra quelques heures plus tard.

Le film s'achève avec le départ de Jennifer, Michael et Jonathan, d'Anna et de Chris et de Liz, l'amie de toujours. Paul est debout sur le perron, il leur fait un signe amical de la main pour leur souhaiter un bon retour chez eux. Ainsi se termine le moment le plus intense du film quand Paul, ses filles et Liz la meilleure amie se pressent tendrement autour d'Eve qui va boire le médicament qui mettra fin à sa vie.

Lily souffre de la maladie de Charcot qui la conduit irrémédiablement à la dégénérescence musculaire, donc à l'impotence généralisée. En conscience, elle a décidé de cesser de vivre et souhaite mettre fin à ses jours aussi longtemps qu'elle est en mesure de faire elle-même les gestes nécessaires pour que personne ne puisse être incriminé. Elle a voulu vivre ses derniers jours, entourée de ceux qu'elle aime le plus au monde.

La gravité du sujet ne doit pas nous empêcher d'apprécier la saveur de quelques bons mots et de quelques anecdotes qui font le bonheur de la vie. Ils contribuent à donner du corps à ce que dit Lily quand elle expose que depuis qu'elle a pris la décision de s'en aller volontairement, qu'elle en a fixé la date et que cette échéance n'est plus une épée de Damoclès sur sa vie, elle se sent plus libre, plus légère et plus avide de goûter pleinement ce qui lui reste à vivre.

Le Thanksgiving de nos lointains cousins américains est une balise de leur vie sociale. Lily veut en faire un moment plus intense encore, en demandant qu'un sapin de Noël soit dressé dans le salon.

Blackbird de Roger Michell est plus qu'un film ; il est un recueillement et un hymne à la vie. Il est également un retour sur soi pour chacun des convives présents. La vie y est magnifiée, mais elle n'est pas idéalisée et ses cheminements sont faits de malentendus et de non-dits qui affleurent souvent ou éclatent douloureusement. Je me retiens de trop en dire pour vous laisser le plaisir de partager virtuellement ce dernier repas auquel Roger Michell nous convie.

Suzanne Sarandon est solaire dans le rôle de Lily et Sam Neill est un Paul lumineux qui ne lui vole pourtant pas la vedette. Qu'il s'agisse de Kate Winslet ou de Mia Wasikowska, en sœurs qui se retrouvent pas à pas ou de Michael, Chris, Liz ou Jonathan, la magie du cinéma opère sous nos yeux.

J'ai vu le film à deux reprises à un jour d'intervalle. Le premier jour en version française, le second en version originale sous-titrée. Le verdict est simple. Que ce soit en français ou en anglais, que ce soit à l'oreille ou avec les yeux, les dialogues sont ciselés comme de la dentelle de Calais. Comme si cela ne suffisait pas, il fallut que le réalisateur donne la main à une monteuse aux doigts de fée et à un directeur de la photographie qui est également Oreille d'or car il ne s'est pas contenté de filmer la lumière et les ombres mais également la parole, les silences et les voix qui chantent. Kristina Hetherington et Mike Eley sont si discrets pourtant, à peine si leurs noms glissent un instant sur l'écran. Le cinéma est une alchimie, pour le plaisir de nos papilles. Ce film lui fait honneur, il est un beau cadeau pour ceux qui hantent les salles obscures.

Blackbird est lumineux comme un vin de Bourgogne dans un verre de cristal. Enjoy please !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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