LE PHOTOGRAPHE de Ritesh Batra

Depuis ce matin très tôt, je me promène avec l'encensoir à la main. Je m'arrête tous les quelques mètres et d'un mouvement délicat et souple du poignet, je le manie, tout en balancier, pour aider à en diffuser les senteurs.

 

Depuis ce matin très tôt, je me promène avec l'encensoir à la main. Je m'arrête tous les quelques mètres et d'un mouvement délicat et souple du poignet, je le manie, tout en balancier, pour aider à en diffuser les senteurs. Pensez donc, j'ai été voir Le Photographe de Ritesh Batra, hier soir. Cela me change de mes fausses colères, quand je cours de droite à gauche distribuant moult coups de bâtons à qui passe à ma portée, qu'il s'agisse du réalisateur, des comédiens, du perchman ou de la script, quand je ne fustige pas l'absence du scénariste, du film même.

Il y a des histoires extraordinaires qui ne nous arrivent jamais et des histoires ordinaires qui s'emparent de nous parfois. A moins que ce soit l'inverse, des histoires ordinaires qui ne veulent pas de nous et des histoires extraordinaires qui nous emportent. Rafi et Miloni ont le bonheur, pour notre plaisir, de vivre une belle histoire aussi ordinaire qu'extraordinaire. Ils habitent Mumbay, anciennement Bombay, en Inde. Ils ne se connaissent pas et leurs univers sont très différents. Leur rencontre, dans une ville qui compte quelques 20 millions d'habitants et dans une société aux stratifications sociales impitoyables, est improbable. Pourtant, ils vont se connaître, s'effleurer, dessiner sous nos yeux la délicate dentelle de l'amour, qui nous fait retenir notre souffle pendant presque deux heures, nous accordant juste quelques brefs intermèdes, pour nous permettre d'esquisser un sourire.

Après ce début, tout en louanges délicates pour un film que j'ai trouvé, vous l'aviez deviné, too much, tellement too much que l'envie me prend de ne pas vous en dire plus. Un peu comme ces restaurants qui refusent d'afficher le menu pour vous en réserver la surprise ou encore ces salles de cinéma qui vous invitent à une avant-première de film dont elles dissimulent l'affiche. Sous le prétexte fallacieux de ne pas vous voir me reprocher de faire dans la facilité, je consens à vous en dire plus. De toutes les façons, je me sens bien incapable d'en dire moins, tant le film m'a simplement, vraiment plu. Pour tout vous dire, je meurs d'envie de vous prendre par la main, pour vous y conduire et même vous accompagner pour le revoir.

Rafi gagne modestement sa vie en exerçant le métier de photographe de rue. Dans la foule qui se presse autour de la Porte de l'Inde, il trouve, difficilement, une clientèle pour le faire vivre. Miloni est une jeune femme, aimant le théâtre et elle est une brillante étudiante dans une classe préparatoire à l'université. Elle fait le bonheur de ses parents.

Rafi était orphelin jeune et il a été élevé avec ses deux sœurs aînées par grand-mère Dadi à la campagne. Une existence dans le dénuement à l'époque, qui ne s'est guère améliorée depuis car Rafi rembourse avec opiniâtreté une dette familiale. Dadi se désespère de ce petit fils qu'elle aime, mais qui ne veut prendre son envol véritable en fondant une famille. Miloni est la fille cadette d'une famille aisée qui la destine à un avenir radieux dont le mariage avec le fils d'un associé du père serait une étape utile.

Rafi propose à Miloni de la prendre en photo pour une somme très modique, elle consent à poser mais disparaît avant qu'il ne puisse lui remettre la photographie. Il la conservera et, pour apaiser les inquiétudes de sa grand-mère, la lui envoie, en faisant passer la jeune fille pour l'élue de son cœur. Il n'a pas prévu que les Dadi ont toujours de la suite dans les idées et qu'elle fera le déplacement de sa campagne à la ville, pour faire la connaissance de la jeune fille.

Il faut par conséquent que Rafi retrouve Miloni et lui demande de bien vouloir être, pour quelques jours, l'amoureuse qu'il présentera à sa grand-mère. Il la retrouvera et Miloni acceptera, de bon cœur et très simplement, cette... interprétation. Dadi en sera heureuse, les amis de Rafi s'en amuseront beaucoup, les deux jeunes gens y trouveront l'amour et, nous les spectateurs de la salle, une grande émotion mêlée d'un plaisir authentique.

Le Photographe raconte un amour qui se déroule sans hâte, pas à pas, sourire pudique après sourire, regard affectueux après regard, geste esquissé après geste. Devant l'amour naissant, nous retenons notre souffle. Devant l'amour qui cherche le chemin de l'éclosion, l'envie nous vient doucement de donner un nouveau titre au film : Eloge de la lenteur.

Il est un autre intérêt au film. A travers une histoire très simple à hauteur d'homme et de femme, Ritesh Batra nous montre, une fois de plus, la société indienne traversée par ses rigidités, ses préjugés et les attentes multiples qui l'animent. Cette démarche est déjà amorcée dans son premier film The lunchbox et on la retrouve également dans Monsieur de Rohena Gera.

Que savons-nous de cette grande nation qu'est l'Inde, qu'il nous arrive parfois encore, par inadvertance ou par atavisme, d'appeler les Indes comme une survivance de l'ère coloniale ? Que savons-nous de ce pays que nous voyons parfois, faussement, sous les chatoiements des films made in Bollywood. Depuis quelques années déjà un nouveau cinéma, indépendant et échappant à une industrie puissante et normative, pose un regard nouveau sur la société indienne. Le Photographe est le dernier en date...sur nos écrans en tout cas. A surveiller, à suivre.

 

 

 

 

 

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