LA PORTE DU PARADIS de Mickael Cimino

J'ai aimé ce second film de Cimino. Parce qu'il est de plein pied avec une réalité cruelle et avec l'Histoire. Non pas pour mettre de l'huile sur le feu de je ne sais quel anti-américanisme mais parce qu'il est d'un impératif absolu pour toute société de regarder son histoire droit dans les yeux.

 

Un film nous raconte une histoire, en même temps il est lui-même toute une histoire. Anecdotes du tournage et inévitables incidents, improvisations plus ou moins heureuses ou véritables aventures d'un tournage difficile voire chaotique, en sont la matière. C'est quand le film a failli ne pas naître ou qu'il a connu une naissance qui tient du miracle, c'est quand le succès d'un film ou son échec défraient la chronique, qu'il entre dans l'Histoire du cinéma. Il devient dès lors une affaire d'historien du 7ème art et de cinéphile dont le public n'est pas toujours partie prenante.

Si l'Histoire de certains films devenait elle-même un film, en quelque sorte devenait un film sur le film, LA PORTE DU PARADIS ou HAVEN'S GATE de Michael Cimino en fournirait certainement une matière première de premier choix.

En 1980, Mickael Cimino réalise son second long métrage La porte du paradis soit deux années après Voyage au bout de l'enfer qui fut un succès mondial considérable. Ce succès lui a sans doute ouvert bien des portes  et lui a, sans doute, valu blanc seing pour son second film. L'absence de limites a probablement été la cause de toutes les dérives quant aux coûts d'un film dont le succès n'était en rien assuré.

Le film s'inspire d'une histoire vraie qui s'est déroulée dans le Comté de Johnson dans le Wyoming dans les années 1890. Elle mettait aux prises les riches éleveurs issus d'une première génération d'immigrants d'origine anglo-saxonne avec des nouveaux venus miséreux en provenance d'Europe centrale et en attente de terres. Les premiers reprochent aux seconds d'être des voleurs de bétail et de vouloir attenter à leur liberté de s'accaparer la prairie par le développement du labour. Anciens immigrants contre nouveaux immigrants dans le Nouveau Monde qui avait déjà réduit à néant les amérindiens et vécu de l'esclavage des africains pendant des décennies.

Le film de Mickael Cimino est une libre adaptation de faits que les historiens ont pu établir sans équivoque. Ainsi les principaux personnages ont bel et bien existé même si le réalisateur a pris quelques libertés avec leurs rôles réels. Les enjeux entre éleveurs à la tête de troupeaux de bétail comptant des milliers de tête avec lesquels les westerns nous ont familiarisé et petits accédants à la propriété en vertu du Homestaed Act de 1862, ont bien été une des premières fractures sociales dans différents Etats américains. Le recours à des mercenaires tueurs-à-gages par les riches éleveurs une réalité et l'appui de l'Etat fédéral, comme des autorités locales, une autre réalité.

Examiner dans le détail comment Mickael Cimino, scénariste, a adapté de manière très libre l'histoire est d'un intérêt secondaire, en revanche la manière dont Cimino, réalisateur, raconte son histoire en fait un grand film et cela à plus d'un titre.

Le soucis du détail dans les costumes et les décors, le nombre de prises de vue, dont font état acteurs et observateurs , donnent une grande densité à la narration et confèrent à l'ensemble un réalisme prégnant. Le film est simultanément une œuvre épique et intimiste d'une grande intensité. Le passage de l'épique à l'intime se fait sans rupture de ton et est d'une grande fluidité. Le choix même des acteurs, Christopher Walker, Kris Kristofferson, Jeff Bridges et plus inattendue la présence d'Isabelle Huppert semble couler de source.

Le film sera éreinté par la critique et dès les avant-premières à New York, des spectateurs qui quittent la salle laissent présager son échec commercial. Il sera un échec économique qui mettra la société productrice en faillite en raison de l'explosion du budget que des recettes catastrophiques ne compenseront pas. Cimino a fait un film que les américains de l'ère Reagan ne pouvaient accepter.

La presse, le public reprocheront au film une mise en cause d'un mythe fondateur des Etats-Unis que la statue de la Liberté à l'entrée du port d'accueil des migrants de l'Ancien Monde, incarne. Montrer comment les migrants deviennent la proie de prédateurs dont la seule raison d'être est l'accaparement de richesses, montrer la crudité de cette prédation qui se traduit par le meurtre et même l'assassinat, montrer que ces pratiques ne sont pas seulement dues à une violence originelle en marge de la loi mais résultent d'une volonté explicite avec la caution de la plus haute instance de l'Etat fédéral, était totalement insupportable.

Si, à sa sortie aux Etats-Unis, l'accueil du film a été ce qu'il fut, son regard lucide est aujourd'hui beaucoup mieux accepté. Son film a fait des émules depuis. Plus surprenant aura été son accueil en France, salué pour ses qualités cinématographiques, certaines appréciations emboîtent pourtant le pas aux pires jugements américains. Dans la même revue de cinéma Positif, on peut lire successivement :

« Loin de panser les plaies à vifs, il rouvre une blessure oubliée, il met à nu un traumatisme plus profond que le génocide indien : le “fratricide originel”, le massacre des pauvres par les riches » Michael Henry.

« Parti d’un scénario nul, Cimino a sans doute bataillé dur, mais rien ne vit durablement à l’image, et dès l’ouverture avec sa longue valse, avec ces panos trop bien ordonnés, cette euphorie qui se cherche, ce mouvement qui ne prend pas, tout cela fait craindre le pire, fait anticiper le remplissage qui sera la loi du film .» Olivier Eyquem.

Mickael Cimino ne se relèvera pas de cet échec. En 2012, soit 32ans après sa première sortie, il présente la version définitive du film, d'une durée de 3h30, à la Mostra de Venise. C'est cette version qu'Arte programmera en 2017 et qui est celle du DVD en vente.

En 1978, Voyage au bout de l'enfer était le premier film sur la guerre du Viêt Nam, il voulait montrer à hauteur de citoyen, le départ d'hommes simples sans idée préconçue pour une guerre lointaine aux enjeux incertains. Ils partent, soucieux d'accomplir leur devoir de citoyen et ce d'autant plus qu'ils sont d'origine étrangère. En 1979, Apocalypse now offrait une célébration cette guerre impériale dont la seule cause de la défaite serait la grandeur éthique de l'Amérique. Face à la barbarie de l'ennemi, l'Amérique n'aurait pas accepté la surenchère dans la barbarie. Il faudra attendre 1986 et 1987 pour qu'avec Platoon d'Oliver Stone et Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, la dure réalité d'un engagement militaire soit montrée sous son vrai jour.

Dans tous les cas nous sommes aux antipodes du manichéisme des Bérets verts que John Wayne a réalisé en 1968 pour célébrer l'intervention américaine en Indochine.

Ce que l'Amérique a reproché à La porte du paradis c'est de n'avoir pas réalisé une version « Bérets verts » de la conquête de l'ouest ou,  plus pervers, une version « Apocalypse now »

J'ai aimé ce second film de Cimino. Parce qu'il est de plein pied avec une réalité cruelle et avec l'Histoire. Non pas pour mettre de l'huile sur le feu de je ne sais quel anti-américanisme, mais parce qu'il est d'un impératif absolu pour toute société de regarder son histoire droit dans les yeux.









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