MACEDOINE DE FRUITS ET SARABANDE D'ECUREUILS SUR MON CANAPE

Mon chat qui est assis sur mon bureau et regardait depuis un moment mes doigts courir sur mon clavier me regarde maintenant longuement, fixement : « Je n'aurais pas aimé vivre avec toi en 1943».

Il y a quelques jours, j'étais tout guilleret d'avoir reçu la visite d'un écureuil jusque dans mon jardin. J'étais un peu surpris pour tout dire mais heureux. Le dernier écureuil que j'avais vu vraiment de près gambadait familièrement dans un parc public en pleine ville à New-York et s'approchait de très près des visiteurs jusqu'à monter sur une table de pierre sur laquelle était dessiné un échiquier. Non pas parce qu'il voulait faire une partie mais pour glaner les vestiges d'un pique-nique.

ecureuil

 

Mon visiteur est moins grand grand et plus chétif que son cousin américain mais comme lui il est gris et blanc. Je suis un peu surpris, je l'avoue, car le dernier écureuil indigène que j'ai entrevu était roux. Tout à mon bonheur et soucieux de fournir à mon nouvel ami sa pitance à défaut de lui offrir le gîte qu'il a d'ailleurs décliné sans façons, j'ai acheté un petit sac de noisettes non décortiquées que j'ai dispersées sous le noisetier et dans différents orifices des troncs avoisinants. Je n'ai pas été jusqu'à les enterrer cependant.

J'offre également les jours de gel et de neige le couvert au rouge-gorge qui a élu domicile chez moi, aux étourneaux et aux moineaux de passage et même à quelques mésanges qui se plaisent en ma compagnie. Les merles, quant eux, se sont éloignés non sans me laisser un petit mot amical pour me dire qu'ils reviendront dès que mes cerisiers seront en fruits. Les pensionnaires que j'héberge dans deux hôtels pour insectes sont plus discrets. Je devine leur présence mais je ne les vois jamais. En quelque sorte, avec la visite du Spip des jardins, mon arche de Noé a gagné un pensionnaire même s'il hésite encore à prendre ses quartiers chez moi.

Depuis ce matin, je suis dans le désarroi car j'en ai appris de bien belles sur mon visiteur. Mon écureuil serait un personnage douteux, arrivé en France sans qu'on sache trop comment. En provenance de la côte est des Etats-Unis, il a été introduit d'abord au Royaume-Uni puis en Afrique du sud sans doute comme animal d'ornement. Les individus rendus à la vie sauvage ou évadés de leurs cages ont peu à peu essaimé au Pays de Galles, en Ecosse et en Irlande, ils y ont fait souches. Ils sont attendus en France où ils semblent bien ne pas être très nombreux encore. Une implantation volontaire en Italie du nord pourrait en être l'origine. Selon le Muséum National d'Histoire Naturelle, l'écureuil roux est en passe d'être éliminé par son concurrent très invasif un peu partout en Grande Bretagne.

Le gris d'Amérique du nord se nourrit sensiblement des mêmes douceurs que son cousin le roux : noix, noisettes, châtaignes, gland du chêne, faines du hêtre, baies et graines de toutes les sortes. Le gris est cependant plus omnivore que le roux et il n'hésite pas à faire des incursions dans le régime carné en mangeant des oisillons. La concurrence alimentaire entre les deux cousins est réelle, elle donne un avantage au dernier arrivé qui se reproduit de ce fait plus facilement. Aucun comportement agressif n'a cependant été observé entre les deux convives de nos bosquets.

L'écureuil gris est par ailleurs porteur sain d'un virus qui s'est révélé mortel pour son compère roux. Comme s'il ne suffisait pas qu'il soit un gêneur envahissant pour l'écureuil de nos rêves d'enfant, il fallut que le gris se lance dans une activité qu'il ne pratiquait pas en Amérique. Il écorce les hêtres et les chênes avec une nette prédilection pour les arbres sains qu'ils soient encore en futaie ou déjà en billes. Un goût immodéré pour la sève semble-t-il. L'inconvénient de cette manie singulière c'est qu'elle favorise l'action des insectes xylophages et qu'elle est mal vue dans la filière bois. Les charges qui pèsent contre lui s'alourdissent et les circonstances atténuantes sont infimes.

Mon désarroi confine au dilemme. Est-ce que toute affaire cessante je dois dénoncer mon visiteur au MNHN, photos et empreintes de pattes à l'appui ? Est-ce que je dois commencer une surveillance étroite de ses moindres faits et gestes, de ses habitudes, de ses fréquentations et les consigner soigneusement dans un petit carnet de moleskine noir que je remettrai à un haut responsable du Muséum au plus tôt ?

Ne serait-il pas plus prudent de me taire ? Ne serait-il pas préférable de faire celui qui n'a rien vu, rien entendu et qui n'en sait pas plus que tous les autres mais ne veut pas le dire ? Ne vaudrait-il pas mieux que je parte quelques jours en vacances pour brouiller les pistes et pouvoir dire que je n'étais pas là quand le visiteur s'est promené sur ma terrasse ? Je retourne sur le site du MNHN, ils disent bien qu'on doit signaler la présence des écureuils en général mais du gris en particulier ? Que c'est absolument nécessaire de le faire pour la sécurité de nos conifères et la sauvegarde du petit roux dont la population est déjà bien clairsemée. Ils insistent même ; chacun doit faire son devoir ! Dans quel guêpier me suis-je fourré ? Je vérifie quand même, il y a peut-être une petite récompense ? Cela pourrait m'aider à me décider.

Mon chat qui est assis sur mon bureau et regardait depuis un moment mes doigts courir sur mon clavier me regarde maintenant longuement, fixement : « Je n'aurais pas aimé vivre avec toi en 1943». Puis il détourne la tête, saute à bas de mon bureau et va se coucher en rond dans sa panière. Il s'endort. Son lourd sommeil est très agité, il pousse de petits cris angoissés, se couvre la tête d'une patte fébrile. Il rêve... Il rêve de moi, en 1943.

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