10 Questions à Daniel Kawka, initiateur du Léman Lyriques Festival !

initiateur du Léman Lyriques Festival, Daniel Kawka est l'un des meilleurs chefs d'orchestre Français. Son festival transfrontalier Suisse-France qui vient de se tenir du 5 au 9 novembre à Genève et Evian est une grande réussite. Il a répondu aux 10 Questions de Réveil FM International.

10 Questions à Daniel Kawka, chef d'orchestre, initiateur du Léman Lyriques Festival !

Par Freddy Mulongo, mardi 12 novembre 2019  Freddy Mulongo-Réveil FM International 

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Comment présenter Daniel Kawka, chef d'orchestre et initiateur du Léman Lyriques Festival transfrontalier entre la Suisse et la France, qui s'est tenu du 5 au 9 novembre à Genève et Evian ? Daniel Kawka est tombé amoureux de la musique depuis son adolescence. Il a toujours eu envie de devenir chef d’orchestre ou plutôt conductor, comme disent les anglo-saxons. Quand il s'est senti prêt, il a démissionné de Lyon 2 où il enseignait. Il a eu la chance, en 2003, d’être repéré par une grande agence artistique de Milan…sa carrière internationale était lancée. Daniel Kawka est un grand chef d'orchestre, attaché tant au romantisme germanique qu’à la lignée de la musique française et à la tradition russe, prosélyte engagé de la création. Le nom de Daniel Kawka est associé aujourd’hui à la musique du XXème siècle et  à l’aventure de la création. C’est une trilogie Wagner, Ravel, Boulez qui a ouvert la voie des passions et des styles que Daniel Kawka affectionne : le romantisme allemand, le grand opéra de Wagner et Strauss, l’univers de Mahler, la musique française de Berlioz à nos jours, les musiques de notre temps. Sur son site on peut lire: “L’art, la musique en particulier est bien source de connaissance, support de méditation, indicible certes mais fortement incarnée aussi, lieu de partage, d’une haute valeur spirituelle. C’est cette idée centrale de « don absolu de soi »: échange d’énergie, transfert poétique, restitution la plus fidèle possible de l’esprit des œuvres, communication immédiate avec l’auditeur, qui constitue pour moi l’essence même du métier de chef d’orchestre”. Grand merci à Daniel Kawka d'avoir répondu à nos questions.

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1. Réveil-FM International: A 37 ans, vous êtes nommé chef des travaux pour les doctorants à l'université de musique. Une année après vous décidez de tout plaquer pour devenir chef d'orchestre. Vous quittez la stabilité de l'emploi professoral en France et vous vous installez en Italie comme chef d'orchestre. Expliquez-nous ce qui s'est vraiment passé. Qu'est-ce qui a motivé votre décision à l'époque ? Y a-t-il des regrets ?

Daniel Kawka: Ma vocation de musicien s'est portée très vite sur la direction d'orchestre. Titulaire à 23 ans d'une agrégation de musicologie et ensuite d'un doctorat de lettres et arts, je poursuivais dans le même temps mes études de composition et de direction d'orchestre. La chance m'a été donnée de parvenir rapidement au sommet de la hiérarchie universitaire en tant que professeur et directeur de recherches : un poste merveilleux au demeurant mais poste d'attente cependant me permettant de développer dans le même temps mes compétences musicales et une pratique soutenue de la direction d'orchestre. Démissionner de l'enseignement supérieur fût un geste fort, mais légitime au regard du désir, de l'ambition de toujours, d'une pratique à plein temps des répertoires symphoniques et lyriques. Le plein épanouissement de la pratique de ce métier est tel aujourd'hui qu'aucun regret n'est venu porter ombrage à ces vingt années.

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2. Réveil-FM International: Être professeur, c'est être devant des étudiants. Être chef d'orchestre, c'est être devant des musiciens ? Y a-t-il des similitudes et différences entre les deux ?

Daniel Kawka: Des similitudes, oui bien sûr. Vous œuvrez, dans l'un et l'autre cas, avec un collectif de musiciens. Les barrières entre musicologues et musiciens se sont resserrées aujourd'hui, moins étanches qu'hier. Aussi les qualités pédagogiques de transmission, d'échange, de savoir, d'énergie, sont quasi identiques, la différence portant sur le fait d'enseigner auprès d'étudiants, très spécialisés dans le premier cas, et de proposer et partager une vision d'interprétation aux musiciens professionnels dans l'autre. Les psychologie et dynamique de groupe diffèrent cependant, la finalité et la temporalité n'étant pas la même : échéance longue, annuelle pour les étudiants, brève pour l'orchestre, le temps d'une session de concerts ou d'une session d'opéra. Dans les deux cas, le bonheur de l'échange.

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3. Réveil-FM International: D'où vous vient votre passion pour Richard Wagner?

Daniel Kawka: Une passion qui remonte au temps de mes études, où je découvris à l'âge de 16 ans, comme première page wagnérienne, le prélude de Lohengrin : enchanteur. Plus tard je devais découvrir Parsifal aux Chorégies d'Orange et ce fût le choc. LA rencontre avec un monde poétique, une cosmogonie, une musique "céleste", un maelstrom sonore, et puis cette beauté expressive, thèmes, couleurs, vibrations de l'âme des personnages qui vous saisit dès la première note et vous lâche à la dernière, bouleversé, transfiguré.

La magie a opéré, à vie !!!

Le vaisseau fantôme a inauguré en fosse ma "geste wagnérienne", ce fût ensuite Tristan und Isolde dans la mise en scène féerique d'Olivier Py. Après le succès de cette belle aventure a suivi Tannhaüser à l'Opéra de Rome, en co-production avec l'Opéra Bastille, der Ring en 2013 à l'auditorium de Dijon à la tête de l'European Richard Wagner Orchestra, Lohengrin enfin, et la perspective d'un Parsifal, longtemps désiré. Olivier Py, F. Crivelli, Laurent Joyeux, Louis Désiré furent comme metteurs en scène de magnifiques et inspirants compagnons de route.

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4. Réveil-FM International: Dans l'orchestre que vous avez dirigé pour le Léman Lyriques Festival, on voit beaucoup de jeunes, ce qui est réjouissant. Par rapport à ces derniers qui se lancent dans la carrière aujourd’hui, en quoi a-t-elle changé à l aube du 21e siècle?

Daniel Kawka: La carrière n'a pas changé. Le jeu des concours, des nominations de jeunes artistes entrant au sein de l'institution symphonique est la même depuis des décennies. C'est la possibilité de réunir ces jeunes et brillants artistes en une formation constituée qui marque une différence. Nombreux sont en France et en Europe les orchestres, baroques, romantiques... qui se constituent ainsi sur la base de musiciens cooptés, autour d'un projet artistique fort. Pourquoi un festival transfrontalier entre la Suisse et la France ? Quels en sont les enjeux et les difficultés? Un projet de cette nature n'a pas de précédent. Nos régions transfrontalières sont riches de culture, de tradition musicale, si proches, riches d'un vivier de musiciens (provenant de grands centres de formation tels la HEM à Genève, le CNSMD de Lyon notamment) mais pas exclusivement. L'enjeu était, est et sera, de créer cette émulation musicale autour des grands chefs d’œuvre, réunissant de grands partenaires dans la réflexion et l'élaboration d'un événement commun. Les enjeux sont ceux du rayonnement, de l'émulation, de l'échange culturel, stylistique entre artistes et publics. Je ne dirai pas difficultés, je dirai, habitudes à déjouer, envies communes à fédérer, partenaires institutionnels à séduire et convaincre du bien-fondé de l'ouverture.

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5. Réveil-FM International: Le chef d’orchestre est souvent perçu de manière caricaturale : un personnage odieux, méprisant et tyran sur les bords, à la manière de Louis de Funes dans la Grande Vadrouille. Mais vous, on vous trouve abordable et simple. Avez-vous appris des erreurs de vos prédécesseurs ?

Daniel Kawka: Oui bien sûr mais le monde a changé. Le chef d'orchestre tyrannique n'a plus sa place aujourd'hui dans un collectif de femmes et d'hommes dont le respect en temps qu'artiste et individu est le maître-mot. Voyez les grandes institutions symphoniques mondiales. Observez les chefs d'orchestre qui les dirigent. Y voyez vous exercer un chef d'orchestre tel que celui qu'incarne De Funès ? Aucun. Tout cela ne sous entend, ni manque d'exigence, ni manque d'autorité. l'autorité s'exerçant par la compétence, l'aura, et non pas l'autoritarisme, un résidu des autoritarismes politiques du XXe siècle. Mes maîtres ont été Claudio Abbado et Pierre Boulez, tous deux sont des modèles de cette compétence par le savoir.

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6. Réveil-FM International: Le Léman Lyriques Festival est une grande réussite pour sa première édition. A quoi est-elle due selon vous?

Daniel Kawka: Je sais être objectif. La réussite tient à l'adhésion et la réceptivité du public. En cela l'après Siegfried à Genève, l'après Walküre à Evian ont déclenché l'enthousiasme du public. Il y a une forme de la programmation par ailleurs qui donne cohérence au tout. Il faut cependant dans cette alchimie entre présence des plus grands artistes, des plus prometteurs, de jeunes musiciens accueillis dans l'orchestre, arriver au point de réel aboutissement qualitatif. Nous avons poussé au plus loin la quête d'une compréhension stylistique de la musique de Wagner, les musiciens de l'orchestre dans leur quasi totalité n'ayant jamais abordé, joué ensemble cette musique. Le chemin est perfectible bien sûr, cette quête nous accompagne toute une vie durant (pensez à Karajan qui a livré au disque plusieurs intégrales des symphonies de Beethoven durant sa carrière, se réinterrogeant sans cesse). Nous avons conduit l'orchestre à une intelligence stylistique, en termes de sonorité, d'accompagnement des chanteurs. C'est un début.

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7. Réveil-FM International: Jusqu'à la dernière minute vous avez cru en votre projet sans plan B, êtes-vous un homme de foi et de convictions ?

Daniel Kawka: Totalement : la foi, en soi, en l'autre, au monde permet la réalisation de ce que l'homme porte de plus sâcré en lui, la transmission des plus hautes valeurs, celle du Beau, des valeurs spirituelles, non au sens religieux du terme, mais celles qui nous relient au delà des contingences matérielles vers une vibration commune, une unité avec le monde qui nous entoure. Homme de convictions ? Oh combien. Je suis un grand bosseur, un grand illuminé aussi. Je crois au talent comme addition du travail, de la foi, de la nécessité intérieure, de la conviction que l'artiste est choisi par les œuvres (ce n'est pas moi qui le dit mais Carlo Maria Giulini qui l'a dit avant moi), porté par la mission de partager les beautés de ce monde avec le plus grand nombre, à travers un engagement et une noblesse totale, avec la plus haute conscience et l'humilité qu'il se doit d'avoir devant les chefs d’œuvres que l'ont sert et transmet aux générations futures.

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8. Réveil-FM International: Quels sont vos Maîtres en musique ?

Daniel Kawka: Monteverdi, Gesualdo, Mozart, Beethoven, Schubert, Wagner, Mahler, Strauss, Debussy, Ravel, Roussel, Messiaen, Dutilleux, Boulez, Dufourt... tous les grands maitres du XXe siècle. En réalité ils le sont tous !! Parmi les chefs d'orchestre ? Carlos Kleiber, mais aussi avant lui W. Fûrtwängler, mes deux Maitres C. Abbado et Pierre Boulez. J'admire mes grands ainés, D. Barenboïm, Ricardo Muti... et parmi la génération suivante je vois un grand Maitre en chacun : M. W. Chung, V. Gergiev, S. Rattle, C. Thielemann, F.W. Möst, G. Dudamel... .. Je cite ainés et confrères sans flagornerie. Un Maitre est celui qui possède cette lumière incarnée du sens, du son, de l'émotion. Chacun d'entre eux porte cette incandescence comme chacun des compositeurs cette capacité de transcendance.

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9. Réveil-FM International: Le Léman Lyriques Festival s'est ouvert avec un hommage à Christa Ludwig, une icône du chant lyrique allemand mais absente dans la salle. Des regrets ?

Daniel Kawka: Oui je l'avoue. Nous avions préparé cette soirée ensemble. Le choix des œuvres, le concept de la soirée etc. C'est une immense Dame. Heureusement nos artistes présents, nos musicologues lui ont donné une vraie présence, à travers sa voix et son répertoire, une incarnation qui l'ont conduite dans l'intimité de chacun d'entre nous ce soir là.

10. Réveil-FM International: Vos ambitions pour la prochaine édition ?

Daniel Kawka: Nos ambitions sont fortes. Nourries et enrichies de l'expérience de la première édition.  Je reprendrais volontiers ces mots de Patrice Chéreau, extraits d'un entretien avec Laure Adler, : "L'inspiration ça n'existe pas d'ailleurs, je ne connais que le travail; et après apparaît (....) quelque chose qui brusquement est le résultat du travail et de la maturation". Une première édition participe de cette maturation, porte à la fois un grand projet sur les fonds baptismaux et  "fait grandir", mûrir, tant le souci d'approfondir le propos musical est immense, tant  le désir de progression, d'épanouissement  et de perfectibilité, inscrit au cœur même de notre art est le moteur de l'action de l'artiste, de son désir, de sa volonté, l’œuvre d'art réfléchissant mille facettes à explorer, encore et toujours. Si le compositeur à l'honneur change, la philosophie reste la même ; transmettre, créer, partager. Les "lyriques" s’entendent comme les expressions mélodiques et poétiques des grands ouvrages, classiques, romantiques, modernes, tant symphoniques qu'opératiques. Aussi mettre à l'honneur la lyrique de Gustav Mahler, celle de Richard Strauss, celle des grandes fresques verdiennes et pucciniennes...dans une mise en regard  des musiques de notre temps ouvrent de lumineuses perspectives.

Et puisqu'il s'agit de partage, de générosité, je voudrais rendre un très chaleureux hommage à Madame Aline Foriel-Destezet, Fondatrice, Bienfaitrice du Léman Lyriques Festival qui en a permis l'existence et le porte à son plein épanouissement futur.

 

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