Suisse: Son économie repose sur 5 piliers forts par Christian Gattiker !

Un éminent économiste Suisse:Christian Gattiker, directeur de recherche de la société suisse Julius Baer, parle de 5 piliers forts de l'économie suisse.

Suisse: Son économie repose sur 5 piliers forts par Christian Gattiker de Julius Baer !

Par Freddy Mulongo, jeudi 22 août 2019  Radio Réveil FM International 

freddy-mulongo-suisse

SUISSE: Son économie repose sur 5 piliers forts par Christian Gattiker et Julius Baer !

Le modèle économique suisse est parfois moqué, souvent admiré et régulièrement envié. Cependant, rares sont ceux qui le comprennent. Il repose sur cinq piliers essentiels qui en font un triomphe pragmatique sur le chaos et le désordre. le résultat est une économie très ouverte et « antifragile », qui a fait – et continuera probablement de faire – prospérer les fortunes privées.

Il existe, sans doute, des sujets plus importants dans le monde que la Suisse qui méritent réflexion. Après tout, la Suisse est un tout petit pays qui n’héberge que 0,11 % de la population mondiale. Toutefois, il représente 0,4 % du produit intérieur brut (PIB) mondial et possède 1,1 % de la fortune privée mondiale (soit 4 fois et 10 fois plus que la moyenne mondiale, respectivement). Ses exploits se retrouvent également dans d’autres classements mondiaux : la Suisse est le sixième pays le plus heureux du monde (rapport mondial sur le bonheur des Nations Unies, édition 2019), le deuxième pays le plus riche en termes de PIB par habitant (Fonds monétaire international, 2017) et le pays le plus compétitif au monde (rapport sur la compétitivité 2017–2018 du Forum économique mondial). Même si ces classements peuvent varier selon la source, la méthodologie et l’année où les études sont menées, la constance avec laquelle la Suisse figure aux premières places dans les classements est assez frappante. Par conséquent, il convient de s’intéresser aux « ingrédients secrets » de la réussite de ce petit pays.

Différent et opposé au sens commun

En tant que Suisse et économiste de formation, j’ai commencé très tôt à comparer le modèle économique de la Suisse à celui des autres pays. J’ai été frappé d’emblée par le fait que de nombreuses caractéristiques du modèle économique suisse sont non seulement différentes, mais aussi bien souvent diamétralement opposées à ce que le « sens commun » voudrait. Qu’il s’agisse de la monnaie, de la politique, de l’administration, de la politique étrangère ou de l’éducation, l’exemple suisse recèle quelques trésors cachés qui méritent d’être explorés. Cette analyse intéressera, sans doute, les ressortissants étrangers qui peuvent apprécier les avantages qu’il y a à sortir des sentiers battus du bon sens, mais aussi les lecteurs suisses qui, pour la plupart, ne réalisent pas à quel point leur système est spécial tant ils y sont habitués. Alors, penchons-nous sur les cinq piliers de la réussite du modèle économique suisse.

Pilier n°1 : Le franc suisse, la monnaie la plus forte au monde, s’est avéré un atout unique!

De l’avis général, lorsqu’une économie est en difficulté, sa banque centrale doit affaiblir la monnaie. Les exportations font alors un bond, la croissance s’accélère et les salaires finissent par suivre. Cette logique est assez intuitive, mais elle ne repose sur aucun élément empirique. L’expérience récente de la zone euro est un contre-exemple notable qui souligne les limites du modèle exportateur reposant sur une monnaie sous-évaluée. L’euro a beau être sous-évalué depuis cinq ans, l’économie européenne ne semble pas avoir profité durablement de la relance orchestrée par la Banque centrale européenne. Il en va de même pour le Japon, où le même remède est employé quasi constamment depuis 25 ans. Certains économistes ont très vite souligné les limites de cette approche du « chacun pour soi » qui ne fonctionne pas à l’échelle de l’économie mondiale. Si tous les pays font la même chose, leur avantage compétitif relatif s’évapore et une course à la dévaluation compétitive s’engage alors. Cependant, les exemples de la zone euro et du Japon sont particulièrement notables à cet égard, car tous les pays du monde n’ont pas dévalué leurs monnaies simultanément. Et pourtant, les effets positifs de cette politique ont été, au mieux, temporaire dans la zone euro et au Japon.

Cela nous ramène à la Suisse, qui illustre ce qui se passe lorsqu’un pays adopte la démarche opposée. L’histoire du franc suisse montre qu’il est la monnaie la plus stable au monde. Le pouvoir d’achat de CHF 100 en 1974 correspond au pouvoir d’achat de CHF 40 aujourd’hui. En d’autres termes, la hausse des prix des biens et des services en Suisse a grignoté 60 % de son pouvoir d’achat. Cette érosion est assez substantielle. Cependant, si on la compare à l’érosion constatée pour d’autres monnaies, le franc s’avère extrêmement solide. En effet, le dollar américain a perdu plus de 80 % de son pouvoir d’achat sur la même période, et certaines monnaies 95 % voire plus. Dans leur ensemble, les monnaies de tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont connu une érosion d’environ 90 %.

Malgré la relance à court terme du secteur exportateur et la croissance économique qui s’ensuit, il semble que la perte de pouvoir d’achat soit impossible à compenser. Voilà pourquoi une monnaie forte, contrairement aux idées reçues, est le principal atout d’une économie sur le long terme. Dans le cas de la Suisse, il s’agissait d’un argument de vente unique, indépendamment de la période examinée (pour laquelle nous disposons de données). Une monnaie forte est ce dont on a besoin pour préserver la richesse du chaos dans le monde qui nous entoure.

Pilier n°2 : La Suisse connaît un blocage politique permanent

Lorsque j’étais étudiant en économie, j’ai suivi des cours de sciences politiques comparées dans le cadre d’un module d’enseignement accessoire. Je me souviens très bien du jour où notre professeur nous a dit que, d’un point de vue comparatif, la Suisse était un régime de parti unique. Comment cela? Comme Cuba et la Corée du Nord ? Nous étions totalement perplexes. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, sa réponse a été aussi brève qu’intrigante : « Parce qu’en tant que citoyen suisse, vous ne pouvez pas voter pour le départ du gouvernement en place. » Il y a effectivement un fond de vérité dans cette affirmation. Petite précision pour ceux qui ne sont pas familiers du système politique suisse : il existe évidemment plusieurs partis. Néanmoins, comme la Suisse a un système de représentation à la proportionnelle, l’alternance politique n’est pas aussi simple qu’au Royaume-Uni ou aux États-Unis, par exemple. De plus, la Suisse a un système de référendum, qui permet aux citoyens de se prononcer sur un large éventail de sujets comme l’immigration ou le fait de savoir si les vaches doivent garder leurs cornes (ce n’est pas une plaisanterie : cette question a été soumise à référendum en 2018). Cela signifie que les électeurs ont (toujours) le dernier mot. D’ailleurs, cette possibilité oblige les partis à faire des compromis sur chaque motion déposée, sous peine de la voir rejetée. À cet égard, le mot « blocage » n’est pas usurpé. L’importance pour le système dans son ensemble est le suivant : le système bloqué est extrêmement lent et entièrement tourné vers le compromis. Par ailleurs, il n’encourage pas les virages à 180 degrés. Une situation comme celle observée aux États-Unis, lorsque Donald Trump est parvenu à révoquer lors des six premiers mois d’importantes mesures prises par l’administration Obama, serait impensable en Suisse. Vu sous l’angle constructif : le système politique suisse est extrêmement fiable, stable et prévisible pour tous les acteurs économiques. Du moins, par rapport aux autres pays du monde.

Pilier n°3 : Décentralisation de l’administration

Dans son livre-révélation « Antifragile » (lire les notes « Lectures complémentaires » à la fin pour plus de précisions), Nassim Nicholas Taleb affirme en gros que les Suisses sont les gens les plus heureux au monde, car ils n’ont pas de gouvernement central. Voilà qui ne ravirait guère notre gouvernement central – car nous en avons un. (Toutefois, l’existence d’un gouvernement central aux compétences élargies est une évolution assez récente ; il a vu le jour après la Seconde Guerre mondiale dans le prolongement de « l’impôt de guerre » qui visait à créer un organe central chargé de défendre la population contre la guerre qui faisait rage à l’étranger.) Mais il y a du vrai dans l’observation de Taleb, qui prend la forme d’une devise centenaire que les Suisses appliquent pour administrer leur société : résoudre tout ce qui est possible à l’échelon le plus bas de l’exécutif et déléguer uniquement ce qui ne peut être résolu qu’au niveau central. On pourrait appeler cela une « approche décentralisée de l’administration » ou le « principe de subsidiarité ». Indépendamment de l’appellation choisie, elle est devenue une forme d’administration publique assez efficace, comme en témoigne le niveau de la dépense publique : cette dernière représente 33 % du produit intérieur brut, bien inférieure à celle de 46 % dans la zone euro.

Pilier n°4 : Une politique étrangère qui ne fait pas de vagues

Ce domaine est un champ de mines pour de nombreux responsables politiques suisses. La Suisse se veut un pays fort et indépendant sur la scène mondiale. Cela n’est pas surprenant dans la mesure où la Suisse était considérée comme une superpuissance avant 1515. Par la suite, l’avènement de nouvelles technologies militaires, comme les canons, a mis un terme à la suprématie des troupes suisses sur les champs de bataille médiévaux. Malheureusement, tout le monde en dehors de la Suisse a oublié que ce pays était autrefois une superpuissance, ce qui est compréhensible. Voilà pourquoi la politique étrangère de la Suisse consiste à ne pas faire de vagues (chut… ne le dîtes pas à mes concitoyens). Cela est néanmoins pragmatique, car les Suisses font de la nécessité une vertu. Invité par un cercle de réflexion à Zurich, j’ai récemment participé à une table ronde en compagnie de personnalités très en vue. Tous les participants se félicitaient que « nous autres, les Suisses, ne menons pas de guerres commerciales ». J’ai contribué au débat en formulant l’observation suivante : Nous, les Suisses, nous ne menons pas de guerres commerciales pour la simple raison que nous ne pouvons pas le faire : notre pays est trop petit pour imposer ses conditions à ses grands voisins, encore moins depuis qu’ils ont uni leurs forces. Cependant, l’agilité qui caractérise la politique étrangère de la Suisse a empêché le pays de commettre de grosses erreurs vis-à-vis de ses partenaires étrangers.

Pilier n°5 : L’apprentissage

En 2018, l’un des freins à la croissance dans de nombreuses économies occidentales était la pénurie de main d’oeuvre qualifiée. En Suisse, deux grandes entreprises suisses ont lancé un avertissement sur résultats, invoquant ce problème dans les pays étrangers. Le fabricant d’équipement sanitaires Geberit ne parvenait pas à trouver suffisamment de plombiers pour installer ses produits en Allemagne. L’équipementier automobile Autoneum a fait un « copier-coller » de ses usines européennes très automatisées pour le marché américain. Hélas, il s’est avéré qu’il n’y avait pas d’ouvriers capables de faire fonctionner les machines aux États-Unis. En Suisse, le marché de l’emploi se distingue par le système dual de formation professionnelle, qui combine des apprentissages avec l’enseignement en classe dans une école professionnelle publique. Seuls 20 % des adolescents choisissent la voie universitaire. Et pourtant, grâce à ce système d’apprentissage en alternance, la Suisse dispose d’une main d’oeuvre hautement qualifiée et bien formée qui, en plus de diplômes de l’enseignement supérieur acquiert des compétences grâce à l’apprentissage. D’ailleurs, après l’investiture de son père en 2017, Ivanka Trump s’est rendue en Suisse pour étudier l’approche suisse. Nous n’avons pas eu d’échos de cette visite, ce qui est amusant dans la mesure où Donald Trump doit sa célébrité télévisuelle à sa participation à une émission de télé-réalité intitulé « The Apprentice ». Pour une raison que j’ignore, il n’a pas développé cette idée utile en dehors du petit écran. C’est bien dommage.

Défis et menaces

Avant que vous pensiez que j’ai suivi de trop près la dernière campagne présidentielle aux États-Unis et que je souhaite créer mon propre mouvement « La Suisse d’abord », je vous invite à réfléchir à ce qui suit. Évidemment, le système suisse n’a pas été imaginé sur un tableau noir il y a quelques décennies. Il est le fruit des enseignements tirés de nombreuses années de crise et de la pression que ces crises ont exercé sur les systèmes économique et politique d’une petite économie ouverte comme la nôtre. Ces pressions existent encore aujourd’hui et continueront de hanter les nuits des chefs d’entreprises et des responsables politiques suisses.

Aujourd’hui, le principal défi pour la Suisse réside dans l’immense pression à laquelle elle est soumise pour confirmer son soutien au projet de l’Union européenne. Sur le front économique, elle connaît également des problèmes structurels comme l’endettement extrêmement élevé des ménages. Certes, cela tombe sous le sens ; habituellement, une dette importante est perçue comme quelque chose de négatif. Je pourrais continuer à énumérer d’autres défis, comme le bilan hypertrophié de la Banque nationale suisse, qui résulte des interventions de cette dernière destinées à combattre la vigueur extrême du franc. Personne ne sait s’il y aura un retour de flammes à un moment donné.

Grandir à force de résistance

On peut argumenter que la Suisse a fait face à ces défis et à ces menaces d’une manière ou d’une autre tout au long de son histoire. Et ce sont ces défis et ces menaces qui ont rendu le système plus fort, plus résilient et, pour reprendre les termes de M. Taleb, plus « antifragile ». Autrement dit, les Suisses ont créé un système qui prospère grâce au chaos, au désordre et à la volatilité. Ces sources de tension sont susceptibles de changer à l’avenir mais il est peu probable qu’elles disparaissent et la logique voudrait qu’elles produisent les mêmes effets.

La preuve par l’investissement

La croissance à force de résistance se vérifie également au niveau de l’investissement. Dans la mesure où les investisseurs suisses possèdent la monnaie la plus forte au monde, ils doivent calculer leur performance à l’étranger en francs suisses. Fait étonnant, les actifs financiers suisses ont surperformé ceux des autres pays à taux de change constants malgré l’appréciation du franc de 2 % par an en moyenne par rapport à d’autres monnaies sur les 40 dernières années. La raison semble assez simple : les entreprises suisses ont constamment dû s’adapter, et pas seulement lorsque cela allait mal, pour rester compétitives. Le résultat se passe de commentaires et met en évidence une allocation optimale du capital, du moins par rapport aux pays avec un régime de change plus souple. Avant d’essayer de le mettre en pratique chez eux, ce qui peut prendre des décennies, les investisseurs internationaux pourraient être tentés de prendre un raccourci. Étant donné les résultats enviables de la Suisse, ils pourraient envisager d’investir une part nettement plus importante de leur fortune dans des actifs libellés en francs suisses. En revanche, les investisseurs basés en Suisse peuvent miser sur les entreprises cotées dans leur pays pour surfer sur la vague de la croissance mondiale. Au premier abord, cela ne semble guère attirant, mais bénéficier de la monnaie la plus forte au monde est un atout qui fait toute la différence. Il est peut-être temps d’ajouter quelques actifs « antifragiles » à votre portefeuille.

Lectures complémentaires Baltensperger, Ernst (2012). « Der Schweizer Franken – eine Erfolgsgeschichte », NZZ Libro. Baltensperger, Ernst et Kugler, Peter (2017). « Swiss Monetary History since the Early 19th Century », Cambridge University Press. Taleb, Nassim Nicholas (2013). « Antifragile : Les bienfaits du désordre », Les Belles Lettres. Tanner, Jakob (2015). « Geschichte der Schweiz im 20. Jahrhundert », C.H. Beck.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.