Alain Finkielkraut, Renaud Camus et le poids des mots

Ainsi le sympathisant australien d’extrême-droite qui vient d’assassiner, en Nouvelle-Zélande, une cinquantaine de musulmans au moins serait-il un lecteur de Renaud Camus, théoricien du « Grand Remplacement ».

Cela n’est pas sans rappeler un autre épisode : en 2011, le Norvégien Anders Behring Breivik, autre terroriste d’extrême droite, tuait 77 personnes : 8 en faisant exploser une bombe près du siège du gouvernement norvégien et 69 en ouvrant le feu sur un camp d’été de la Jeunesse travailliste. Breivik reprochait à ses cibles d’exposer son pays au multiculturalisme et à l’islam. Dans son manifeste, il citait Finkielkraut, reprenant son affirmation que l’antiracisme serait au XXIe siècle « ce que le communisme fut au XXe : une source de violence » (citation de Breivik). Ce qui ne dissuada pas ce dernier de consacrer, le 17 novembre 2012, une émission de radio à la publication par l’écrivain Richard Millet d’un Éloge littéraire d’Anders Breivik. La question posée par l’essayiste et animateur en début d’émission – « Quelle différence y a-t-il entre un éloge littéraire et un éloge littéral ? » – n’empêcha pas celle-ci de tourner largement autour… des dangers du multiculturalisme. L’auditeur, en outre, ne fut pas informé de l’influence exercée par la pensée de Finkielkraut sur la vision du monde d’Anders Breivik.

Renaud Camus est, de son propre aveu, l’une des inspirations majeures de Finkielkraut. Certes, ce dernier marquait en 2015, dans son livre La seule exactitude, sa distance avec l’expression de « Grand Remplacement » chère à Camus : « je ne [la] reprends pas à mon compte, car elle a immanquablement pour effet de transformer toutes les personnes d’origine turque ou arabe en envahisseurs. » Mais c’était pour affirmer le 29 octobre 2017 sur Radio RCJ que le « remplacisme global » était « dénoncé à juste titre par Renaud Camus ». Le « concept » de l’écrivain n’était finalement pas si dérangeant…

Cela, j’avais essayé de le dire dans Le Monde, qui accepta une tribune puis ne la publia pas. J’apprends maintenant que la romancière et essayiste Dominique Eddé, s’essayant à critiquer Finkielkraut dans les colonnes du journal, s’y est pareillement cassé le nez, et de la même façon : acceptation du papier puis recalage sans préavis[i]. Difficile dans ces conditions de ne pas penser à l’avertissement d’Aude Lancelin évoquant dans son livre Le Monde libre la protection dont bénéficierait l’essayiste dans les publications du groupe de presse du même nom.

Qu’écrivais-je de si terrible ? Que l’essayiste avait pour habitude de distiller le poison avant de prétendre (si une polémique survenait) avoir été mal compris. Je donnais un exemple, alors d’actualité : le 20 novembre 2017, l’essayiste avait affirmé au « Figaro Vox » (plate-forme de débats du Figaro) que le mouvement « Balance ton porc » avait parmi ses objectifs celui de « noyer le poisson de l’islam ».

Il est vrai qu’à lire Finkielkraut, l’ordre patriarcal a été en France définitivement vaincu, sauf dans les banlieues populaires où de jeunes adultes et adolescents, issus de l’immigration postcoloniale et de confession musulmane, manifestent en tous lieux leur irascible virilité. Qu’importe alors qu’une étude menée pour le ministère de la Santé ait établi que ces violences sont en majorité le fait « d’hommes bénéficiant par leur fonction professionnelle d’un certain pouvoir », dont une proportion très importante de cadres : pour Finkielkraut, ses opinions ont valeur de vérité et il est à vrai dire assez rare qu’il fustige les dominants.

Le voilà maintenant pris en flagrant délit d’ethnicisation du débat public : lors de l’hommage à Johnny Hallyday, nous dit-il le 10 décembre sur Radio RCJ, « les non-souchiens brillaient par leur absence ». Levée de boucliers immédiate, et voilà l’essayiste qui nous explique qu’il avait en réalité repris avec ironie une expression d’Houria Bouteldja du parti des Indigènes de la République. Car bien sûr, loin de lui d’adhérer à de telles conceptions… Mais voilà : n’était-ce pas lui qui, dans L’Identité malheureuse, parlait sur le ton du regret de ces « Français qu’on n’ose plus dire de souche » ? Il faudrait savoir…

Cette façon de procéder n’est pas nouvelle chez l’essayiste : il suffit de se rappeler la polémique née de l’entretien qu’il accordait au journal israélien Haaretz le 18 novembre 2005 : peu désireux ou incapable d’avoir une lecture sociale des révoltes populaires qui venaient de se produire, il avait fustigé des « Noirs » et des « Arabes » s’identifiant à « l’islam », provoquant un mini scandale. Il posa alors en victime, disant ne pas se reconnaître dans le « puzzle de citations » qui avait été tiré de son entretien par un journaliste du Monde. Il suffisait pourtant de se reporter aux propos qu’il avait tenu le 6 novembre dans une émission de Radio RCJ dont il avait la charge pour voir que l’écrivain se moquait du monde : il y disait substantiellement la même chose que dans l’entretien accordé à Haaretz.

Ainsi fonctionne Finkielkraut depuis longtemps : affirmation et dénégation.

Mais voilà : quoi qu’écrive Finkielkraut, quoiqu’il déclare, on le renvoie peu au fait qu’un intellectuel doit avoir la maîtrise de ses propos.

Un événement comme celui qui vient de se produire en Nouvelle-Zélande nous rappelle pourtant combien idéologie et violence ont partie liée : comme Anders Breivik, le terroriste australien a justifié ses actes par un écrit, intitulé en l’occurrence « Le Grand Remplacement ».

Si Renaud Camus et Alain Finkielkraut ne portent pas de responsabilité directe dans les attentats commis par ceux dont ils ont nourri la pensée, les mots, indéniablement, ont un poids.

 

Frédéric Debomy, auteur de Finkielkraut, la pensée défaite, Textuel, 2017.

 

[i] Voir à ce propos les précisions de Dominique Eddé au bas de sa lettre à Alain Finkielkraut. https://www.lorientlejour.com/article/1160808/lettre-a-alain-finkielkraut.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.