Birmanie : un « iceberg de désinformation » … venu des autorités birmanes.

Quelle stratégie adopter face à la crise actuelle? L'enjeu est aussi bien la situation des Rohingya que la démocratisation de la Birmanie.

« L’Organisation des Femmes Karen [Karen Women’s Organization, KWO] condamne les actions entreprises par l’armée à l’encontre des civils rohingya. »[i]

 

En ouverture de cette déclaration du 18 septembre 2017, les membres du comité exécutif de l’organisation rappellent que les Karen – l’une des plus importantes minorités de Birmanie – ont subi de longue date les violences des militaires birmans. « Au cours de l’année passée, nous les avons encore vu attaquer des civils shan et kachin[ii] », précisent-elles.

 

Cette déclaration de solidarité est évidemment bienvenue – particulièrement dans un contexte où la solidarité des autres opprimés de la dictature envers les musulmans rohingya a jusqu’à présent singulièrement manqué, comme s’en désolait (parmi d’autres) le militant shan Harn Yawnghwe : « Les Rohingya ne doivent-ils pas être des citoyens et bénéficier de tous les droits afférents ? Si nous voulons la démocratie en Birmanie, ne doit-on pas leur accorder à eux aussi des droits politiques ? »[iii]

 

C’est évidemment à Aung San Suu Kyi que l’on a aujourd’hui envie de poser la question. La dirigeante de facto du gouvernement birman a en effet dit à différentes personnes – dont l’auteur de ces lignes – qu’elle n’avait pas d’avis personnel sur la citoyenneté (ou non citoyenneté) des Rohingya. Consciente de l’impopularité, en Birmanie, de leur cause, elle semble avoir choisi de déléguer sa responsabilité de dirigeante sur cette question à la commission consultative présidée par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan – une commission formée à son initiative. Or cette commission a rendu ses conclusions le 23 août, et celles-ci sont favorables au rétablissement des Rohingya – aujourd’hui apatrides – dans leurs droits. Las : un groupe armé rohingya a attaqué deux jours plus tard les forces de sécurité birmanes, donnant à l’armée le prétexte d’une répression épouvantable envers… les civils de cette minorité. Mécontents, à l’évidence, des conclusions du rapport de la commission Annan, les militaires n’auraient-ils pas trouvé, en l’absence de l’attaque, un autre prétexte pour s’en prendre aux Rohingya ? Toujours est-il que leur volonté s’accomplit : des centaines de milliers de civils rohingya sans lien aucun avec le groupe armé responsable de l’attaque ont désormais quitté le pays.

 

La façon dont le gouvernement d’Aung San Suu Kyi gère cette crise est abondamment commentée : ce gouvernement soutient tout simplement l’armée et pratique la désinformation. On aurait à faire selon l’ancienne dissidente aujourd’hui au pouvoir avec les militaires (et sous la pression des militaires) à un « iceberg de désinformation » s’agissant de la situation en Arakan[iv]. Mais cet « iceberg de désinformation », contrairement à ce qu’elle dit, semble bien être le fait des autorités birmanes.

 

Car pour Tirana Hassan, d’Amnesty International, il n’y a pas lieu de contester ce qui se passe : « il s’agit d’un nettoyage ethnique ». Elle précise : « Les forces de sécurité entourent un village, abattent les gens qui tentent de fuir dans la panique puis mettent les maisons à feu. Du point de vue du droit, il s’agit de crimes contre l’humanité ».[v]

 

« Nous avons reçu de multiples rapports et des images satellite montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingya, et des informations cohérentes faisant état d’exécutions extrajudiciaires, y compris de tirs sur des civils en fuite », précisent les Nations unies. Pour le haut-commissaire de l’ONU aux droits humains, « le gouvernement devrait cesser de prétendre que les Rohingya mettent le feu à leurs propres maisons » car il s’agit d’un « déni complet de la réalité ».[vi]

 

« Déni complet de la réalité ». Un journaliste de la BBC, Jonathan Head, a rendu compte de la façon dont les autorités birmanes tentaient de manipuler les rares journalistes autorisés à se rendre sur le terrain dans le contexte d’une visite très encadrée. Prendre part à cette expédition, c’était en effet accepter « de ne voir que les endroits et les gens qu’ils voulaient que nous rencontrions ». Ce qui n’empêcha pas Head de reconnaître sur une photo censée apporter la preuve que les Rohingya avaient brûlé leurs propres maisons… une femme hindoue rencontrée plus tôt dans un village, où elle avait témoigné avec agitation des violences qu’auraient commis les musulmans. La femme rohingya brûlant sa maison ou celle de voisins n’était donc qu’une comédienne hindoue agissant certainement sous la pression des militaires. Et ce fut loin d’être tout : entre autres choses, Head recueillit diverses confidences (un homme commençant à raconter que les militaires avaient incendié son village avant qu’un voisin ne le reprenne, un homme avouant sa peur des autorités birmanes) et s’approcha d’un village en feu, où il rencontra de jeunes bouddhistes armés notamment de machettes. Ces derniers avouèrent à l’un de ses collègues avoir mis le feu au village avec l’aide de la police. L’aspect très encadré de l’expédition n’empêcha donc pas les journalistes qui y prirent part d’entrevoir la vérité.[vii]

 

Un « iceberg de désinformation ». La mise sur pied de la commission présidée par Kofi Annan pouvait sembler une habile façon, de la part d’Aung San Suu Kyi, de s’attaquer à la question rohingya – voir à ce propos mon article Aung San Suu Kyi, l’armée et les Rohingya.[viii] L’autre aspect de cette stratégie demeurait cependant discutable, jusqu’à devenir lourdement problématique : ne pas prendre publiquement le parti de cette minorité opprimée, au point de finalement pratiquer le déni de réalité au profit des militaires. Quelles que soient les intentions initiales de l’ex-dissidente, son gouvernement s’est finalement rendu complice d’un nettoyage ethnique.

 

Ce pourrait cependant être une erreur de renvoyer Aung San Suu Kyi et l’institution militaire dos à dos. Certes, Aung San Suu Kyi sert désormais de « bouclier » aux militaires (voir mon article Aung San Suu Kyi déçoit : est-ce bien le problème ? Min Aung Hlaing tue[ix]) mais quelle autre interlocutrice avons-nous ? Si nous voulons faire contrepoids à l’influence d’une armée que le sentiment anti-Rohingya, si répandu dans la population, pourrait rendre plus populaire, nous devons continuer à dissocier Aung San Suu Kyi et Min Aung Hlaing[x]. D’abord parce qu’Aung San Suu Kyi est la personne la plus à même de convaincre une importante partie de la population birmane d’aborder la question rohingya avec plus de tolérance. Ensuite parce que l’enjeu n’est pas seulement la situation des Rohingyas : c’est aussi la démocratisation de la Birmanie. Une armée confortée dans son rôle auto-proclamé de protecteur de la nation par une population égarée par sa bigoterie et son racisme sortirait renforcée de cette crise. Il faut donc, face à cela, qu’Aung San Suu Kyi ait un rôle à jouer.

 

Ces remarques n’auront cependant de pertinence que si elle entreprend, bel et bien, de jouer le rôle attendu. Qu’est-il possible d’espérer d’elle tant du point de vue de sa marge de manœuvre étroite que de sa propre volonté ? La déclaration qu’elle fera le 19 septembre à la télévision birmane nous renseignera sur ce que l’on peut, ou non, attendre d’elle.

 

Frédéric Debomy.

 

 

[i] https://karenwomen.org/2017/09/18/karen-womens-organisation-press-statement-on-burmese-military-persecution-of-the-rohingya-people/

[ii] Deux autres des plus importantes minorités de Birmanie.

[iii] Greg Constantine, Exiled To Nowhere, Burma’s Rohingya, 2012.

[iv] L’Etat de Birmanie où vivent les Rohingya. La déclaration d’Aung San Suu Kyi date du 6 septembre 2017.

[v] http://www.newsweek.com/why-myanmar-hates-rohingya-665883?utm_campaign=NewsweekFacebookSF&utm_source=Facebook&utm_medium=Social

[vi] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/09/11/birmanie-les-rohingya-victimes-d-un-nettoyage-ethnique-selon-l-onu_5183923_3216.html

[vii] Pour un compte-rendu plus exhaustif de l’expédition, se reporter ici : http://www.bbc.com/news/world-asia-41222210?SThisFB

[viii] https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/140917/aung-san-suu-kyi-l-armee-et-les-rohingya

[ix] https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/080917/aung-san-suu-kyi-decoit-est-ce-bien-le-probleme-min-aung-hlaing-tue

[x] Le chef de l’armée.

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