Après les attentats, continuer à vivre dans une bulle ?

Rien ne nous dit, évidemment, que les victimes des attentats vivaient de la sorte. Je sais d'ailleurs par un exemple que ce n'était pas nécessairement le cas. Mais je suis frappé depuis les attentats du 13 novembre par le discours opposant aux joyeux hédonistes fréquentant terrasses et salles de concert - « nous » - le « ils » de l'obscurantisme et de la barbarie.

Un discours qui n'est pas celui des victimes mais d'un certain nombre de commentateurs. Il ne s'agit pas ici de dire que les assassins n'en seraient pas, ou qu'ils auraient quelque excuse à se croire autorisés de décider de la vie et de la mort d'autrui. À vrai dire, si je n'oublie pas qu'eux et moi appartenons à la même humanité, leur disparition ne m'affecte guère (et l'on ne me verra pas davantage pleurer la mort de leurs collègues de Boko Haram, capables de transformer une fillette en bombe humaine). Mais je n'aime pas ce « eux » et « nous » commode et toujours glissant. Et il me semble qu'il y a mieux à faire que de cultiver cette forme d'auto-complaisance qui voudrait que nous soyons des innocents. A titre d'exemples : s'intéresser davantage à la politique étrangère de notre pays, se demander à qui l'on vend des armes et quelle part de notre richesse nationale est due à cette merveilleuse activité, avec quelles conséquences pour les autres et peut-être, in fine, pour nous. Ou bien interroger notre égoïsme de Français non relégués territorialement et aux airs « de souche » face à au sort qui est fait à certains de nos compatriotes et des étrangers qui vivent dans notre paysi. Car ce point de vue sincèrement ou hypocritement aveugle aux inégalités et dysfonctionnements de la société ressemble fort à un point de vue de dominant.

« Eux » et « nous » donc : « nous » ne voulons être que d'innocentes victimes et ce refus de s'interroger laisse la porte ouverte à tous les préjugés. Car s'il n'y a pas d'explication à ce qui se passe, que les assassins tombent du ciel, c'est que tout s'explique par leur nature ou la nature de leur religion : pensée primaire et potentiellement criminelle, pas si éloignée de celle des jihadistes. Et revoilà, en lieu et place d'un effort de réflexion et de retour sur soi, la demande faite aux musulmans – non pas les musulmans jihadistes mais l'ensemble des musulmans – de montrer patte blanche.

Après les attentats du 7 janvier

Je vis à Montpellier et comme tous les montpelliérains, il m'arrive de me trouver place de la Comédie. Je ne m'y suis jamais senti mal. Or il m'a fallu lire un article du Monde diplomatiqueii pour découvrir qu'il n'en était pas de même pour les habitants du quartier de la Paillade, une population de « quinze mille personnes, pour la plupart issues des immigrations postcoloniales », comme le précise le journal. « Chaque fois que je descends en ville, je me fais contrôler par la police », précise l'un de ces habitants qui du coup « préfère éviter ». D'autres affirment que les jeunes femmes voilées s'y font insulter. Cela, évoluant dans un monde qui n'est pas celui des habitants de la Paillade, je ne l'avais pas remarqué. Mais eux ont peut-être remarqué que moi, ou d'autres, ne remarquions pas. Nous vivons dans la même ville mais évoluons dans des mondes parallèles.

Ce compatriote invisible en temps ordinaire, voilà donc qu'on s'intéresse à lui. Car il se trouve qu'il est, souvent, musulmaniii. Or les attentats du 7 janvier viennent de se produire, et il est soudainement sommé d'être Charlie. Il n'est pas certain qu'il connaisse véritablement ce journal, ou même qu'il le connaisse tout court (à vrai dire, rappelons-le, presque plus personne ne lisait Charlie Hebdo). Mais il lui faut montrer patte blanche : le groupe dominant, inconscient de son délire, lui demande de prouver qu'il n'est pas un assassin potentiel. S'il connaissait Charlie Hebdo et portait un regard critique sur le contenu de ce journal, il n'a évidemment pas intérêt à en faire état : suggérer que le contenu de cette publication était discutableiv, c'est révéler une arrière-pensée criminelle. Bref, en somme on ne lui demande pas son avis : il est censé se rendre sans délai et sans discuter au rassemblement organisé à la mémoire des victimes. Non comme un citoyen, mais comme un sujet.

Imaginons maintenant que notre habitant de la Paillade, qui n'est à priori ni meilleur ni plus médiocre que le commun des hommes, soit assez stupide pour être antisémite (comme nombre de ses compatriotes sont racistes, islamophobes ou antisémites) ou hostile à qui ne partage pas sa foi (comme les hauts esprits de la Manif pour tous) : le voilà rangé sans préavis ni sens de la nuance parmi les gens dangereux. Que l'on me comprenne bien : il ne s'agit pas de dire que certains profils radicaux ne doivent pas faire l'objet de surveillance ; mais il faut savoir distinguer la bêtise ordinaire, partagée par toutes les composantes de la société française, de la dangerosité.

S'ils visaient avant tout une population « bobo »v, les attentats de ce mois de novembre ont touché la France dans une partie de sa diversité. Il serait donc logique que ce constat freine la tentation des amalgames.

Ignorance et incapacité à raisonner

Au lieu de cela certains, comme le très subtil Mathieu Kassovitz, demandent à leurs « amis » musulmansvi de « descendre dans la rue» sans quoi ils mériteront « l'amalgame dont [ils sont] victimes ». Il doit échapper aux fins penseurs de cette espèce que la majorité des victimes des Daesh et consorts sont des musulmans ou bien que sur une population estimée à 23 % de la population mondiale, le nombre de ceux qui ont rejoint ce type d'organisations ne pèse pas bien lourd. Kassovitz et d'autres ne doivent pas se dire avec Raphaël Liogier que l'engagement dans le djihad est dû à la désocialisation et non au communautarisme, avec 20 % des jihadistes qui « ne sont même pas nés dans un milieu théoriquement musulman » (les 80 % restants étant généralement issus, selon le chercheur, d' un milieu « très peu pratiquant »).vii De toutes les manières, et en passant sur le paradoxe qui consiste à demander à des gens que l'on soupçonne d'être « communautaristes » de s'exprimer en tant que communauté, les musulmans n'en feront jamais assez. Certains d'entre eux ont bien désapprouvé les jihadistes mais quel effet cela a-t-il eu? Et quel effet cela peut-il avoir ? Car lorsqu'il y a préjugé, il est vain de demander à celui qui est l'objet du préjugé de le défaire : c'est à celui qui soupçonne l'autre d'interroger la nature de ses soupçons. Soupçons corroborés par les faits répondront certains, sans comprendre qu'ils interprètent les faits à travers le prisme de leur présupposé que l'islam est le problème. Ils feraient mieux de lire, l'esprit un peu en éveil, le témoignage de l'une de leurs compatriotes : « En tant que musulmane, quand un attentat a lieu, c’est une double angoisse qui me traverse : comme tout le monde, je me demande si un membre de ma famille, un-e ami-e, une sœur ou un frère de lutte, un-e voisin-e, est touché-e, mais cette question est systématiquement précédée d’un profond souhait que l’auteur ne soit pas de ma communauté religieuse. » Car on ne rate en France « aucune occasion de nourrir l’islamophobie ambiante. » Ainsi, on lui demande de se « désolidariser des personnes responsables de ces attaques » : « on suppose que nous sommes forcément solidaires de supposés coreligionnaires. Mais dans cette logique, puisque je suis noire, je devrais être responsable et solidaire de tout ce que les Noirs font dans le monde, surtout quand c’est blâmable, car la solidarité n’est en général envisagée que lorsque les actes sont horribles. Je devrais également être responsable et solidaire de tout ce que des femmes font de mauvais dans le monde puisque je suis une femme. Pourquoi devrais-je être solidaire et/ou responsable ? Tous les hommes sont-ils présumés responsables et solidaires des violeurs ? Tous les ministres sont-ils présumés solidaires et responsables de Cahuzac ? Tous les blancs sont-ils présumés solidaires de Breivik ? De Dylann Roof, le tueur de l’église de Charleston ? »viii

Est-ce à dire que la religion, véritablement, n'a rien à voir là-dedans ? On doit pouvoir, sans tomber dans les préjugés culturalistes, éviter la position angélique consistant à dire que les textes de la Bible et du Coran ne sont rien d'autre que des textes de paix. Je ne m'aventurerai pas davantage dans cette direction, par manque de compétence. Mais si l'on doit poser cette question du religieux, il faut alors le faire en se gardant de cet anticléricalisme bas du front qui a peu à voir avec l'intelligence et la tolérance. De même on peut s'intéresser à l'évolution des sociétés musulmanes : mais sans les confondre ni sans vouloir rechercher en elles la cause de tout ce qui arrive, en opérant un oubli commode des interactions entre ces sociétés et la nôtre comme les défauts et manquements de cette dernière.

Et si le choc subi amenait à plus d'ouverture (à l'autre, mais aussi à la réflexion) que de fermeture ?

On veut espérer - hélas, est-ce rêver? - que le traumatisme subi (et je le ressens également comme tel), au lieu de renforcer les clivages et le repli sur soi, nous permette de mieux comprendre ce que vivent ces réfugiés que certains ne sont pas heureux de voir arriver chez nous. Car ils vivent ce que nous avons vécu, et souvent pire. Bref, espérer que les événements soient porteurs d'humanité plutôt que de méfiance et de rejet : n'est-ce pas la meilleure façon de dire « merde » à ces criminels assez décérébrés pour écrire qu'ils tuent au nom d' « Allah le miséricordieux » ?

Mais il est à craindre que l'on suive un tout autre chemin.ix

Tandis que je m'interrogeais sur la possibilité de victimes civiles des bombardements décidés par Hollande (des victimes civiles, n'y en a-t-il pas eu assez?), je ne voyais passer sur les réseaux sociaux qu'une vidéo d'un enfant (certes sympathique) évoquant les « méchants » et les hommages rendus à une chienne d'assaut du RAID tuée par les terroristes au cours de l'assaut à Saint-Denis. La sensiblerie au lieu de la sensibilité. Le choix du sentimentalisme au lieu de la responsabilité.

Avec ces réactions niaiseuses, qui expriment notre volonté de demeurer adolescents à l'heure où la réalité nous intime d'être adultes, il est certain que nous n'arriverons à rien.

 

Frédéric Debomy.

iConcernant ce dernier point, pour donner une indication de ce qu'il s'agit d'avoir à l'esprit, je renvoie ici à ma présentation du livre de Didier Fassin, La Force de l'ordre. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1429017-pour-nicolas-sarkozy-les-banlieues-culpabilisent-la-france-une-manipulation-grossiere.html

iihttp://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/DAUM/53515

iiiIl existe aussi, rappelons-le, des Français musulmans qui ne vivent pas dans des quartiers comme celui de la Paillade.

ivJ'exprimerai ici non le point de vue supposé d'un habitant musulman de la Paillade, ou plus généralement d'un musulman français (les musulmans français n'ont évidemment pas tous le même regard sur les choses), mais mon propre point de vue : le contenu de Charlie Hebdo était en effet discutable, et j'en veux pour preuve un dessin de Tignous qui a pas mal circulé après les attentats. On m'accusera peut-être de cracher sur un mort : je ne crois pourtant pas que déifier Tignous ou n'importe lequel des dessinateurs de Charlie soit faire preuve d'une particulière considération à leur égard ; discuter leur travail, c'est peut-être le considérer davantage. Ce dessin, donc, entend nous montrer que Charlie Hebdo n'a pas de préjugés envers les musulmans - et il nous montre précisément le contraire. On y voit trois personnages côte à côte. Le premier est un maghrébin âgé, le typique chibani de foyer Sonacotra. Une représentation un peu datée et caricaturale des musulmans de France, mais passons : voilà donc l'honnête travailleur musulman, représenté par Tignous avec sympathie. Mais voilà : à ses côtés se tient un personnage nettement plus sinistre : l' « intégriste » Tariq Ramadan, au faciès patibulaire et le visage couvert de mouches. Il est « le chaînon manquant qui ne manquait à personne ». Chaînon entre le sympathique chibani donc et un troisième personnage, l' « extrémiste » ceinturé d'explosifs et cerné, lui aussi, par les mouches. Un lien est donc établi entre le musulman « ordinaire » et l'extrémiste, une chaîne mène de l'un à l'autre, qui passe par Tariq Ramadan. Mais à part ça, pas d'amalgames...S'agissant, d'ailleurs, de la représentation qui est donnée de Tariq Ramadan : voilà un personnage dont il faudra louer la patience, tant le soupçon à son égard est constant et se traduit souvent par des attitudes agressives à son égard, au nom de son supposé double discours (à croire qu'un intellectuel musulman ne saurait être autre chose qu'un intégriste assez fourbe pour se faire passer pour ce qu'il n'est pas ; plutôt qu'adhérer à ces idioties, j'ai pour ma part préféré lire son passionnant dialogue avec Edgar Morin, Au péril des idées). On peut donc avoir été horrifié par les attentats et ne pas être Charlie le moins du monde. J'ajouterai même que je ne saurai l'être lorsque je vois la Une du numéro du 28 octobre 2015 : renvoi dos à dos des « émeutiers » de 2005 et du Front National comme bourreaux à part égale de nos banlieues, avec représentation des « émeutiers » en singes à casquettes visiblement décérébrés. Se dire Charlie et non raciste après ça, est-ce seulement possible ?

vOn peut discuter ce terme

viBelle astuce cet « amis » pour qui ne veut pas passer pour un homme de préjugés.

viihttp://mobile.lesinrocks.com/2015/02/07/actualite/raphael-liogier-le-jihadisme-ne-vient-pas-du-communautarisme-mais-de-la-desocialisation-11559369/

viiihttp://lmsi.net/Pourvu-que-ce-ne-soient-pas-des

ixToutes ces images de la police en action que nous pouvons voir actuellement, porteuses implicites d'un discours qui voudrait qu'un État policier nous protège mieux, préparent peut-être d'autres lendemains. Il serait bon que la presse fasse, en la matière, preuve de retenue (nous n'oublions par ailleurs pas que des policiers ont risqué leur vie et que cette exposition doit leur valoir notre considération).

 

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