Dans un entretien accordé au Figaro et publié dans son édition des 26 et 27 septembre 2015, Jacques Julliard affirme qu'Alain Finkielkraut, parmi d'autres,  a été l'objet d'un genre de « chasse à l'homme » de la part de la presse de gauche. Des intellectuels, victimes d'une « chasse aux sorcières », auraient été « traqués comme on poursuit des délinquants ».

« Aujourd'hui, quand on ouvre Le Monde ou Libération, on se demande toujours avec inquiétude de quoi l'on est coupable», ajoute Julliard.

J'ignore si être un historien des idées autorise à ignorer les faits. Ce serait ramener les idées à de simples opinions et y perdre beaucoup sur le plan intellectuel.

Car le fait est que Finkielkrauti me semble bénéficier de la part des gros médias d'une particulière mansuétude (et notamment d'une partie de la presse dite de gauche). Certes, il est aussi critiqué – mais peut-être son peu de sérieux intellectuel et sa propension à stigmatiser en permanence une partie de ses compatriotes (ou plus généralement tous ceux qui ont le tort de ne pas lui ressembler) y sont-ils pour quelque chose ?

Lui-même ne l'entend pas de cette oreille. Sa volonté de dire la vérité malgré la domination du « politiquement correct » et de « l'antiracisme » l'exposerait au « lynchage médiatique ». Certes, le courage à avoir pour être le messager des mauvaises nouvelles - l'immigration mettrait la cohésion nationale en péril – n'est pas comparable à celui qu'il avait fallu aux résistants de 1940-1945, précisait-il dans un livre d'entretiens avec Anne Christine Fournier. Mais cela demanderait tout de même « une certaine fermeté » et exposerait à l' « épreuve », donc, du lynchage.

Cette vision terrible ferait presque oublier que l'essayiste comptabilise 407 apparitions à la télévision et à la radio depuis 2010 (selon un décompte effectué par la Revue du crieur). Un score presque sans équivalent chez les intellectuels médiatiques, auquel il faut ajouter sa présence dans la presse papier et ses apparitions sur le web.

Cette posture victimaire est classique chez les penseurs de son genre. La petite caste des intellectuels médiatiques n'aime pas qu'on la critique et crie à la persécution dès que c'est le cas – une manière d'esquiver un débat argumenté?

Mais nous voulons revenir sur l' «épreuve » qu'évoque Finkielkraut quant il dit avoir été victime de « lynchage médiatique ». On pourra ainsi confronter les faits aux assertions de Julliard. Il s'agit, sans nul doute, d'un épisode remontant à 2005.

Un essayiste à qui l'on passe tout

Nous résumerons rapidement les faits : le 27 octobre 2005, deux adolescents de la Seine-Saint-Denis, pour échapper à la police, se réfugient dans un transformateur EDF dont ils ne sortiront pas vivants. Ils n'avaient commis aucun délit. Cet événement génère une importante vague de violences en région parisienne puis au-delà, entraînant des dégâts matériels conséquents.

Finkielkraut déclare alors que ces violences n'ont rien à voir avec la mort des adolescents ou les faits sociaux : elles s'expliquent par « l'origine » des émeutiers, « Noirs ou Arabes » qui « s'identifient à l'islam » et « haïssent la France ». Ce qui se passe doit donc être remis dans le contexte d'une « guerre » menée par une partie du « monde arabo-musulman » contre l'Occident.

Ces affirmations faites par un essayiste qui ne peut, à l'heure où les faits se produisent, savoir ce qui se passe (il ne s'est d'ailleurs pas rendu sur le terrain) ont été démentis par tous ceux qui ont travaillé sur le sujet, les chercheurs comme les RG. La direction centrale des renseignements généraux estime en effet que les « islamistes » n'ont joué « aucun rôle dans le déclenchement des violences et dans leur expansion ». Ce qui caractérise les émeutiers est selon les RG leur « condition sociale d'exclus de la société française » : les intéressés « se sentent pénalisés par leur pauvreté, la couleur de leur peau et leurs noms ». Il s'agit donc d'un « mouvement de révolte populaire ».

Les propos de Finkielkraut, qui révèlent assurément l'homme de préjugés, apparaissent notamment dans le quotidien israélien Haaretz et provoquent un petit scandale – d'autant que l'essayiste affirme aussi que l'équipe de football française « black black black » ferait « ricaner toute l'Europe » (Finkielkraut connaissant apparemment toute l'Europe, je dois être le seul à ne pas adhérer à de tels propos racistes).

Face à l'indignation, l'essayiste trouve la parade : ses propos auraient été mal retranscris.

Après tout, pourquoi pas ? Cela aurait pu arriver. Mais voilà : il n'y a pas que dans Haaretz qu'il a livré son « analyse » des événements en cours. Il suffit d'écouter son intervention du 6 novembre 2005 sur RCJ (et j'incite les lecteurs à le faire, histoire de vérifier par eux-mêmes ce qu'il en est) pour constater qu'il y dit exactement la même chose que dans l'entretien accordé à Haaretz (nous épargnant au moins sa délicate remarque sur l'équipe de France « black black black »).

Dès lors, la conclusion s'impose : Finkielkraut n'assume pas ses propos.

Et la presse « de gauche », dont Le Monde, qui avait pourtant déclenché la polémique en révélant les propos confiés à Haaretz, ne lui en tiendra pas rigueur : on apprendra que Finkielkraut s'est « excusé » alors qu'en réalité il ne reniera véritablement à aucun moment ses propos. Il prétendra simplement que le personnage présenté par Haaretz et Le Monde au public ne saurait être lui : la faute à la presse.

Dans le même temps, ses soutiens sont montés au front, tentant d'imposer une vérité sans réponse : non, Finkielkraut n'est pas raciste.

Et c'est tout. On passe, et on oublie. Finkielkraut continuera à être invité partout et à déverser son fiel sur certains de ses compatriotes dès que l'envie lui en prendra.

Voilà donc pour l' « épreuve », voilà donc pour le « lynchage médiatique ».

Voilà donc pourquoi le propos de Julliard n'est pas sérieux.

Chasse à l'homme ? Parlons-en !

Que l'on puisse trouver chez des gens situés à gauche une tendance à la chasse à l'homme, je ne songerai pas à le nier : ce genre de disposition se rencontre. J'ajouterai que l'on doit également se garder de toute héroïsation des figures politiques - car cela, qui procède de la même logique, se rencontre aussi.

Mais Julliard ferait bien de mieux choisir ses exemples. Car ce qui est problématique dans ce qu'il dit, c'est qu'il passe complètement sous silence le pourquoi des réactions indignées aux déclarations et écrits d'Alain Finkielkraut. Or si ce dernier fait bondir un certain nombre d'entre nous, c'est parce qu'il donne nettement l'impression de se livrer justement à une...chasse à l'homme, en passant son temps à stigmatiser, sur une base de grand n'importe quoi, les Français musulmans (quand ce ne sont pas les "bobos" ou autres).

Comment expliquer que Julliard, dont les points de vue peuvent être discutés mais qui ne dit rien d'ignoble, n'en tienne pas compte ? Une piste de réflexion peut-être : j'ai déjà rencontré des intellectuels que le poids des mots n'intéressait pas - comme si le monde était une éternelle confrontation d'idées, sans véritable enjeu. Ils se trouvaient, à vrai dire, plutôt en haut de l'échelle sociale et à l'abri des stigmatisations.

La seule tolérance qui semble triompher ces temps-ci en France est la tolérance à l'intoléranceii (quoique la société française semble connaître des mouvements de fond qui puissent aller en sens contraire). C'est à cette dernière que nous encourage, sans doute involontairement, l'historien en omettant ici de se pencher sur l'intolérance contenue dans les écrits et les propos de ceux qu'il nomme et dont il défend - ce qui ne me choque pas - le droit à s'exprimer. En somme, il fait d'une poignée de réactionnaires à qui les médias ouvrent continûment les bras les martyrs d'un politiquement correct qui dominerait la vie publique (si tel était le cas, n'entendrait-on pas plus souvent d'autres intellectuels que ceux-là ?). Et cela sous prétexte que la violence de leurs assertions leur vaut, parfois, quelques difficultés mineures. Est-ce bien sérieux?

Oui, Jacques Julliard vit sans doute moins dans un monde de luttes et de rapports de force que dans un monde « d'idées ».

Frédéric Debomy.

iPour ne parler que de lui – les autres sont Éric Zemmour, Michel Houellebecq et Michel Onfray.

iihttp://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428334-morano-evoque-la-race-blanche-de-la-france-de-gaulle-aussi-un-argument-fallacieux.html

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