Biomasse, la ruée vers l'or vert/ 4ème partie : les forêts, on en fait quoi ?

Pour terminer la semaine, voici la 4ème partie de ma série de cinq sur la biomasse. Aujourd’hui les forêts. Je vous en rappelle le contexte…

… En novembre 2020, j’ai pu participer à 5 débats sur la biomasse organisés par Entreprises pour l’environnement (en encadré dans le texte les partenaires financiers de l’opération), dans le cadre de la rédaction d’un long texte sur la question. La biomasse, tout le monde en veut, c’est vertueux, plein d’avenir, et pourtant on la connaît mal. Elle révèle toutes nos contradictions : se chauffer au bois, c’est écolo, mais couper un arbre, c’est mal ; la méthanisation cela évite le gâchis, pourtant, cela pourrait encourager l’intensification ; tout cela est très naturel, mais on résume quand même la nature à un contenu en kWh ou en carbone. Quid de la biodiversité, d’ailleurs, et des sols ? Appelons cela le syndrome de l'éolienne : oui, éventuellement, mais pas chez moi, traînons les pieds car en fait, ça me gêne. La ruée n’est donc pas encore là, mais elle pourrait advenir car à force de lenteur, la transition énergétique pourrait un jour donner à tout ce qui est vert la valeur de l’or, celle de l’urgence à agir trop tard. J'ai eu la satisfaction de constater que tous les acteurs présents à ces débats y allaient doucement, bien conscients de marcher sur les œufs de l’acceptabilité sociale et des nombreuses incertitudes scientifiques. Les usages possibles, les conséquences sur les sols, l’agriculture comme gisement, l’exploitation des forêts, la bonne gouvernance d’une biomasse très territorialisée, voici les thèmes qui ont été abordés et qui, réunis, forment un joli texte de 64 pages. 
Et n’oubliez pas mon livre, à la fin. Mes rencontres avec des écolos remarquables…

La publication d’Epe se trouve .

Le webinaire de présentation du dossier, c’est par là, et tout en bas de ce papier. Vous verrez que j’ai eu une coupure d’Internet durant une demi-heure. 

Les débats qui m’ont permis de rédiger cette enquête sont ici.

En termes de carbone, la forêt compte à peu près autant que les sols agricoles. Les deux absorbent une part semblable de ce que nous émettons chaque année dans l’atmosphère. Les deux partagent de nombreux points communs : ils sont de vastes réservoirs de biomasse susceptible de servir à de nouveaux usages dont l’absorption de gaz carbonique ou la régulation de l’eau. Ce qui les différencie est le temps dans lequel ils s’inscrivent. Celui de la forêt est long, il dépasse une vie humaine, tandis que le temps de l’agriculture est rythmé par les saisons et les récoltes. Et puis, dans notre imaginaire collectif, l’arbre dépasse le maïs : la mode est à l’embrasser, il est scandaleux de le couper. En 2019, une déclaration des droits de l’arbre avait été portée à l’Assemblée nationale par quelques députés, proposant d’inscrire le grand végétal dans la loi en tant qu’être doué de sensibilité. La forêt française est reconnue comme un gisement de biomasse largement sous-exploité, elle cristallise aussi beaucoup de nos affects. Comment faire plus de bois, et mieux ?

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À peine la moitié

On ne le sait pas toujours, mais le vénérable IGN s’appelle en réalité maintenant Institut national l’information géographique et forestière, depuis qu’il a absorbé en 2012 l’Inventaire forestier national (IFN). Antoine Colin en dirige le pôle expertise sur les ressources forestières et le carbone. « La forêt française a un caractère singulier, car elle est en forte expansion, elle a progressé au cours du XXe siècle de 10 à 17 millions d’hectares », merci à la généralisation du charbon et du pétrole qui a permis de libérer l’espace auparavant dévolu au bois et au foin pour les chevaux, « ce qui fait qu’il y a de plus en plus de bois par unité de surface». La France n’est certes pas seule, car c’est l’Europe entière se couvre chaque année d’un peu plus d’arbres.La situation en Europe est plus contrastée, à cause notamment du déboisement dans les ex-pays de l’est, en particulier dans les pays baltes, où des forêts entières ne sont plus coupées que pour fournir du bois de chauffe et de la plaquette, dans une gestion court-termiste qui tient peu compte de la biodiversité et des sols. Elle est quand même particulière, car ses forêts gagnent tandis que la coupe ne progresse pas. « On exploite environ la moitié de ce que la forêt produit en biomasse en une année. On pourrait aller plus loin, mobiliser 12 millions de m3 bois supplémentaires pour atteindre un taux d’exploitation de 70 % tout en accroissant le stock de gaz carbonique capté en forêt. »

Un constat que l’on entend depuis des années. Pourquoi les choses ne changent-elles pas alors ? « Le morcellement foncier… » répond Antoine Colin. « Les volumes supplémentaires se trouvent en propriété privée, » laquelle occupe les trois quarts de la forêt française, « et est en général de petite superficie. 50 % de la forêt française privée est sur des parcelles qui n’ont pas la dimension suffisante pour être dotées d’un document de gestion durable [DGD], » c’est-à-dire que les propriétés forestières font moins de 25 ha. Le plus souvent, c’est à peine quelques hectares, des superficies qui rendent impossible d’atteindre la rentabilité en coupant du bois. L’autre frein est la faible qualité des bois poussant en forêts privées. Puisqu’elles ne sont pas gérées, les arbres poussent comme ils peuvent, les essences, souvent feuillues, ne sont pas celles qui intéressent les filières industrielles, et l’exploitation est compliquée dans des sous-bois par trop touffus, sans voies d’accès utilisables par les engins actuels. « C’est la sylviculture qui permet de fournir du bois d’œuvre, là ce n’est pas le cas. » Seule une forêt gérée, pensée pour cela, est susceptible de fournir du bois de qualité. La dernière limite est topographique. Maintes forêts sont installées sur des pentes, offrant des conditions d’exploitation difficiles, comme dans le Massif central et en zone de moyenne montagne. « Il faudrait équiper ces forêts pour les rendre accessibles, à des conditions économiquement supportables » qui semblent impossibles à trouver.

Enfin, constate Antoine Colin, il y a le changement climatique, qui fragilise les forêts. « Elles sont plus vulnérables car plus « capitalisées », c’est-à-dire qu’elles sont faites de peuplements âgés, qui affrontent des aléas plus fréquents sans y être adaptés. » Sur les dix dernières années, la mortalité naturelle des arbres est passée de 8 à 12 millions m3/ an, compte tenu de la sécheresse et des épidémies de scolytes qui ont décimé des forêts dans l’est et le centre de la France. « Malgré tout, on peut mobiliser plus de bois, avec une exploitation durable, en pensant aussi aux sols. Le risque de tassement sous la pression des engins est réel, il est une entrave à la fertilité à long terme. » Paradoxe des choses, le changement climatique peut aider, car il réduit les jours de gel au cours desquels les sols sont moins portants, on peut s’y adapter en programmant différemment les chantiers.


Un gisement énorme, des ressources limitées

On le voit, l’avenir de la biomasse ligneuse repose sur les petits propriétaires forestiers privés. Sur les trois millions dûment comptabilisés par le Centre national de la propriété forestière (CNPF), deux millions deux cent mille possèdent chacun moins de 1 ha, 700 000 ont entre 1 et 4 ha, 30 000 propriétaires seulement détiennent 90 % de la propriété forestière privée, détaille Jean-Guénolé Cornet, président de Neosylva, un maître d’œuvre forestier. « Pour les forêts en impasse de gestion, notre rôle est de mettre en place un accompagnement financier sur le long terme pour financer les travaux, les faire réaliser, vendre les produits et gérer la forêt. » Depuis que l’État n’aide plus les propriétaires privés, après qu’il a abandonné le Fonds forestier national, ceux-ci sont en majorité dans l’incapacité de financer la gestion de leurs parcelles. Or, « comment imaginer récolter plus tout en faisant attention aux sols, en s’adaptant aux vicissitudes du changement climatique si cela ne se fait pas au moins au bénéfice des familles propriétaires ? » s’interroge Guénolé Cornet ? Tout repose sur des gens souvent âgés (plus de 65 ans en moyenne) qui n’auront jamais assez d’épaules pour supporter un investissement qui ne leur rapportera pas grand-chose, et encore, peut-être seulement à la génération suivante. « Notre activité assure un alignement d’intérêt dans le temps et une maîtrise d’œuvre globale. On peut d’ailleurs financer une partie des travaux de coupe et régénération, la société se rémunérera sur la vente de bois et, après plantation, dans 50 ou 100 ans sur une part des revenus. »

À une échelle plus large, la Société forestière, filiale de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), s’occupe de la gestion de grands comptes. « Dès l’année 1963 la CDC avait été sollicitée par le ministre de l’agriculture pour investir en forêt privée afin de contribuer à la réduction du déficit commercial bois qui était à l'époque le deuxième poste de déficit après le pétrole ! » relate l’adjoint du directeur technique, Ceydric Sédilot-Gasmi. « La Société forestière a été créée trois ans après. Nos grands comptes aujourd’hui, ce sont pour deux tiers des banques, des assurances, des groupements forestiers, qui font de la « forêt-papier » - la forêt en tant que produit financier, et puis des propriétaires privés. En tout, nous gérons 307 000 ha dans 60 départements. » Les parcelles font en général 200 ha, ce qui rend plus facile la gestion, par économie d’échelle : à cette taille-là, la forêt peut rapporter régulièrement. Le travail de la Société forestière est sans doute moins compliqué que celui de Néosylva. « On doit quand même gérer le changement climatique, nous aussi. Il nous incite à réfléchir à comment implanter au nord des essences du sud. » S’adapter aux aléas, c’est diversifier les essences, au sein des massifs comme des peuplements. C’est en définitive donner une valeur à l’avenir.

Couper plus tôt

Il y a quand même un paradoxe. Comment imaginer augmenter la récolte de bois alors que l’on nous dit sans cesse que la forêt est un formidable puits de carbone ? Jean-François Dhôte a la réponse : « La forêt absorbe en effet un quart de nos émissions brutes de carbone national, à travers le stockage… mais aussi les émissions de carbone évitées par les solutions bois ! » Directeur de recherches à l’Inrae, M. Dhôte introduit l’incertaine notion de substitution. Si l’emploi d'un arbre remplace la consommation d’un matériau issu des combustibles fossiles, alors cela aura en théorie évité une libération de carbone et stocké du carbone dans le bois utilisé. La forêt a donc un double bénéfice : sur pied, elle fixe du carbone atmosphérique dans ses tissus au moyen de la photosynthèse, utilisée, elle empêche que du carbone soit libéré. Toutefois, la balance entre absorption et substitutions est subtile, tant elle repose sur des modèles théoriques. Mais Julia Grimaud en est certaine, « les travaux montrent que plus on prélève de bois, plus on accroît la substitution. » Cheffe du projet forêt, agriculture et climat de l’Institut pour l’économie du climat (I4CE), une émanation de la CDC et de l’IRD, elle anime un réseau d’acteurs, le club carbone forêt bois, qui œuvre pour que les produits bois aident à réduire les émissions des autres secteurs de l’économie. « Il y a encore beaucoup d’incertitudes. À l’échelle macro, il y a des données, des modèles, des travaux, mais au niveau de la parcelle, on a des tables de production en fonction des essences, des âges, bref, des évaluations. » La substitution repose donc sur des modèles mathématiques incertains, qui ne sont pas toujours validés par des travaux de terrain : on ne mesure pas les flux de carbone, on ne fait pas le bilan chaque matin entre photosynthèse, respiration, stockage dans le sol et minéralisation de la matière organique sur chaque parcelle forestière. Cela rend assez aléatoire la gestion à cette échelle, d’autant que les objectifs du propriétaire ne sont pas forcément ceux du voisin, ni ceux que l’on aimerait pour le massif.

De plus, il y a le climat, rappelle Jean-François Dhôte. « En toute hypothèse toutes nos forêts vont être impactées par le changement climatique, d’où le besoin de les adapter. Et encore, même si on les adapte, on sera confronté à des risques nouveaux, imprévus, émergents, d’où l’importance de prévenir la réalisation de ces risques en réduisant la vulnérabilité de nos forêts et en organisant des procédures pour rendre la société plus résiliente dans son usage des forêts. » Cela veut dire adapter les peuplements et les massifs, mieux appréhender la vulnérabilité génétique par rapport à l’émergence des grandes maladies et des insectes ravageurs, nous adapter nous-mêmes dans nos manières de gérer. Derrière ces grands mots se cache un vieux débat entre deux écoles qui s’opposent parfois violemment : « l’une préconise d’utiliser les forêts comme stocks de carbone, de façon à bénéficier du niveau de stockage plus élevé des peuplements relativement jeunes; l’autre école défend l’idée de laisser davantage vieillir la forêt jusqu’à des niveaux de stockage intermédiaires. » Dans ce dernier cas, on ne coupe rien, ou bien l’on coupe quand même ? M. Dhôte est plutôt de cette dernière école, étant entendu que le carbone s’accumule surtout durant la phase de croissance, et que plus une forêt vieillit, moins elle stocke.

Maintenir le stock à un niveau intermédiaire, donc, car le pompage de carbone se fait massivement aux âges intermédiaires, qui sont, pour les chênes, entre 70 et 120 ans. « Cela implique une révolution de la révolution – le temps d’un arbre – qui entraînerait une augmentation des conflits d’opinion. » Couper à 70 ans plutôt qu’à 150 ans, plus souvent, plus tôt, ne va pas faire plaisir à tout le monde – mais reste mieux accepté qu’une forêt de Douglas que l’on coupe à 30 ans.

La forêt se trouve à l’interface entre science, politiques publiques et gestion. Elle imbrique les territoires réels et vécus. Comment et jusqu’où intervenir ? « Qu’est-ce qu’une gestion durable, qui soit à la fois écologique, économique et sociale, et nous permette de préserver l’avenir en prévenant les risques ? » s’interroge Jean-Luc Peyron, ingénieur général honoraire des ponts, des eaux et des forêts, et ancien directeur du Groupement d’intérêt public Écosystèmes forestiers (GIP Ecofor). « La forêt est une réserve de biodiversité, un stock de carbone, une réserve de bois d’œuvre, ou un archétype de la nature sur lequel comptent les promeneurs. Elle rend beaucoup de services en même temps, elle subit beaucoup d’agressions (tempêtes, sécheresse, bioagresseurs), ses populations de grands ongulés sont en hausse, sa biodiversité ne se porte pas si mal… et il y a de la marge pour une exploitation supplémentaire ; comment on arbitre ? »

Valoriser les filières existantes

C’est laborieux, avec des petits propriétaires qui n’ont pas les moyens d’agir, ni même la volonté si d’autres activités telle que la chasse leur confèrent déjà un revenu, bien supérieur à ce qu’ils pourraient tirer d’une gestion convenable, nous apprend Marc Chaussade, directeur exécutif du consortium de laboratoires AllEnvi (il rassemble toute la recherche publique en matière d’environnement, soit 20 000 chercheurs). « La chasse apporte un revenu, avec moins de soucis qu’une gestion forestière ! De façon générale, les usages de loisirs peuvent s’opposer à une exploitation forestière plus intensive. » Le leitmotiv est là : augmenter les rotations, c’est-à-dire raccourcir les révolutions, accroître la récolte de bois va conduire à une augmentation des conflits d’usages, à des oppositions des populations locales. La chasse étant omniprésente, il faudrait d’ores et déjà discuter pour qu’elle accepte de réduire son aire de répartition, alors que les politiques de tout bord sont très hésitants à la seule idée d’appliquer les directives européennes encadrant les saisons et les espèces à chasser.

« C’est bien notre imaginaire qui est un frein : on manque d’ailleurs de travaux sur la façon dont on se représente les usages de la forêt. » Nous acceptons du bout des lèvres la coupe d’un chêne pour en faire une belle charpente, nous avons du mal avec l’idée de débiter un sapin pour en faire de la palette, alors que nous achetons sans peine des meubles Ikea provenant de forêts fort peu diverses, et nous faisons livrer des produits emballés dans des cartons aux origines douteuses. « Quand c’est pour l’industrie, les gens râlent, mais quand c’est pour du meuble ça va. » Le meuble dont l’industrie a quasiment disparu en France, souligne Jean-Guénolé Cornet. L’augmentation de la récolte de biomasse forestière passe-t-elle par une relocalisation de l’ameublement ? « Quand on crée une activité à petite échelle, les gens sont bienveillants, mais dès lors que cette activité s’intensifie, les résistances s’intensifient en même temps, » fait remarquer Marc Chaussade qui, tout en déplorant le manque de travaux sur l’économie forestière estime qu’il vaut mieux « s’insérer dans les filières existantes plutôt que d’en créer de nouvelles. Il faut aller ajouter de la valeur ajoutée sur les flux de bois où elle est faible, sur le bois des forêts de moindre qualité. » Par exemple, la valorisation des déchets de papeteries pourrait être utile à l’industrie chimique pour créer des tensioactifs. « La valorisation de la forêt par la chimie, sous forme de biopolymères, est une solution qui peut permettre de développer l’exploitation, car les exigences de qualité sont inférieures, » explique-t-il.

La forêt n’est pas délocalisable

C’est assez frustrant, la forêt. Elle peut largement offrir plus, mais elle reste tranquille, dans une dimension somme toute artisanale. Une double peine selon Jean-Luc Peyron : « d’une part les usages concurrents du sol font l’objet d’incitations, dont la forêt ne bénéficie pas, l’éolien ou le photovoltaïque par exemple, ce qui peut d’ailleurs pousser à couper des boisements pour mettre des éoliennes ou panneaux ; d’autre part, alors que la forêt produit énormément d’externalités positives, elle ne bénéficie en retour d’aucunes incitations spécifiques pour les services qu’elle rend. » Ceci dit, l’exploitation de la forêt n’a jamais dégagé beaucoup de valeur ajoutée, précise Jean-Guénolé Cornet, à part dans le tonneau et le meuble : « Ce n’est pas du tout comme le pétrole ou le ciment ! Mais ce sont des filières bien ancrées sur les territoires, qui sont créatrices de valeurs sur les territoires, non délocalisables. » Des métiers, des petites entreprises, des engins, des routes, des paysages. Et cela, ça n’a pas de prix, si ce n’est celui du tourisme, de la résidence secondaire et, de plus en plus depuis quelques années, l’argument pour faire venir de nouvelles populations en zones rurales : une forêt de feuillus attire plus que des plantations rectilignes de Douglas. La mode de la maison plus ou moins en bois s’ancre en outre dans les territoires forestiers. « En définitive, vous savez, sur le terrain il n’y a pas de dialectique entre ceux qui veulent faire du bois et ceux qui veulent protéger. Il y a au contraire une vraie histoire, notamment dans les forêts domaniales, une capacité à concilier les différents usages. Lorsqu’on se rapproche de la parcelle forestière, on trouve des consensus, » ajoute le président de Neosylva.

Aimer couper la forêt ?

On en trouve aussi à l’échelle des filières. Le Réseau mixte technologique pour l’adaptation des forêts au changement climatique (RMT Aforce), rassemble depuis une dizaine d’années des structures comme l’Inrae, AgroParisTech, l’ONF, l’IGN, le CNPF et des gestionnaires. « On en sort des trucs pratiques. Sur le terrain, par exemple, quand dès 2003  on a vu que l’épicéa n’était plus en station [il ne pousse plus, ou mal], on s’est strictement interdit de le replanter, du coup, ça fait plus de quinze ans que les propriétaires n’ont pas été exposés au risque de dépérissement constaté dans les peuplements à épicéas, » se réjouit Ceydric Sédilot-Gasmi. Seul  gros bémol, le choix d’essences pour remplacer l’épicéa n’est pas gigantesque. Laquelle choisit-on, d'où, à quel stade, à quel moment démarrer, voilà des questions qui n’ont pour l’instant, rencontré de consensus. « Avec le climat, on n’a pas trop le choix. Soit on reste passif, soit on est réactif – on attend que les dommages se réalisent – ou alors on est proactif, c’est-à-dire qu’on anticipe. Vous comprenez qu’on a vraiment intérêt à être proactif : alors, déplacer du matériel végétal pour accélérer l’adaptation, c’est une bonne idée, » abonde Jean-François Dhôte. La réglementation le permet, les outils existent, la connaissance est suffisante, on peut le faire. Le fait-on ? Pas encore : « les forêts sont souvent des massifs hétérogènes, constitués de beaucoup de propriétés morcelées, avec des grands morceaux ici et là. Or, le changement climatique agit à l’échelle de l’écosystème. En fait, on est très démunis à l’échelle de la gestion de massifs entiers », ajoute-t-il.

Jean-Guénolé Cornet ajoute une autre dimension à l’équation forestière : « La gestion durable de la forêt, c’est une question d’échelle certes, mais surtout de temps long. Pour faire un chêne, il faut plusieurs générations d’hommes qui aient posé des actes de gestion et s’y tiennent. Cela se fait dans les forêts publiques, mais dans la petite forêt, c’est plus compliqué, parce que les banques ne prêtent pas, à cause d’un rendement certain, mais faible et… réalisable longtemps après que le banquier et le propriétaire seront morts ! » Elles y sont sans doute d’autant moins enclines que les marchés sont petits. Julia Grimault : « La demande peine à augmenter, alors que dans la stratégie nationale bas carbone (SNBC), il est bien écrit qu’il faut augmenter la récolte pour augmenter le stock, vers des usages à longue durée de vie comme le bois de construction, » pour les maisons passives. « Elle peine aussi parce qu’on est handicapés par rapport à des pays comme les pays scandinaves qui ont des forêts très homogènes sur de très grandes surfaces et sur terrains plats, » remarque Jean-Luc Peyron. Faire du beau bois de construction a en France un coût plus élevé qu’ailleurs, d’autant que les industries de transformation sont peu ou pas présentes. Beaucoup du bois utilisé pour faire des maisons ou des planchers est importé, parce que les produits français sont assez rares et plus chers.

Il y a une révolution à faire. Elle sera avant tout mentale. Comme le dit Jean-François Dhôte, « on aime bien la forêt mais on n’aime pas couper. » L’un ne va pourtant pas sans l’autre.

Et mon petit dernier ! Plein d’extraits ici.

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