Comme des lapins ?

Où il est question des lapins et des questions (justement) très intéressantes qu'ils posent pour la compréhension de tout un tas de choses du monde d’aujourd’hui (Homo sapiens, l’écologie, le virus et la parenthèse).

Il était une fois à Kerguelen, des phoques et des baleines qui frayaient au large de l’archipel. Alors la marine à voile s’y intéressa (aux phoques et aux baleines, plus qu’aux îles Kerguelen inhabitées et hostiles). Mais les marins souvent faisaient naufrage, car difficiles étaient les conditions dans les parages. Et si jamais, par chance, certains arrivaient à nager jusqu’aux plages de Kerguelen, ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent. Tout cela était donc fort embêtant. Alors pour éviter la triste fin de mourir de faim, un capitaine américain lâcha des lapins sur l’archipel en 1874. Et on apporta aussi plus tard des cochons, des moutons, des mouflons et des rennes.

Les lapins et l'effondrement de la biodiversité

Les cochons eurent quelques difficultés à s’adapter aux conditions difficiles de ces terres australes, mais les moutons, les mouflons, les rennes et les lapins se sont sentis fort aise au milieu de ce tapis merveilleux d’azorelle et de choux (de Kerguelen) qui couvraient les îles. Les lapins, qui n’avaient pas de prédateurs sur l’archipel, proliférèrent donc. Tant et si bien qu’ils finirent par manger peu à peu tout ce qui poussait ici, détruisirent les sites de nidification des pétrels (il n’y a que Pâques pour associer comme allant de soi les lapins et les œufs), érodèrent les sols, et réduisirent la diversité botanique des îles à une pauvre prairie monospécifique d’acaena (une plante de la famille des Rosaceae, qui pourrait ressembler à sa lointaine cousine, la petite pimprenelle de nos prairies sèches européennes). N’ayant donc plus de choux, les lapins se contentèrent finalement de l’acaena, qui faute de mieux, leur offrait quand même une pitance suffisante pour permettre le maintien de leur population. Et lorsque cette plante faisait défaut l’hiver, certains Oryctolagus cuniculus allèrent même jusque sur les plages de l’archipel pour manger un peu de varech (où ils virent d'ailleurs des mouflons faire de même).

Il y aurait beaucoup à dire sur l’importance des algues dans l’alimentation, l’Homo sapiens breton qui coupa longtemps le varech pour fertiliser ses choux bretons et nourrir ses vaches bretonnes, ainsi que les oursins et les ormeaux qui s’en gavent, avant de finir eux-mêmes dans l’estomac d’une étoile de mer ou d’un Homo sapiens (encore) chinois, ou japonais, ou breton, qui en mangea trop d’ailleurs, et il y aurait aussi beaucoup à dire sur le prix au kilo des oreilles de mer, et des fermes d’oreilles sino-bretonnes nourries au varech justement, mais c’est des lapins dont il est question ici, et les lapins n’apprécient pas tant que cela le varech, même en cas de famine, et puis de toutes façons il n’y a pas beaucoup de varech à Kerguelen. Il y a bien un peu d’algues flottantes au large, et le lapin sait nager, mais on n’a jamais vu à Kerguelen un lapin affamé nager vers des algues. Et puis de toutes façons (encore), la température de l’eau est ici trop basse, le lapin-nageur serait donc à coup sûr mort de froid. Donc les lapins restèrent sur les plages. Où ils moururent de faim. Et leur cadavre avec le froid (et le vent surtout) se momifia.

Il faudrait voir, dit-on, les plages de Kerguelen couvertes de lapins momifiés.

Le lapin et le virus

Mais d’autres Oryctolagus cuniculus non-plagistes, à l’abri dans leur terrier, finirent par résister au froid et à la faim des hivers. Alors Homo sapiens en conclut que décidément les lapins étaient un fléau et décida en 1955 d’envoyer le virus de la myxomatose sur Kerguelen. Mais il n’y avait pas de vecteurs (puces du lapin ou moustiques) sur l’archipel, car les premiers lagomorphes introduits par le capitaine américain en 1874 venaient de Robben Island, une petite île sud-africaine dépourvue de puces (et devenue depuis tristement célèbre comme île-prison des opposants politiques au régime d’apartheid (dont Nelson Mandela, qui y séjourna 18 ans)). Le virus de la myxomatose donc ne pouvait se transmettre à Kerguelen que par contact ou voie aérienne, comme bien d’autres virus d’ailleurs. Et ne disposant pas de masques, ni d’une forme de gouvernance lapine qui aurait pu être prévoyante et constituer des stocks pour le peuple lapin, et ne connaissant pas non plus les gestes barrières élémentaires, ni de procédure particulière de distanciation sociale lapine, ni de méthode de confinement, les lagomorphes accusèrent le coup, et moururent par centaines, avec un beau pic de la courbe suivi d’un véritable plateau.

Mais au final « ce mode de transmission, la diminution de la virulence des souches et le développement d’une résistance des lapins expliquent la faible incidence de cette maladie sur les populations » révèle Jean-Louis Chapuis, chercheur au Muséum national d’histoire naturelle (Chapuis et al., 1994), dont les travaux permettent de suivre l’impact de la présence des lapins sur l’archipel et les dynamiques biogéographiques à l’oeuvre.

Si bien que le peuple des lapins de Kerguelen finit par déjouer tous les plans d’éradication, se requinqua rapidement et reprit comme avant, et mieux qu’avant, son œuvre de grignotage de l’archipel.

La puce de Londres et les autres puces

Et comme cela n’était vraiment plus possible, car Homo sapiens voulait vraiment empêcher une tragédie écologique et l’extinction massive du vivant à laquelle les lapins se consacraient en toute insouciance et impunité, et au mépris et à la barbe de toutes les autres espèces impuissantes de l’archipel, à part les chats, qui pullulent aussi aux Kerguelen (depuis qu’un couple domestique s’est fait la malle de la base où Homo sapiens l’avait apporté en 1956) et qui mangent les lapins (mais le chat est un autre fléau, car il mange aussi et surtout les oiseaux (dont les pétrels des Kerguelen, et je ferme maintenant ces 2 parenthèses)), Homo sapiens donc, n’en pouvant définitivement plus de tout ce grand foutoir écologique, eût l’idée à la fin des années 1950, d’introduire sur l’archipel la puce du lapin.

Un ancien administrateur des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) raconte ainsi l’histoire étonnante d’une puce de l’oreille du lapin qu’on serait allé chercher au muséum de Londres, qui après de multiples difficultés scientifico-administratives voulut bien en donner quelques-unes (de puces). Et on mit les puces directement sur une lapine anglaise, pour que les dites-puces voyagent le plus confortablement possible sur le bateau jusqu’à Kerguelen. Mais pendant le trajet la londonienne aurait mis bas. Et le bosco du bateau, dont je n’ai pas retrouvé le nom, appelons-le au hasard Bonaventure Raoult, ému de voir tous les pauvres petits lapereaux nouveaux nés infectés de puces, en conclut que les scientifiques à bord étaient vraiment des brutes irresponsables et sans coeur. Et il nettoya donc la lapine et ses petits au dichlorodiphényltricloroéthane, ou DDT, pour les débarrasser de leurs puces. Et la lapine et ses petits, libérés de leur vecteur potentiel de virus, arrivèrent donc à Kerguelen sains et saufs, et furent joyeux (peut-être) et eurent beaucoup d’enfants encore (c’est sûr).

Mais tout cela reste à préciser par les historiens, car après une enquête d’investigation de plusieurs mois, je n’ai trouvé aucune preuve d’un voyage d’une puce anglaise sur une lapine anglaise, et encore moins d’un débarquement de la-dite lapine et de ses petits à Kerguelen.

Quoiqu’il en soit, Homo sapiens finit quand-même par introduire la puce à Kerguelen à la fin des années 80. Cependant, malgré une bonne adaptation des puces aux conditions locales (avec par exemple plus de 3000 puces dénombrées sur une seule lapine !), et de ce fait une meilleure circulation des virus les plus virulents de la myxomatose, rien n’y fit. Les lapins étaient certes moins abondants, mais ils étaient toujours là. Car aucun virus ne détruit jamais son hôte jusqu’au dernier, c’est évidemment une nécessité vitale pour le virus de ne pas tuer tout le monde.

Les lapins s’en remirent donc, et continuèrent imperturbablement de prospérer à Kerguelen, avec un bilan environnemental à faire pâlir de jalousie Homo sapiens et les autres espèces invasives et destructrices du monde.

Un lapin à Kerguelen © J.L. Chapuis (MNHN) Un lapin à Kerguelen © J.L. Chapuis (MNHN)

Le poison à la rescousse (ou comment en finir avec la question lapine)

Alors on essaya le poison. Sur trois îles suffisamment petites de l’archipel pour être traitées (l’île Verte, l’île Guillou et l’île aux Cochons) on utilisa du blé empoisonné au chlorophacinone, attention ça commence comme la chloroquine mais ça ne sert pas du tout à la même chose, puisque là c’est non pas un antipaludéen pour Homo sapiens, mais un anticoagulant pour Oryctolagus cuniculus qui agit comme un antagoniste de la vitamine K et produit des hémorragies internes mortelles (à ne pas utiliser donc en automédication !).

Et le lapin cette fois-ci accusa le coup. Ce fut une hécatombe. Tous les lapins de l’île Verte et de l’île Guillou moururent. Sauf deux. Un sur l’île Verte et un sur l’île Guillou. Alors un Homo sapiens attrapa le dernier lapin de l’île Guillou au filet, et le dernier de l’île Verte fut tué avec un fusil le 29 août 1992 (le tir au fusil étant une méthode bien connue des chasseurs Homo sapiens pour abattre les lapins dans le monde entier (bien qu’à Kerguelen on réserve en général cette technique plutôt aux chats)).

Mais un an après, on découvrit sur l’île Verte des traces de pattes dans la neige. Après enquête, on en conclut qu’il y avait encore deux lapins sur l’île en septembre 1993. On déposa alors du blé empoisonné près de leurs garennes. Et on ne vit plus de traces. Mais 6 mois après, on découvrit à nouveau des traces de pattes d’un nouveau dernier lapin. Alors on fit de même avec le poison.

Et depuis, plus personne n’a jamais vu de lapins sur l’île Verte, ni d’ailleurs sur l’île Guillou, ni même sur l’île aux Cochons (sur laquelle il n’y a de toutes façons plus de cochons non plus depuis très longtemps).

Homo sapiens était donc très content du résultat, il avait réussi à éradiquer une espèce qu’il avait introduite, il parvenait donc à réparer ses erreurs, et c’était plutôt une très bonne nouvelle de l’anthropocène. Il pouvait réfléchir maintenant à la possibilité d’étendre cette expérience à d’autres territoires, et pour commencer à « la Grande Terre » de Kerguelen, afin de tout effacer et de revenir « à tout comme c’était avant », c’est-à-dire avant qu’Homo sapiens n’arrive ici pour tout détraquer. Mais la Grande Terre est grande, c’est la troisième plus grande île française après la Nouvelle Calédonie et la Corse. Et « déterrier » tous les lapins de La Grande Terre, c’est comme « déterrier » tous les lapins de la Corse…

Alors on abandonna l’idée d’éradiquer, et même de contrôler, les lapins de Kerguelen.

Un renversement écologique (ou la solution lapine)

D’autant qu’entre temps, les terres de l’archipel se sont parées de jaune, le jaune de la fleur du pissenlit. Importé involontairement et accidentellement sans doute à la fin du XIXème siècle par un voyageur Homo sapiens (encore lui), dont les semelles des chaussures devaient porter quelques graines selon le biologiste Gilles Boeuf, le pissenlit s’est ensuite bien plu à Kerguelen. D’autant qu’il a profité d’un effet d’aubaine, lié au changement climatique provoqué par Homo sapiens (toujours lui), tant et si bien qu’à la faveur de l’augmentation des températures et à l’aide des vents puissants de ces latitudes australes, qui ont tous deux facilité la maturité des graines et leur dissémination sur l’archipel, le pissenlit et le « pâturin des prés » (une autre espèce allochtone, introduite par homo sapiens (définitivement toujours lui) qu’il destine en général à ses terrains de foot et autres gazons privatifs) sont partis à la conquête de Kerguelen, au point qu’ils mettent aujourd’hui en danger critique d’extinction toute la flore subantarctique originelle déjà bien malmenée.

Et Homo sapiens d’en conclure que le nouveau fléau de Kerguelen était donc désormais le pissenlit et le pâturin des prés ! Et d’imaginer ainsi de nombreux plans de sauvegarde et de protection de la biodiversité locale contre ces nouveaux envahisseurs.

Or on constata rapidement que les îles les plus engazonnées et les plus jaunes étaient celles qui avaient été débarrassées des lapins (et celles aussi où ils n’avaient jamais été introduits). Et les îles les moins engazonnées et les moins jaunes étaient celles sur lesquelles il y avait beaucoup de lapins. Car c’est bien connu les lapins raffolent de pissenlit ! Et aussi du pâturin des prés ! (et peut-être du jaune ?)

On assista alors à un magnifique et singulier renversement du raisonnement écologique, comme une boucle de rétroaction qui aurait subitement changé de sens, par l’un des effets dominos du changement climatique : le lapin, longtemps considéré comme invasif et nuisible, devra désormais être promu au rang de grand protecteur (involontaire) de la biodiversité de Kerguelen.

Moralité

Il n’y a aucune fatalité à l’extinction massive et planétaire du vivant que nous connaissons actuellement, car une espèce malfaisante et destructrice a parfois la possibilité de se bonifier avec le temps. Et ainsi de renverser la donne.

Ou pour le dire autrement :  si t’as trop de lapins dans ton jardin, et qu’ils font vraiment n’importe quoi, peut-être n’est-ce pas grave du tout, ils vont bientôt être utiles.

Ou pour le dire encore autrement : tout perturbateur d’un milieu de vie, peut perturber aussi la prochaine perturbation.

Frédéric Ferrer, 23 avril 2020

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