La Pauvreté concrète

Peut-on parler de pauvreté sans jouer le jeu du capital, qui promet d'en extirper les plus méritants ? L'économie, cet imaginaire collectif et collectible, par son caractère fantasque ne sera jamais à même d'établir une mesure juste, pertinente et concrète de la pauvreté.

«Wealth and Poverty» «Wealth and Poverty»

Je suis un pauvre. Mon corps et mon esprit appartiennent à l’État. Je n’ai d’autres choix pour survivre que de faire miennes des pratiques qu’un autre a érigées comme idéales. Être pauvre c’est constater avec effroi, jour après jour, la violence avec laquelle toute créativité quotidienne nous est retirée. Ce grand idéal, le rêve d’un autre, m’as pris tant de vie et de choix, alors néantisés sur l’autel de l’hégémonie idéologique, qu’il m’est impossible de ne pas parler de dépossession. C’est une normalisation de la vie et un massacre de la culture où le divertissement en devient le simulacre de substitution.

Lorsque l’on est pauvre, il est difficile de ne pas avoir d’échappatoires : alcool, drogues, jeux, réseaux sociaux et cetera. La pauvreté dénuée de sa créativité boit à foison, se drogue et joue dans le but ultime d’oublier la violence exacerbée d’un quotidien subi. Ces échappatoires sont un marché, il est aisé de s’en convaincre du seul fait que certains sont enclins à braver l’État pour en retirer une manne. L’addiction fait vendre. Lorsque l’on est pauvre, avec des amis pauvres, on est alors condamné à assister à la déchéance mutuelle au travers de ces échappatoires implacables. Moins l’idéal promis se concrétise, plus les séquelles de la trahison poussent à s’échapper, à s’oublier. Je perçois chaque jour mes amis se perdre un peu plus, inexorablement et sans filtres. Je baigne dans cette violence quotidienne dont le responsable, désincarné et immatériel, se réfugie dans la psyché de chacun. Il m’est impossible de ne pas fondre en larmes en songeant à la violence avec laquelle l’un de mes amis s’est retrouvé prisonnier d’un jeu vidéo à grand renforts de techniques de rétention et de conditionnement opérant. Comment ne pas être déchiré de douleur lorsque mon père, licencié, sombra dans l’alcool et le tabac pour mourir complètement dévasté et convaincu d’avoir été un bon à rien ? Comment ne pas rugir d’une rage sourde et de désespoir lorsque ces victimes sont traitées avec mépris par celles et ceux qui leur ont pourtant dicté leurs comportements ? Ces salauds nous façonnent à leur guise du bout d’un rêve empoisonné.

Concrètement, c’est aussi ça être pauvre : un système qui nous écrase moralement. Nous courbons l’échine face à cette violence morale pour survivre pendant que l’idéologie unique nous promet une société sans surprises, bonnes ou mauvaises, une société de robots.

Si cette idéologie hégémonique est belle et bien voulue par tous, alors tuez-moi. Par miséricorde ou par mépris, je n’en ai cure. En attendant la mort promise, j’ai moi-même mes échappatoires : la catharsis de l’écriture, et d’autres moins avouables me transperçant d’une honte qui n’est pas vraiment mienne.

Pendant que j’écris, l’asservissement perdure.

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