Lettre ouverte au Pôle Emploi et à mes contemporains

Témoignage. Comment croire encore à ce « marché du travail » lorsque des agents de l’État lui-même font des raccourcis en faveur d’une idéologie glorifiant la « flexibilité » du travailleur pour le Capital et jamais dans l’intérêt du salarié ?

Cette lettre est issue d’un ressenti, et est en tant que tel légitime.

 Un énième rendez-vous au Pôle emploi, rive droite à Brest. Ma conseillère me convoque à nouveau. Cette fois un poste m’est proposé, surveillant dans un collège de Plouzané. Pourquoi pas ? Je refais mon curriculum vitae, ma vitrine, telle une marchandise devant se présenter fraîche, et j’engage les démarches. Le rendez-vous d’embauche se passe bien et, quelques jours après, ma conseillère m’appela pour régler quelques détails et me faire signer un contrat, une PMSMP (période de mise en situation en milieu professionnel) de deux semaines. Étrange. Je me rends compte que ce contrat signifie devoir travailler deux semaines pour « découvrir » le travail et que ces deux semaines ne seront pas comptées dans la période d’essai. Je travaillerai pour un employeur qui peut décider, quand il le souhaite, que je ne lui conviens pas. Le tout sans être payé (le prix de la marginalisation, sans doute). Magnifique. Bien entendu, je peux moi aussi quitter mon employeur, mais le chantage à l’emploi et le facteur temps ne jouent pas en ma faveur. Comment un contrat imposant un rapport si biaisé peut-il être envisagé dans la Cité d’aujourd’hui ? Bon, passons, faisons des « efforts moraux » pour sortir de la précarité.

 Je passe donc cette matinée à me préparer et j’effectue le voyage, euphorique d’avoir trouvé un poste qui semble être prisé, jusqu’à mon lieu de travail. J’arriverai vers 11 h 45, un bon quart d’heure en avance, afin de me préparer et de voir s’il y a eu des événements requérant mon attention pendant la matinée. Je pars ensuite poser mes affaires dans la salle d’étude, où j’officierai après la pause du midi qui commencerait, d’après mon contrat, à midi. À 11 h 55, une sonnerie retentit, je commence lentement à me préparer pour être prêt et à mon poste lorsque midi sonnera. La secrétaire et ma supérieure débarquent dans la salle, me sommant de me dépêcher car je devrais déjà être à mon poste. Il est 11 h 56. Soucieux de bien faire, je pars donc au quart de tour prendre ma place et effectuer mon travail. Je me rendis compte dans la semaine que, là où mon contrat me disait commencer à midi, je commençais en réalité à 11 h 55. Je calcule rapidement et je commence à comprendre que c’est une heure vingt de travail non payé que je ne recevrai pas à la fin du mois dans mon futur contrat. Bon, soit, j’étais motivé.

 À la fin de la première semaine, je fais un bilan avec la directrice de l’établissement. Globalement satisfaite de mon travail, je lui fais néanmoins part de ma remarque. Offusquée, elle sort de la pièce et va rapporter mes paroles dans les bureaux, revenant tout sourire me confier l’incompréhension et l’amusement de ses collègues. Je reste sans voix devant elle à la regarder s’esclaffer. Visiblement, mon travail et ma disposition à enseigner l’esprit critique aux jeunes lui font tempérer son discours, mais elle me parlera quand même de devoir être « flexible » au nom des rares heures de permanence où je n’ai pas d’élèves à surveiller. Mais « permanence », n’est-ce pas une mise à disposition ? Le médecin de l’hôpital qui est de permanence n’est-il pas payé pour être justement là si besoin ? Petit à petit, j’ai l’impression que la flexibilité ne fonctionne que dans un sens. D’autant que, censé finir à 18 heures, il n’était pas rare que je finisse à 18 h 15 le temps de ranger la permanence et de fermer les salles. Sans aucun problème, soit dit en passant, je suis simplement dans une position où l’on me reproche un manque de flexibilité sans remarquer que je le suis bel et bien. Seulement pas tout le temps.

 Je me suis penché sur ce que signifiait flexibilité pour l’entreprise et pour le travailleur ; ces questions m’interpellaient. Pour le travailleur, c’est édifiant. Il s’agit de pouvoir adapter son temps de travail pour améliorer ses conditions de travail et potentiellement améliorer aussi ses conditions de vie dans la sphère privée. Je ne parle ici pas d’heures supplémentaires, mais bel et bien de qualité de vie. Je ne parle pas ici d’être payé plus, je parle de conditions de travail, de pénibilité. Que signifie flexibilité pour une entreprise ? Quelle est cette chose que l’entreprise tire de cette flexibilité ? Faire travailler le salarié plus en le payant moins. Si vous travaillez plus sans être payé, vous êtes flexible. Je trouve cette idée profondément dérangeante, d’autant plus qu’elle va à l’encontre de la raison d’être même du bien-être des travailleurs, et de ce qu’est leur propre flexibilité. Aussi associer ces deux buts distincts et en opposition au sein même d’une notion de « flexibilité » me déroute. Je trouve que le terme de résilience serait plus approprié, bien plus réaliste.

 Je décide donc à l’issue de la semaine, et après ce point-bilan, d’envoyer un courrier à ma conseillère Pôle emploi pour lui faire part de mon souhait d’arrêter la PMSMP. Quelques semaines plus tard, surprise : une synthèse d’un entretien auquel je n’ai jamais participé a vu le jour dans mon espace personnel. Nous pouvons y lire :

« Vous étiez volontaire pour ce type d'emploi, mais m'informez ce jour de votre insatisfaction du poste et aussi du fait que l'employeur vous prie de venir cinq minutes en avance pour passage de relais. »

 Comment ne pas fulminer devant ce pris à parti dans la rédaction du rapport d’un entretien auquel je n’ai jamais ni pris part ni été convié ? Comment peuvent-ils faire des « résumés de nos échanges » avec pour seuls interlocuteurs eux-même et leurs à prioris ? À quel moment ai-je validé ces paroles, qui essaient de mimer grossièrement les miennes en y ajoutant une bonne dose de fabulations et des mots judicieusement choisis n’induisant que la honte et le mépris ?

 J’ai été choqué. Choqué de voir comment l’éthique et la rigueur étaient absentes. Je suis allé à mon travail tous les jours en avance afin de m’informer. Mes collègues ne pourraient en témoigner autrement et rester de bonne foi. J’ai pris l’habitude de commencer mon travail cinq minutes en avance malgré mon contrat, en plus des quinze minutes de temps dit « d’habillage », et lorsque je fais part de ces illégalités pour me protéger en tant que travailleur, je subis le dédain et le mépris. Comment ne pas se sentir trahi lorsque des agents de l’État sont aussi peu enclins à aider les travailleurs, et d’où les tendances idéologiques s’affichent clairement dans un mépris du prolétariat, sournoisement affiché au travers d’un dialecte symptomatique d’à prioris bien ancrés.

 Comment croire encore à ce « marché du travail » lorsque des agents de l’État lui-même font des raccourcis en faveur d’une idéologie glorifiant la « flexibilité » du travailleur pour le Capital et jamais dans l’intérêt du salarié ? Lorsque l’impact de la réduction d’aides sociales de cinq euros fait polémique et à l’heure où les foules grondent face au Capital, comment peut-on encore exacerber légitimement l’injustice et la violence institutionnelles au service de ce même Capital ?

 J’ai un rendez-vous fixé par ma conseillère Pôle emploi dans une semaine. Je pourrai être certain d’y recevoir des insinuations sur cette « flexibilité ». J’irai avec appréhension, cette appréhension d’un discours qui nous culpabilise et nous rend vulnérables à leur pratiques douteuses dans l’optique de satisfaire leurs objectifs annuels. Comme ces fameuses prestations d’accompagnement plus « personnelles » pour le compte de sociétés privées. Pôle emploi ne voit-il pas qu’il condamne son propre travail en suivant des directives lui incitant à déplacer la charge de travail, ainsi que le financement, vers des organismes et des entreprises se servant sur le dos des services publics ? Quelle douce ironie pour Pôle emploi, pour qui le fonctionnement des services dépend maintenant d’une privatisation qui ne vit que pour les phagocyter.

 Lorsque les besoins des travailleurs passent en second plan, alors naît le marché de l’emploi dominé par les recruteurs, avec en son centre le Capital. Détruisant, ridiculisant les codes moraux et faisant naître l’hyper-compétitivité, il prend peu à peu le pas sur l’humain. Ses fers de lance ? Le burnout et le suicide pour éliminer ceux et celles qui n’auraient pas les capacités à tenir cette hégémonie, et la marginalisation pour ceux qui auraient l’outrecuidance d’avoir une éthique.

 Le rendez-vous à Pôle emploi est arrivé, j’ai demandé des explications à ma conseillère. J’apprends disposer d’un droit de réponse concernant les synthèses d’entretiens, je m’attelle sur-le-champ à la justification de mon expérience et de mon point de vue. J’ai besoin d’une argumentation solide et logique, ne bénéficiant manifestement pas du bénéfice du doute. Je ne suis pas un travailleur qui raconte son expérience, je suis un accusé devant justifier son crime. J’apprends également qu’ils me refuseront à l’avenir d’autres contrats aidés, que la parole de l’employeur pèse bien plus que celle du salarié, confirmant les positions de dominant et de dominé au sein d’une institution dont les influences par le Capital sont certaines.

 Je n’ose imaginer combien de gens, moins enclins que moi à défendre leur intégrité et leurs droits, se sont sentis désarmés face à cette violence institutionnelle. Je comprends cependant les deux points de vue ; des conseillers prêts à aider, ne voyant pas que leurs services sont en oppositions au réel, et des utilisateurs qui ont peur, oui, peur d’aller à leurs entretiens, car ils sont pour eux un miroir à leur précarité saupoudré de jugement et de dédain.

 Pôle emploi, vous côtoyez tant de précarité au quotidien, comment vous pouvez ne pas vous alarmer devant un constat si désastreux ? Que peuvent bien vous dire vos chiffres pour que vous gardiez et défendiez le fonctionnement de votre institution tel quel sous l’égide du Capital ?


Aux autres, ne ridiculisez pas le combat des faibles.

 

Écrit à Brest le 1er mai 2019.
Frédéric Jumeau

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