L'histoire commence par un malentendu. Pas celle de la bd; enfin si, aussi. Mais je parle ici de celle du présent billet.

Une histoire de dédicaces, Paris X, pour le lancement du nouvel album de Salch, dont j'avais aimé le 'Look-Book' au point de commettre un article dessus. Un nouvel album, donc, co-réalisé avec le sieur Larcenet - ancien pilier bien connu de Fluide Glacial, multi-récidiviste maintes fois primé - et intitulé : 'Les Branleurs', en toute simplicité.

Interpellé par ce titre poétique (ode décomplexée à l'onanisme ? Essai audacieux sur les vertus de la paresse ?) en pleine période de radotages électoraux sur les 'Forces Vives', 'performances à améliorer', 'croissance à booster' et autres 'courbes de compétitivité à redresser', je me précipite tel un asphyxié en quête d'air frais.

Imprimant 10h dans ma caboche alors que le début de la séance de gribouillages est en réalité fixée à 18h.

De toute façon, la librairie n'ouvre qu'à 11.11 (fermeture : 20.20. Encore un obsessionnel). À 11.12, entrée dans ladite librairie, légèrement en avance de 6h48 sur l'horaire officiel de la rencontre publique. Un type assis, tranquillement plongé dans un bouquin, qui vous salue par dessus ses lunettes puis repique aussitôt le nez dans ses pages. Un décor hors-norme, autour de vous. Bordélique. Incroyablement bordélique. Pas d'étagères précieuses attirant l'œil du client, de rayons organisés simplifiant la recherche, de repères stratégiques faisant gagner du temps. Un foutoir, plutôt. Rassurant; bienveillant. Qui n'est pas sans rappeler une chambre d'ado. Des amas anarchiques de bande-dessinées sur de longues tables ou rangés comme à la va-vite en hauteur, attendant le lecteur fouineur.

Vous cherchez, vous demandez. Au type débonnaire qui en fait est un redoutable expert passionné de bd. Vous ne demandez pas, vous vous perdez. Et cette perte de temps se révèle délicieuse. Car : devenue si inhabituelle. Dehors, la rue, les autres, le brouhaha, les candidats-anti-système-à-fond-dans-le-système. Chez 'Philippe le libraire', les œuvres et le temps suspendu. Encore un peu et vous pourriez vous attendre à, ici, dégoter 'L'Histoire sans fin' et plonger fissa pour de vrai dans son monde parallèle. Dans ce drôle de lieu, donc, découvrir 'Les Branleurs', le séant posé sur l'auguste canapé de cette librairie-écrin. Ne manque que le paquet de cookies à portée de main, histoire de laisser des miettes sur le sol. Excellent choix des auteurs que de démarrer ces séances de dédicaces dans de tels lieux discrets mais, indispensables.

Le sujet de l'opus Salch-Larcenet ? La création de leur bébé. C’'est une métaphore, bien sûr. Y a des limites.

Ou comment deux dessinateurs (l'un 'star internationale' se sentant des velléités de maître mais en panne d'inspiration, et l'autre caricaturiste hargneux 'qui salit tout', plus ou moins enclin à jouer au disciple mais ravi de pouvoir piquer quelques-uns des millions de fans du premier) parviennent à s'entendre à partir d'un malentendu, réussissent à s'inspirer mutuellement malgré le doublage en canadien de leur télé pourrie. Effet miroir, doutes, mauvaise foi, coups de pression et même parfois illuminations.

Bref, ils peignent la girafe en se regardant en chiens de faïence via leurs écrans interposés.

Certes, l'humour potache de Larcenet s'assombrit au fur et à mesure que les planches tordues de Salch lui parviennent. Un type qui vous imagine - et vous dessine - en train de pondre un œuf dans la forêt (et ce sans ellipse !) est-il vraiment un partenaire sérieux ? Un spécialiste adulé de 'l'école franco-belge, du trait rondouillard', apologiste du trop méconnu accenteur-mouchet (à distinguer du moineau, bien entendu. Erreur fréquente) qu'il aime à contempler en se baladant nu dans la campagne, ne doit-il pas être intérieurement brisé pour balancer sur la feuille le meilleur de lui-même ? Ainsi que pour satisfaire la propension au sadisme du dogmatique Salch.

Un combat de titans, donc, que nous narre 'Les Branleurs'. Entre un agité du bulbe traitant tout le monde de 'fils de pute', et qui peut perdre 20 min à tenter d'attraper du bout des doigts la télécommande à terre plutôt que de lever son derrière, et un maître auto-proclamé pas trop au point niveau domination qui fait même involontairement poiler son psy lorsqu'il lui révèle ses tourments. 

La fin, on peut la dévoiler : ils y parviennent, malgré tout, à la faire leur œuvre commune. Et elle est drôle, fraîche, ne se prend surtout pas au sérieux. Découverte en plus dans un tel endroit atypique, si symbolique de l'esprit bd (jusqu'aux horaires), cela nous rappelle ('nous', les lecteurs très occasionnels de bd) les nombreux univers à part entière qui permettent de nous évader de l'actualité grisâtre du moment.

Car si cette dernière n'en manque pas, de branleurs, c'est bien ces deux-là qui font le plus marrer. Et ceci, ma foi, n'est pas du luxe.

Premier tome réussi, donc, d'une série qui aspire à devenir une référence pour tous ceux qui ont gardé leur âme d'ado et espèrent pouvoir encore échapper de temps en temps au bla-bla managérial artificiel de l'époque.

Nota Bene : tant pis pour la dédicace mais après tout, ils ont l'air tellement bien en tête-à-tête, ces deux-là.          

 

---- 'Les Branleurs', d'Éric Salch & Manu Larcenet, aux éditions Les Rêveurs ----                     

('Philippe le libraire', 32 rue des Vinaigriers, Paris X - Toutes les librairies-aliens où auront lieu les autres dédicaces sur la page FB de Salch)        

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[Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de 'Deci-Delà' et de 'Pierre Guerot & I' en collaboration avec Pierre Guerot]  

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