‘Le monologue du voisin Kafka’, d’Alain Hoareau : château hanté et réseaux asociaux

Imaginer Kafka confronté à une influenceuse ansériforme, idole formatée pour pas cher dans une clinique bas de gamme, alignant difficilement trois mots compréhensibles par le commun mais payée une fortune par les marques pour placer leurs produits auprès de ses millions d’abonnés : le choc ! Notez, peut-être aurait-il alors réalisé rétrospectivement l’aspect visionnaire de son œuvre

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   Le très sobre auteur du ‘Procès’ et de ‘La Métamorphose’ aurait sûrement peu goûté les subtilités de notre époque.

L’imaginer confronté à une influenceuse ansériforme, idole formatée pour pas cher dans une clinique bas de gamme, alignant difficilement trois mots compréhensibles par le commun mais payée une fortune par les marques pour placer leurs produits auprès de ses millions d’abonnés : le choc ! Notez, peut-être aurait-il alors réalisé rétrospectivement l’aspect visionnaire de son œuvre.

L’idée saugrenue et anachronique a surgi en feuilletant ‘Le monologue du voisin Kafka’, nouvelle énigmatique d’Alain Hoareau, qui n’évoque pourtant nul réseau égotiste directement ni aucune Jessica particulière. 

Mais il ne faudra pas longtemps au lecteur pour saisir la métaphore qui se déploie tout au long de ce récit aussi court que raffiné. Aussi cruel que lucide.

 © Josef Sudek © Josef Sudek

« La première fois que je suis entré dans le château, je fus surpris par le silence sidéral des lieux. Encore plein de l’agitation de l’extérieur, mes oreilles ne s’étaient pas habituées à percevoir le souffle de ceux qui se tenaient en embuscade derrière leurs portes, ni mes yeux à distinguer dans la pénombre ceux qui m’épiaient déjà. Il fallut un temps plus long encore pour croire, malgré ce que je pus voir et entendre par la suite, à cette présence indiscrète et singulière.

J’appris également plus tard, que certaines pièces communiquaient entre elles par un réseau de couloirs sombres où se tenaient d’étranges conciliabules. Totalement inaccessibles pour moi, ils laissaient filtrer parfois quelques échos troublants. Là encore, il me fallu du temps pour me rendre à l’évidence : rien n’était moins protecteur que les hauts murs du château, le danger venait du château lui-même. »

Étrange demeure que voici, dans laquelle chacun pénètre de son plein gré mais ne ressort que rarement, aucune grille pourtant. Quand bien même,
 © Josef Sudek © Josef Sudek
rares sont ceux qui n’y retournent pas une fois partis, nulle obligation cependant. Et puis même au dehors, de toute façon, « de drôles d’oiseaux tournoy(ent) dans le ciel, qui sembl(ent) venir du château. » Leur échapper relève de l’impossible.


Oh certains sauteront bien depuis les balcons, terrassés publiquement par un contradicteur ou par la solitude révélée mais ils s’écraseront dans le silence, à travers une brume d’indifférence. Supprimés, "deleted", espace libéré. Un nouvel occupant de se présenter aussitôt, surpris par le silence sidéral... Le rêve d’atteindre les étages supérieurs, bientôt, prendra le pas sur tous les autres. Promesse de sens donné à une existence virtualisée : l’influence ou le néant. La popularité ou le rien. 

« Mais qui étaient donc ces mystérieux résidents du château ? Ceux-là même qui vivaient à l’extérieur. Et c’est dans cet étrange paradoxe que résidait le plus absurde de l’histoire. Les murs d’enceinte n’étaient qu’une illusion. En les traversant ils pouvaient donner l’impression, d’offrir une image de soi t’elle qu’on aurait souhaité qu’elle fût, de la modifier au gré de l’humeur ou des intérêts. Leur ombre permettait de croire qu’il était possible d’agir dans le plus grand secret, d’intriguer en toute quiétude, en toute impunité, les grandes salles de réception, de jouer le rôle majeur et essentiel auquel on se croyait destiné. D’une certaine façon en arpenter les couloirs revenait à se sentir maître des lieux, le châtelain plénipotentiaire de l’importance de sa vie. Les enjeux et les pratiques étaient les mêmes à l’extérieur comme à l’intérieur, mais là ils prenaient un nouvel envol jusqu’à ce que l’effacement du mirage ne renvoie aux oubliettes, qui étaient, elles, bien plus réelles que tout le reste.

Ainsi se passait le plus étrange ballet qui soit entre intérieur et extérieur, une errance incessante entre cette prison qu’ils créaient eux-mêmes et cet extérieur qui les condamnait à chaque audience à y revenir. »

L’allusion au roman inachevé (néanmoins considéré comme un chef-d’œuvre du XXème siècle) de Franz Kafka, ‘Le Château’ (1926), est revendiquée. Le grand écrivain tchèque y contait alors les aventures de K., arpenteur cherchant à joindre une administration folle et déconnectée, barricadée dans un château inaccessible.

De la même façon ici, les habitants évoluent dans un univers sombre et irréel, absurde et inquiétant, arpentant les couloirs sans se parler, les coursives sans se regarder. Quand ils ne restent pas enfermés dans leurs chambres pourtant dénuées de clés, bouches bées devant la décoration personnalisée des pièces attribuées. Le sel de la nouvelle est bien là : K. ne cherche plus à pénétrer dans le château mais se demande plutôt ce qu’il fait à l’intérieur. Où est le monde ? Qui sont les véritables châtelains ? Chaque jour qu’il y passe l’éloigne davantage du réel. Chaque jour qu’il y erre renforce la frontière immatérielle, orwellienne.

 © Josef Sudek © Josef Sudek


« Je continuais donc à parler seul, comme je l’avais toujours fait depuis mon enfance. Parler seul n’est ni signe de dégénérescence, ni preuve de sénilité avancée, mais à la façon d’un sonar, le moyen de trouver dans l’écho perçu, l’image plus précise de ce que l’on a cru pouvoir décrire. Et nous étions tous là, à parler seul et à recevoir l’image tragique à laquelle bien peu acceptaient de se résoudre. »  

Communiquer avec les autres, le projet est noble mais mène ici souvent au grotesque, aux réactions infantiles sans intérêt ni complexité. Les discussions enflammées, même, relèvent de la posture. Tout le monde le comprend. Le but du château est peut-être bien celui-là, d’ailleurs : immobiliser les habitants, les enrouler dans l'ego. Les observer se débattre dans la toile, stupides petites mouches névrosées.

Les artifices ôtés, ne demeurent que l’ennui, l'isolement maquillé. La désagréable sensation de s'être fait rouler. Puis les rêves d'amour pitoyables, bien entendu.

l'auteur Alain Hoareau © DR l'auteur Alain Hoareau © DR


Mais le monologue du personnage sans nom (que le lecteur identifie pourtant à K.) sera bientôt interrompu par l’arrivée d’un homme intrigant, fatigué, comme dérouté, qui l’attend devant sa porte. Un combat feutré mais, aux conséquences irréversibles, de commencer alors. 

Très originale nouvelle d’une cinquantaine de pages que ce ‘Monologue avec le voisin Kafka’. 

Alain Hoareau a eu la très bonne idée de ne pas utiliser le moindre terme rappelant l’univers du 2.0 ou des GAFAM, laissant sa plume se fondre dans celle d’un Kafka ressuscité. Derrière l’hommage réussi à l’un des plus grands écrivains du siècle passé, derrière une couverture austère (comme pour mieux faire ressentir le véritable thème du livre : la solitude), les interrogations contemporaines sont habilement posées : libre-arbitre, passion commune et volontaire pour les laisses, vanité; impuissance. Le constat est d’autant plus féroce que le cadre du récit est désuet et celui-ci dénué de toute novlangue prétendument moderne. Ou exagérément émotionnelle. Le piège d’autant plus redoutable que même les adversaires du château devront s’y glisser, dans ce théâtre d’ombres, s’ils veulent un jour faire entendre leurs arguments. 

Le monologue du voisin Kafka’ou une manière décalée de réfléchir à nos nouvelles servitudes. À notre prise modeste, voire nulle, sur le monde réel. Heureusement, et tout de même, demeurent les charmes troublants de la mélancolie, de l'imagination. De la littérature.


— ‘Le monologue du voisin Kafka’, Alain Hoareau, ed. Jacques Flament. Nouvelle, 55 pages, 8€ —


* voir également l’analyse de Lettres Capitales et l'interview de Jeanne Orient ci-dessous

Illustrations : clichés du grand photographe tchèque Josef Sudek 

[ billet B2767 écrit depuis la chambre 329.452 du château, porte gauche ]

           — Deci-Delà

Le fil de Jeanne Orient © Jeanne Orient

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