'Maître-Minuit', de Makenzy Orcel : Haïti, terre damnée. Survivre au Baron Samedi

"psychopathes déchus avides de pouvoir, du sang et des richesses de leur peuple. Peuple d'anonymes exsangues, abattus pour un sourire ou un regard dans la rue; zombifiés par la drogue et la faim, mutilés devant leur famille, torturés dans les geôles infâmes du régime, asservis dans l'indifférence coupable des grandes nations occidentales"

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Poto est un petit garçon bâti sur des fondations pourries déambulant dans un pays livré à la peur et au chaos. Même sa mère, Marie Élitha Démosthène Laguerre, n'est pas vraiment sa mère. Elle l'a kidnappé à la maternité pour avoir un gosse sous le bras quand elle fait la manche. Il a grandi, alors il reste dans ses parages guettant un éventuel signe d’intérêt, tel un chien errant attendant un os jeté. À défaut de mieux. Tandis qu'elle se détruit à la colle, indifférente à ce bambin devenu inutile, semblant se transformer peu à peu, au fil de sa déchéance, en Lwa (esprit vaudou), Poto tente de tenir debout en s'accrochant comme à la vie à ce sac à dos qu'il ne quitte jamais. Ce sac plein d’espoir qui cache ses précieux dessins. Car Poto a un don. Et un regard. Tout ce que les dictateurs haïssent.

"tandis que je faisais les cent pas dans mes pensées, le maître - un cochon en costume - m'interpella, toi Poto, et puis c'est quoi ce nom débile ? allez, mets-toi debout et dis-nous haut et fort où se trouve notre chère Haïti. dans l'archipel des Antilles, monsieur, répondis-je sans hésiter. toute la classe se mit à rire. le genre de rire qu'on entend encore même après la mort. et le maître, fort déçu, me regarda avec mépris, comme si j'étais une punaise qu'il fallait écraser tout de suite avant qu'elle n'empeste la race. d'un brusque geste du bras, il pointa l'index vers la sortie. en douze ans de carrière, il n'avait jamais vu un élève aussi bête. un autre à qui il avait posé la même question répondit : notre chère Haïti se trouve dans la main bienveillante du Roi Papa-à-vie. toute la classe a applaudi.

Haïti, île francophone des Caraïbes peuplée d'anciens esclaves africains, ancienne colonie française et première République noire indépendante de l'histoire (jamais vraiment démocratique). L'un des pays les plus pauvres au monde, considéré par les Etats-Unis comme leur arrière-cour, proximité de Cuba la rouge oblige. Les mulâtres (descendants des affranchis), minorité possédante. Les autres, les Noirs, survivants du quotidien qui n'émeuvent guère un monde qui préfère zieuter ailleurs (sauf catastrophes naturelles, l'occasion de se racheter une conscience). Le terrain était propice à l'apparition de dictateurs mafieux prêts à opposer les membres d'une société déjà divisée, soutenus en sous-main par la première puissance mondiale (certains chefs des tontons macoutes et autres Léopards travaillant aussi pour une C.I.A bien...intrusive). Ah cette fameuse Realpolitik... Elle en aura piétiné des principes et des vies !

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'Papa-à-vie'. Jamais, dans le somptueux roman de Makenzy Orcel, ‘Maître-Minuit aux éditions Zulma, le nom des tyrans n'est énoncé, si ce n'est sous leurs surnoms inspirant à tous à la fois fausse proximité et véritable terreur. Comme si les livres d'histoire n'apportaient déjà que trop de postérité à ces psychopathes déchus avides de pouvoir, du sang et des richesses de leur peuple. Peuple d'anonymes exsangues, abattus pour un sourire ou un regard dans la rue; zombifiés par la drogue et la faim, mutilés devant leur famille, torturés dans les geôles infâmes du régime, asservis dans l'indifférence coupable des grandes nations occidentales, elles, pourtant toujours promptes à agiter les Droits de l'Homme quand leurs intérêts marchands ou géopolitiques sont en jeu; quand l'impérieux besoin de se refaire une virginité publique se fait sentir. Chacun pourtant de reconnaître les sinistres Papa Doc (François Duvalier, président-à-vie de 1964 à 1971) puis Baby Doc, son héritier (Jean-Claude Duvalier, président-à-vie de 1971 à 1986) qui pillèrent Haïti, instaurèrent un culte de la personnalité en utilisant avec science les codes du Vaudou (pour terroriser la population majoritairement analphabète, Duvalier père allant jusqu'à se vêtir sur le modèle du Lwa Baron Samedi, esprit de la mort et de la résurrection) et annihilèrent toute opposition via leurs tontons macoutes, terribles miliciens para-militaires tuant, pillant et violant en toute impunité. Duvalier fils ira même, pour remplir la cassette de l'Etat - la sienne - jusqu'à vendre les organes des enfants de son peuple (les pauvres, bien entendu, enlevés à même la rue) en s'associant à des mafias internationales. Petite parenthèse ici : si les deux sinistres tyrans ont rejoint les esprits démoniaques, l'ancienne femme de Jean-Claude Duvalier, Michèle Bennett (ex-Duvalier), mène toujours grand train à Paris, protégée de toute poursuite, vivant des millions spoliés aux Haïtiens par de telles méthodes innommables. Tout va bien pour elle, merci. Refermons cet aparté car, décidément, la 'raison d'état' n'est pas faite pour le commun des mortels. 

La dictature Duvalier à terre (1986), une grande période d’instabilité s’installe. Les gangs mènent la danse (macabre), protégés par les pouvoirs successifs (et certains chefs desdits gangs en contact - encore ! - avec l’agence américaine. Les doubles, triples, jeux ne cessent jamais); la population, une fois de plus, trinque et enterre ses morts. Une espérance en 1990 : le père Aristide, prêtre défroqué partisan de la théorie de la libération, est élu. Il veut augmenter les salaires, rétablir l’équilibre social. Les Etats-Unis ne le tolèrent pas (business is business) et soutiennent un coup d’état. Instabilité, à nouveau. Le père reviendra au pouvoir mais, il abandonnera ses velléités de justice et finira triste dictateur, adepte des mêmes méthodes de répression que les Doc. Haïti, terre damnée ?  

‘Maître-Minuit’ n’est pas un livre d’histoire au sens propre. Il ne pose ces pans sombres de l’histoire haïtienne qu’en décorum de la vie triste de ses personnages. Mais il l’est plus que tout autre, un livre d’histoire, car il donne noms, visages et trajectoires à ces milliers de victimes anonymes (40.000 exécutions rien que sous l’ère de Papa Doc). Sous la plume talentueuse d’Orcel, la vieille Grann Julienne qui voit au-delà du visible, Georges Baudelaire rendu fou par son passage dans les terribles prisons du régime, désormais prêt à tuer pour faire taire les voix (quel meilleur emploi, dès lors, que tonton macoute ? Les fleurs du Mal sont récoltées); Lamy, honnête mais pleutre commerçant qui tente de passer inaperçu en ne prenant pas parti (il crèvera pourtant assassiné dans d’horribles circonstances. Bien sûr). MOI, caïd trompe-la-mort mégalomane psychopathe qui prendra Poto sous son aile; Madonna -non pas la chanteuse milliardaire mais l’amour d’enfance du dessinateur - qui ne rêve que d’une autre vie, loin des bas instincts humains, impossible. Sous la plume d’Orcel, tous ces personnages de roman prennent vie, crèvent parfois comme des chiens en quelques lignes alors qu’on commençait à s’y attacher. Énergie vitale, folle, d’un peuple bafoué portée par la colère sourde de l’écrivain. Ils représentent les mille et une façons de survivre dans ce pays alors miné par la corruption et la violence, par l’injustice et l’inextinguible soif de sang des Baron Samedi. Les mille et une manières de mourir, sans l’avoir vu venir. Ils incarnent ces anonymes de chair soumis aux pires tortures de l’histoire, dans l’indifférence générale, méconnus ou vite oubliés.

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Poto, lui, pour dépasser l’espérance de vie qui se situait alors autour de vingt-cinq ans à Port-au-Prince, jouera au dément. Le fou au sac-à-dos. Avant que, par un sale coup du sort... Et pendant ce temps, l’esprit géant de Maître-Minuit de continuer sa ronde nocturne sur Haïti, enjambant la folie des hommes, indifférent certes mais, toujours là, lancé dans une marche immuable et, sans doute dès lors, rassurante. De quoi, et surtout comment rêver au pays du Baron Samedi ?

‘Maître-Minuit’ traite d’une période abominable, ne cache aucune des exactions du régime (un collier de testicules au cou d’une cheffe zélée des croquemitaines...). Il s’en dégage pourtant une lumière que l’on peut qualifier de rare. Probablement car Makenzy Orcel s’est attaché à décrire l’humanité, les troubles, les doutes, peurs et espérances (l’espoir ne meurt jamais totalement. C’est notre nature) de chacun de ses personnages. Un roman, disons-le, absolument bouleversant, plein de poésie et d’images, magnifique, qui trouve toute sa place dans la collection des éditions Zulma, téméraire maison qui se propose de nous décrasser le bulbe, en cette sordide période de repli identitaire, avec des auteurs, des couvertures illustrées et des histoires venus de tous horizons (‘Friday et Friday’, exemple parmi d’autres, d’Antonythasan Jesuthasan) qui ne manquent jamais d’interroger notre vision du monde. Avouez qu’en ce moment, ce n’est pas du luxe. 

 

Maître-Minuit’ de Makenzy Orcel : un roman d’apprentissage envoûtant à ne pas manquer. 

 

- ‘Maître-Minuit’, de Makenzy Orcel, aux éditions Zulma

Dans toutes les librairies qui ont du nez, ‘Ici’ par exemple, 22 boulevard Poissonnière 75002 Paris

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