"Mélenchon n'a pas de programme économique" : réponses à Emmanuel Todd

Il y a pour moi une énigme Emmanuel Todd. Très médiatique, c'est un intellectuel engagé n'hésitant  pas à sortir de la confortable "neutralité politique" du savant, ce qui est très précieux. Cependant, alors que ses positions hétérodoxes en économie aurait pu l'amener à soutenir (ou du moins à ne pas enfoncer) le Front de gauche, il n'a de cesse de ridiculiser cette formation politique. Sa dernière saillie dans Marianne dépasse les bornes..

Il y a pour moi une énigme Emmanuel Todd. Très médiatique, c'est un intellectuel engagé n'hésitant  pas à sortir de la confortable "neutralité politique" du savant, ce qui est très précieux. Cependant, alors que ses positions hétérodoxes en économie aurait pu l'amener à soutenir (ou du moins à ne pas enfoncer) le Front de gauche, il n'a de cesse de ridiculiser cette formation politique. Sa dernière saillie dans Marianne dépasse les bornes.

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Dans son livre "Après la démocratie" sorti juste après la présidentielle 2007, il effectue un démontage en règle du PS, surnommant les deux principaux protagonistes de "candidats du vide", démontrant l'incompétence des cadres de ce parti, leur effroi de la démocratie, en d'autres termes leur adhésion au néolibéralisme.

L'apparition du Parti de gauche en décembre 2008, qui faisait la même analyse en constatant l'impossibilité de modifier de l'intérieur l'orientation droitière de ce parti, puis celle du Front de gauche en 2009  aboutissant à la présence du candidat commun Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle 2012, pouvait  laisser penser qu'Emmanuel Todd verrait cette rupture d'un bon œil.

En effet le Front de gauche balayant les thèses en faveur du libre-échange et revendiquant un protectionnisme européen (1), le soutien d'Emmanuel Todd dans cette aventure me semblait acquis. D'où mon étonnement lorsque je constatais durant la pré-campagne puis la campagne présidentielle que non seulement il ne soutenait pas le Front de gauche, mais qu'en plus il lui tapait dessus (2), pour soutenir le...Parti socialiste (3).

 

Je n'étais visiblement pas le seul à être étonné, puisque le site arrêt sur images organisa un débat entre les deux hommes pour tenter d'y voir plus clair peu de temps après, en avril 2011 (4). Malheureusement Emmanuel Todd utilisa des phrases toutes faites : "la planification écologique c'est l'île aux enfants", "Mélenchon ignore totalement l'industrie française", "Mélenchon se moquerait de la démocratie", "les sociétés coopératives ne marchent pas", sans aucune argumentation permettant de comprendre toutes ces réserves. L'émission me laissa un goût amer, dévoilant un Todd bien différent de l'intellectuel que je connaissais par ses livres, relativement méprisant et péremptoire. Il poursuivra sa "campagne" en prophétisant un "hollandisme révolutionnaire", après avoir soutenu Moutebourg pendant les primaires, diagnostiquant que Hollande serait le futur Roosevelt, sans autre argument que son autorité supposée (5).

 

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Très récemment  Emmanuel Todd a été invité par Marianne pour débattre avec Frédéric Lordon (6). Ce dernier effectue un démontage implacable du Parti socialiste, ayant trouvé une dénomination que je trouve particulièrement pertinente pour le qualifier: la droite complexée (prolongements ici). Il appelle logiquement à modifier les catégories médiatiques actuelles de la frontière droite/gauche. Todd exprime immédiatement son accord, puis rajoute comme une évidence: "je ne perçois pas le Parti de gauche comme tellement plus à gauche que le PS. Mélenchon n'a pas de programme économique, il amuse les journalistes et ne convainc pas les électeurs."

Puis il poursuit "Il revient aux intellectuels de construire un projet politique [...]. Les intellectuels vont devoir parler au peuple directement."

Parmi les intellectuels admis, Todd en a cité quelques-uns au début de l'article: Gréau, Jorion, Giraud, Lordon, Sapir, Ramaux, et sous-entendu Todd lui-même.

Cette sentence qui, comme je l'ai montrée, n'est pas un coup de tête mais vient dans la continuité d'un discours depuis au moins deux ans, appelle deux réponses.

 

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Premièrement, si nous pouvons parfaitement admettre qu'il soit en désaccord avec le programme économique du Front de gauche (FdG), même si cela reste incompréhensible pour moi au regard de ces propres prises de positions, dire que le FdG n'a pas de programme économique est non seulement faux, mais surtout parfaitement ridicule pour un intellectuel comme lui. Cela ne mène à rien de constructif, pire cela pourrait fausser le regard de citoyens qui ont confiance en lui et en son jugement. En tant qu'intellectuel médiatique ces positionnements sont écoutés, il a la responsabilité de ne pas dire n'importe quoi n'importe où, la notoriété a aussi son revers.

Notons d'abord que ne pas "avoir de programme économique" signifie accepter les structures économiques actuelles, donc de les laisser agir ce qui est bien en soit un programme économique: c'est le programme de la droite complexée et décomplexée.

Ensuite je pourrais facilement ressortir tous les textes du FdG et du Parti de gauche pour étayer mes dires, mais un autre argument me semble encore plus dévastateur: le site arrêt sur images a organisé un débat entre Mélenchon et Jacques Sapir sur l'euro le 5/7/2013 (7). C'est un débat de haut niveau économique qui dure 2h, il est passionnant. C'est à dire que l'un des économistes que Todd cite en exemple pour ses compétences afin de "parler au peuple", Jacques Sapir, n'a pas l'air du même avis. En effet il a débattu pendant 2h du programme économique de Mélenchon, supposé pourtant inexistant par Todd lui-même.

 

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Laissons là cette saillie pour nous attaquer au deuxième point assez surprenant, et inquiétant pour un historien: cette volonté de parler directement au peuple pour résoudre la crise. En effet, toujours dans le débat avec Lordon, il explique que Mélenchon "amuse les journalistes et ne convainc pas les électeurs. La priorité pour la gauche française, c'est de construire un discours fort sur la nation, de réinventer une vision de gauche de la nation qui balaye la nation ratatinée du FN."

Encore une fois c'est très curieux puisque c'est l'un des thèmes de campagne du FdG en 2012!

Tout se passe comme si Todd évoquait des solutions pertinentes (protectionnisme européen, patriotisme, etc) et quand celles-ci sont proposées par une formation politique non seulement il ne la soutient pas, mais en plus il la dénigre. Incompréhensible.

Ensuite son idée de parler directement au peuple sous prétexte que Mélenchon ne convainc pas les électeurs est incohérente voire dangereuse.

Il faut savoir que Todd se réclame de l'école des annales en histoire, or cette filiation n'est pas anodine puisque les fondateurs (Marc Bloch et Lucien Febvre) de ce courant estimaient rompre avec l'histoire classique qui se focalisait trop sur les grands hommes et les batailles, pour se recentrer sur les lourdeurs de la reproduction sociale et culturelle qui sont pour eux le vrai moteur de l’histoire, les évènements sont jugés sur la longue durée. L'une des figures les plus emblématiques de cette école est Fernand Braudel, Pierre Bourdieu se réclamait également de cette filiation. Autant dire que dans ce cadre théorique, une phrase comme "Mélenchon ne convainc pas les électeurs", est parfaitement absurde puisque le FdG n'existe que depuis 2009 soit 4ans. Manifestement Todd a oublié ses leçons de jeunesse car, au regard de l'histoire longue justement, l’ascension de cette formation politique est au contraire fulgurante, 11% après seulement 4ans, et pour tout dire son existence véritable dans l'opinion date seulement de la campagne présidentielle soit 1an à peine.

Au mépris de ses propres références théoriques Todd semble penser qu'il suffisait qu'un programme alternatif soit proposé pour qu' immédiatement une majorité d'électeurs le soutienne. Il vient pourtant de sortir un livre (tout à fait intéressant au demeurant) avec Hervé Le Bras, Le mystère français, dans lequel il explique l'importance des systèmes anthropologiques familiaux dans les choix électoraux, et la présence en France de ce que les auteurs nomment un "catholicisme zombie", c'est à dire que bien qu'il ne soit plus pratiqué ni revendiqué le catholicisme continue à influer sur les comportements des citoyens. Ces thèses (que je ne discuterai pas ici) sont tout à fait cohérentes avec l'école des annales, mais alors si les déterminants historiques et culturels sont si lourds comme il prétend le démontrer, pourquoi l'oublie t-il en estimant que Mélenchon ne convainc pas assez rapidement les électeurs après seulement 4ans?

Il semble ignorer l'énergie et la volonté que nécessitent la création d'un parti politique, la bataille immense que cela représente pour tenter de convaincre et faire bouger les lignes politiques, penser qu'il "suffirait" que les intellectuels proposent un programme pour que les électeurs l'adoptent est d'une naïveté incroyable sur la réalité du rapport de force politique, et une offense aux militants. Et d'ailleurs qui va le proposer et comment? Rajoutons que ce collectif d'économistes existe déjà, il s'appelle les économistes atterrés (8).

Tout cela n'a pas de sens, surtout quand il existe dans le paysage politique une formation qui propose déjà ces idées...

 

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Cette incohérences constituent pour moi l'énigme Emmanuel Todd: chercheur intéressant dans ses domaines de compétences, mais commentateur peu rigoureux.

Est-ce une détestation du personnage Mélenchon qui le fait réagir comme cela? ou la présence des communistes dans le FdG ravivant de douloureux souvenirs personnels?

C'est possible, rappelons que Todd est le petit-fils de Paul Nizan (10), intellectuel exclu du PCF puis traîné dans la boue pour avoir dénoncé le pacte germano-soviétique.

Toujours est-il que Todd,  décrit régulièrement comme "politologue" (catégorie d'intellectuels qui ne veut pas dire grand chose mais qui pré-suppose quand même une bonne connaissance du milieu politique), me semble d'une naïveté stupéfiante concernant le PS. Dans l'article du nouvel observateur cité au dessus dans lequel il pronostique un "hollandisme révolutionnaire" et datant de mars 2012, Todd nous explique que comme il a eu l'occasion de discuter avec Hollande sur le plateau de "Ce soir ou (jamais!)" il peut parier "sur sa souplesse d'esprit et sa capacité de rassemblement. Il a le bon profil pour présider au vaste débat sur la globalisation économique qui aura immanquablement lieu après l'élection.".

Cet argument révèle surtout que Hollande, en fin politique, a réussi à rouler dans la farine Emmanuel Todd en lui faisant croire qu'il pourrait évoluer vers ses positions économiques une fois au pouvoir pour s'assurer de son soutien. Le grand politologue est tombé dans le panneau et a donc activement soutenu son Roosevelt. Pourtant une connaissance minimale de la ligne politique de Hollande et de son parcours aurait suffi pour se méfier:  il a toujours utilisé sa sympathie admirablement servie par son apparence physique pour arriver à ses fins, et son positionnement économique (donc politique) n'a pas varié depuis 30ans, il s'agit d'une ligne libre-échangiste à la Tony Blair. L’antithèse de Todd en somme.

Il finira d'ailleurs par revenir sur ses propos, sans doute lorsqu'il a compris qu'il s'était fait manipuler (9).

Cela prouve un travers théorique de Todd ennuyeux, il a l'air de croire dans la toute-puissance de l'intellectuel et sa capacité à pouvoir faire changer les choses par ses seuls livres et ses seules interventions médiatiques, vanité remarquée et immédiatement exploitée par le tacticien Hollande. C'est oublier encore une fois les leçons de l'histoire, et de l'école des annales en particulier, c'est d'ailleurs ce qui lui répondra très subtilement Frédéric Lordon : "C'est le peuple, ou comme dit Spinoza, la multitude, qui est le sujet de l'histoire, et qui se moque bien de recevoir ses directives des intellectuels. Que les intellectuels cependant prennent la parole et contribuent, à leur place propre, au grand travail que fait sur soi la communauté politique, ça me paraît la moindre des choses."

 

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Raisons personnelles, rêve de gloire de l'intellectuel, peu importe les raisons du comportement d'Emmanuel Todd envers le Front de Gauche, une chose est certaine dans la situation catastrophique dans laquelle est l'Europe la solution est politique, et les hétérodoxes doivent se serrer les coudes, il sera temps ensuite de se chamailler une fois que les marchés financier auront été matés, et que la souveraineté populaire sera enfin une réalité. En attendant devant la puissance des intérêts en jeu l'alliance est impérative. Comme le souligne très justement Denis Sieffert et Michel Soudais dans "Mélenchon et les médias" à propos de Michel Onfray, il faut savoir distinguer l'essentiel de l'inessentiel.

 

 

(1) http://www.jean-luc-melenchon.fr/brochures/humain_dabord.pdf , pages 12 à 16 notamment

(2) http://www.dailymotion.com/video/xhvrg7_emmanuel-todd_news#.Udu47KwQ6oU, voir à partir de 10min30s: "Mélenchon est un gugusse, surtout avec son affection pour la Chine, c'est totalement ridicule!"

(3) http://www.dailymotion.com/video/xhvrg7_emmanuel-todd_news#.Udu47KwQ6oU, voir à partir de 8min20s: "Les gens qui seraient les plus proches d'entériner et de porter cette idée protectionniste européenne ce sont les socialistes évidemment."

(4) http://www.dailymotion.com/video/xi8jzz_melenchon-et-todd-la-rencontre-arretsurimages-net_news#.Udu906wQ6oU

(5) http://tempsreel.nouvelobs.com/election-presidentielle-2012/20120304.OBS2872/emmanuel-todd-je-parie-sur-l-hollandisme-revolutionnaire.html

(6) http://www.marianne.net/Lordon-Todd-Les-intellectuels-vont-devoir-parler-au-peuple_a229828.html

(7) http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=5976, accés gratuit ici http://www.jean-luc-melenchon.fr/2013/07/12/premiere-carte-postale/

(8) Changer d'économie - Nos propositions pour 2012, Les économistes atterrés, Les liens qui libèrent, janvier 2012

(9) http://www.marianne.net/Goodbye-Hollande%C2%A0_a228622.html

(10) Cette information a été donnée par Todd lui même ici : http://lexpansion.lexpress.fr/economie/emmanuel-todd-hollande-peut-devenir-le-roosevelt-francais_285698.html?p=3

 

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