Ce que j'ai vu à Notre-Dame-des-Landes

Récit d'une journée sur la zad le dimanche 15 avril dernier, entre violences policières et force du collectif.

Quand je me suis rendue sur la zad pour la première fois, c'était en février dernier, à l'occasion de la fête pour l'abandon du projet d'aéroport ; ce qui m'avait frappée alors, c'était la disparité des positions des un.e.s et des autres, divisé.e.s – maintenant que la victoire était acquise – sur les stratégies et les projets à mettre en œuvre pour la suite.
En y retournant dimanche 15 avril, j'ai découvert un espace uni, quoique très divers, et c'est peut-être là la première ironie de l'histoire : l'offensive militaire brutale menée par notre gouvernement aura permis de ressouder toutes les composantes de la zad autour de la défense de ce lieu.

Nous arrivons “sur zone”, comme on dit là-bas, vers 9h30. Vue la violence des affrontements à Nantes la veille, je suis contente d'être en compagnie de Nicolas, journaliste à Reporterre, qui connaît très bien le terrain et esquive plusieurs barrages policiers avant de trouver une entrée non surveillée au niveau du Chêne des Perrières, au nord. L'ambiance est étrange. Quelques personnes errent sous la pluie en échangeant des informations sur les moyens de pénétrer sur le terrain. La tension est palpable. Nous franchissons quelques barricades poétiques, l'une d'entre elles surmontée d'un voilier.
À la ferme de Bellevue règne une certaine effervescence. Aux gens qui commencent à arriver, apportant qui des médicaments, qui du linge, qui de la nourriture, les habitant.e.s indiquent où se trouvent la Freeshop (boutique gratuite) ou la cantine pour déposer leurs dons. Au niveau de la Wardine, je croise Jeff, un ami arrivé de Paris la veille par le même car que moi ; il avait planté sa tente auprès d'autres campeurs, dans un bois du côté de la Grée, mais a été réveillé à l'aube par des tirs de grenades et des sommations. Après avoir replié son matériel en vitesse, il a dû ramper à travers champs, entre les fourrés, dans la boue, avant de parvenir à repasser du côté sûr, là où les gendarmes n'ont pas encore pénétré. À la Wardine, l'équipe aux fourneaux depuis 7h du matin l'a accueilli avec une soupe chaude.

La pluie a cessé, les gens affluent par petits groupes sur ce lieu-dit de la zad regroupant espaces collectifs et lieux de vie. Ma sensation d'être en zone sécurisée s'estompe vite quand j'aperçois un attroupement au bout du grand champ qui borde la Wardine à l'est. Des gendarmes sont en train de tirer des grenades lacrymogènes. Bien qu'officiellement achevée depuis trois jours et alors que des milliers de personnes sont attendues sur la zone en soutien ce jour-là, l'opération militaire continue. Nous nous rapprochons des combats. Une petite troupe de gendarmes mobiles munis de casques et de boucliers balance lacrymos et grenades assourdissantes et tire au flashball ; côté zadiste, des jeunes portant foulards, lunettes de plongée, voire pour certain.e.s de véritables masques à gaz, ripostent avec des pierres, des bouteilles de verre, des fusées de feu d'artifice et quelques cocktails Molotov. Visiblement, les GM ne souhaitent pas pénétrer dans le grand champ, mais ils s'engagent parfois dans le sentier qui le longe lorsqu'ils parviennent à faire reculer les zadistes. Leur front avance puis reflue, les nôtres font alors signe de remonter à l'attaque et nous nous rapprochons pour faire masse.
Jusqu'à ce qu'un autre tir de grenades nous disperse à nouveau. Et comme ça pendant
des heures.

Fabrice à Waterloo

Nous sommes de plus en plus nombreux.ses dans le champ, un millier peut-être. J'ai la bouche sèche. Je repense à la scène de la bataille de Waterloo dans La Chartreuse de Parme, au bruit, à la fumée et à Fabrice qui n'y comprend rien. Depuis qu'une grenade assourdissante est tombée à quelques dizaines de mètres, je garde les mains plaquées sur les oreilles par précaution. Un homme s'approche et me tend sans rien dire un petit paquet – une paire de bouchons d'oreilles. Des filles et des garçons alimentent le front en bouteilles de verre et en pierres ramassées sur les chemins. Entre deux salves, un vieux monsieur aux cheveux blancs essaie de discuter avec les gendarmes. Soudain, on rapatrie un gars en le soutenant sous les aisselles ; aux cris de “Médic ! Médic !”, plusieurs équipes surgissent avec du matériel de premiers secours. Quand les tirs de grenades s'interrompent, on entend une chorale qui vient de débarquer dans le champ. Les gendarmes jouent de la scie circulaire pour démonter le barrage des Lascars, situé juste derrière eux au carrefour de la Saulce, et qui semble l'enjeu du conflit ce jour-là. Au-dessus de nos têtes, l'hélico tourne sans répit.

Finalement, les gendarmes reculent jusqu'au champ voisin, en contrebas, et la foule s'avance les mains en l'air, scandant “La zad vivra, la zad vaincra”.
Le face-à-face dure un long moment. Le soleil sort sur ces entrefaites et un jeune homme distribue du pain et du chocolat. Les gens s'installent pour pique-niquer. Le rassemblement festif va peut-être pouvoir avoir lieu, malgré tout. Je retourne à la Wardine où la cantine sert un très bon couscous végan, avant de me rendre à la ferme de Bellevue. J'y retrouve une foule immense, plusieurs milliers de personnes de tous âges, cheveux blancs et poussettes, massées devant le Hangar de l'avenir. Des charpentier.e.s assemblent de grosses poutres destinées à former l'ossature d'un nouveau Gourbi – espace collectif où se tient notamment le “non-marché” de la zad – pour remplacer l'ancien détruit trois jours plus tôt. Venu.e.s de la zad et d'ailleurs, elles et ils ont réussi à élaborer en ce laps de temps deux charpentes complètes, faisant ainsi preuve d'une incroyable efficacité.

C'est la deuxième ironie de l'histoire : tout ce que je vois ce jour-là respire l'efficacité et l'organisation, à faire pâlir d'envie n'importe quelle entreprise du CAC 40. Depuis les cantines proposant une nourriture délicieuse et abondante à prix libre jusqu'au travail des équipes de soignant.e.s, en passant par les manuels et les cartes qui sont disponibles sur le site internet, tout a été pensé et fonctionne sans accrocs… et sans chef. Comme si cette forme d'auto-organisation permettait à une intelligence collective de se déployer. Cela ne va évidemment pas sans tensions, mais finalement tout le monde semble trouver sa place grâce, notamment, à un effort permanent pour déconstruire les rapports de domination au sein même du collectif. Dans le manuel de survie intitulé Prêt.e.s pour défendre la zad? Quelques conseils pour se sentir en confiance, il est écrit :
“Dans vos moments de bravoure, si vous en avez, rappelez-vous que quelqu'un.e
épluche les patates.”

Après avoir récupéré les bâtons plantés dans un champ voisin en octobre 2016 pour marquer son attachement à la défense de ce lieu, la foule se met en marche.
De gros nuages pommelés flottent dans le ciel bleu, sur lequel se détachent les couleurs tendres des arbres en fleurs. Des tracteurs transportent les charpentes en pièces détachées. Une charpente plus petite, destinée à surmonter le tout, est déjà assemblée : elle sera portée à l'épaule par une cinquantaine de personnes avançant à pas lents sur le chemin qui conduit à l'emplacement du défunt Gourbi. Les deux cars pour Paris repartent déjà et je n'assisterai donc pas à la suite de la journée, ni aux nouvelles attaques des gendarmes mobiles pour empêcher la foule d'atteindre son but, ni aux ruses déployées par celle-ci pour mettre les charpentes en sécurité, ni à leur montage final en pleine nuit à la lueur des frontales par plusieurs centaines de personnes encore présentes. Je n'assisterai pas non plus à leur démolition par les gendarmes dès le lendemain matin.

Notre-Dame-des-Luttes

Quelle menace peut donc représenter ce mouvement aux yeux du gouvernement pour qu'il déploie 2500 militaires et leurs blindés afin de fracasser des cabanes, massacrer des potagers et détruire un tel élan collectif de (re)construction ? À l'heure où j'écris ces lignes, une semaine plus tard, plus de 11 000 grenades ont été tirées et les médics font état de 270 blessés dans les rangs zadistes, chiffre non exhaustif. Les gendarmes, eux, dénombrent une cinquantaine de blessés dans leurs rangs. Quant au coût de cette opération, il est estimé, selon les sources, entre 275 000 € et 400 000 € par jour. L'absurdité du projet et la disproportion des moyens employés montre bien qu'il s'agit d'autre chose, d'une forme de revanche idéologique. Car à la zad de Notre-Dame-des-Landes, rebaptisée Notre-Dame-des-Luttes, se joue en ce moment quelque chose de notre avenir commun. L'expérimentation d'un autre possible, l'ouverture d'une brèche dans la cuirasse de cette vision monolithique du monde que le capitalisme néolibéral s'efforce de nous imposer. L'expérience concrète, vivante, de ce que cela fait de vivre dans un autre rapport à la nature et aux êtres, où le profit a disparu et où l'on prend soin les un.e.s des autres. Le bonheur que cela génère en nous.

La veille, à Nantes, après avoir assisté au blocage de la manifestation par les CRS au bout d'à peine un quart d'heure, puis aux violentes charges de la police contre toutes celles et ceux qui se trouvaient là – promeneur.se.s et enfants compris.e.s –, j'avais fini par quitter le champ de bataille, fatiguée de cette tension. En moins d'une minute, je m'étais retrouvée au cœur des rues piétonnes du centre-ville, devenues comme partout ailleurs un centre commercial à ciel ouvert. En ce samedi après-midi de printemps, elles étaient pleines de gens aux bras chargés d'achats, les cafés étaient bondés. Contraste saisissant.
J'ai pensé : “En période de dictature aussi, il y a des gens qui vivent très bien.”
J'ai continué à déambuler. À un moment donné, je suis passée devant un édifice imposant à colonnades. Sur son fronton, des lettres dorées indiquaient qu'il s'agissait du Palais de Justice. Juste au-dessous, une enseigne bleu vif a attiré mon regard. Je me suis approchée. Le Palais de Justice était devenu un hôtel de luxe. J'ai poursuivi ma route, en revenant doucement sur mes pas. L'hélico tournait toujours dans le ciel. Près du point de départ de la manif, j'ai aperçu, accroché à une barrière municipale, un écriteau abandonné sur lequel on lisait : “Vos grenades ne sont pas des arguments.”

Confusément, ils le savent, et c'est bien ce qui les rend si méchants.
                                                                                                            

Pour suivre ce qui se passe en ce moment très critique, il y a (hormis Médiapart) le site de Reporterre : https://reporterre.net/ et celui de la zad : https://zad.nadir.org/

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