De Rugy : des vertes et des pas mures ? (the early years)

La déchéance de François de Rugy est un nouvel épisode de l'hécatombe qui a vu en quelques mois tomber un à une les "figures" de l'écologie politique des années 2010 (C. Duflot, JV. Placé, D. Baupin, E. Cosse, ...). La nouvelle génération de leaders politiques écologistes saura-t-elle en tirer les enseignements pour défendre l'écologie de façon durable ?

En juin 2012, l'écologie politique est à son zénith (en termes de représentation d'élus). Après les bon résultats aux européennes de 2009 puis aux régionales de 2010 et au sénatoriales de 2011, EELV obtient à la faveur d'un bon accord avec le PS de François Hollande (ou plutôt celui de Martine Aubry d'ailleurs !) 2 postes de ministres - Cécile Duflot et Pascal Canfin - et 18 sièges de députés à l'Assemblée nationale, en plus de ses 10 sénateurs. C'est la première fois de son histoire que l'écologie politique compte un groupe politique au Parlement. Et même deux groupes puisqu'il y en a un dans chaque chambre : celui du Sénat est présidé par Jean-Vincent Placé et celui de l'Assemblée nationale par Barbara Pompili et ... François de Rugy. 

Les députés écologistes, unis, votent pour la loi de transition énergétique et croissance verte (2015) © F. Guerrien Les députés écologistes, unis, votent pour la loi de transition énergétique et croissance verte (2015) © F. Guerrien

Les "têtes d'affiche" vertes de l'époque sont donc Cécile Duflot, Jean-Vincent Placé, Noël Mamère, Eva Joly mais aussi Pascal Durand (secrétaire national d'EELV bientôt remplacé par Emmanuelle Cosse), Denis Baupin, Vice-président de l'Assemblée nationale et omniprésent sur les sujets énergétiques, François de Rugy et Barbara Pompili, très présents dans les médias. Nicolas Hulot était déjà lui dans une catégorie à part et n'a jamais été adhérent d'EELV.

Aujourd'hui, les enjeux climatiques et environnementaux deviennent prioritaires dans l'opinion et ont trouvé une centralité dans le débat politique. Mais que reste-t-il des amours de celles et ceux qui avaient posé la base de cette conquête après le succès aux européennes de 2009 ? Beaucoup d'amertume, de rancoeur (parfois de la haine), mais surtout ... il ne reste pas grand monde ! 

All dead

François de rugy aura donc été le dernier protagoniste de la guerre sans merci de cette "génération" d'alors trentenaires devenus quadras qui certes a "produit" six ministres (Duflot, Canfin, Cosse, Pompili, Placé, et de Rugy) mais n'a pas su maintenir l'unité nécessaire à la survie en milieu hostile (celui de la politique en général et des milieux économiques, réticents aux idées écologistes). 

Cécile Duflot, ancienne ministre, battue aux législatives, n'a plus de mandat et a rejoint une ONG (et semble s'y plaire, tant mieux pour elle et les combats qu'elle y mène !) ;

Emma Cosse, ancienne ministre, a disparu des radars politiques avec la débandade Hollande - Valls - Cambadélis de 2017 ;

Jean-Vincent Placé, ancien ministre, arrêté saoul dans une discothèque a annoncé son retrait de la politique (mais a retrouvé le sens de l'humour) ;

Denis Baupin, ancien Vice-président de l'Assemblée nationale, a été balayé par ses comportements déplacés envers d'ex-"copines" (on dit comme cela chez les Verts) qui se sont unies pour dénoncer un harcèlement sexuel ;

Et maintenant François de Rugy, ancien ministre, s'enfuit par la porte de service de l'Hôtel de Roquelaure après avoir semble-t-il confondu intérêts privés et largesses du système de représentation financé par la République

Seuls Barbara Pompili et les deux Pascal Canfin et Durand respirent encore politiquement, noyés dans la masse des parlementaires, et au prix d'un ralliement à la macronie dont aucun écologiste ne croit sincèrement qu'elle soit à la hauteur du défi climatique et de la sixième extinction des espèces auxquels notre planète est confrontée.

2016, règlements de comptes chez les verts

Et à y bien regarder, les figures d'il y a quelques années se sont bien sabotés mutuellement. Pour mémoire, le "péché originel" a été le départ, peu concerté, de Cécile Duflot du Gouvernement en 2014 (convaincue qu'il ne serait pas possible de mener des politiques écologistes au sein d'un Gouvernement dirigé par Manuel Valls). Très vite, deux "clans" se sont constitués puis affrontés.

A l'été 2015, François de Rugy quittait EELV en publiant un livre que personne n'a lu mais au titre évocateur "Ecologie ou gauchisme, il faut choisir".

Début 2016, tout s’accélère : en février Barbara Pompili (co-présidente du groupe de députés à l'Assemblée nationale), Jean-Vincent Placé (Président du groupe au Sénat), et Emma Cosse (Secrétaire nationale) rejoignent le Gouvernement sans l'aval du parti qui les avait fait élire. En mars 2016, "l'affaire Baupin", basée sur les témoignages de femmes membres d'EELV éclate et envenime les relations au sein du parti et des groupes parlementaires (NDLR : Denis Baupin est alors Vice-président de l'Assemblée nationale et proche des partisans du retour au Gouvernement). Denis Baupin est contraint de quitter la Vice-présidence de l'Assemblée nationale. Quelques semaines plus tard, le divorce est consommé : François de rugy et 5 autres députés rejoignent le groupe socialiste à l'Assemblée nationale et font exploser le premier groupe écologiste de l'histoire (celui-ci doit être dissout, faute d'un nombre suffisant de parlementaires). En septembre 2016, Cécile Duflot perdra la primaire des verts en vue de la présidentielle face au député européen Yannick Jadot puis elle sera battue aux législatives de 2017, entraînant son retrait (temporaire ?) de la vie politique. Seuls les parlementaires écologistes ayant rejoint à temps "En Marche" seront réélus.

Noël Mamère réagit à l'explosion du groupe écologiste à l'Assemblée nationale © Public Sénat

En quelques mois, les guerres de lignes stratégiques mais aussi d'égos et de personnes auront eu raison du groupe politique et de la carrière de plusieurs individus. La fin assez pathétique de François de rugy ces jours-ci sonne comme l'épilogue de cet épisode funeste ... et ouvre la voie à un nouveau chapitre de l'écologie politique en France.

Erreurs de jeunesse ?

J'ai déjà eu l'occasion de relever sur cette page que la grande majorité des anciens secrétaires nationaux des Verts avaient fini par quitter le parti (Antoine Waechter, Brice lalonde, Jean-Luc Benhamias, Yann Wehrling, Pascal Durand, Emma Cosse, ...). (NDLR : suite à plusieurs remarques et un manque de précision dans cette phrase je l'ai modifiée par rapport à la première version pour qu'elle corresponde mieux à la réalité). L'actuel secrétaire national David Cormand, élu député européen, pourrait constituer une exception. La génération 2010, probablement la plus "structurée" politiquement après six années de secrétariat national de Cécile Duflot, a également implosé, laissant un champ de rancoeur et de bataille mais finalement peu ou pas de retour d'expérience. Et donc pas de transmission même si fort heureusement d'autres prennent la relève.

Pourtant, pour "gouverner" comme l'appellent publiquement de leurs voeux désormais les nouveaux leaders écologistes (Yannick Jadot en tête), il faudra qu'ils prennent le temps de tirer les enseignements et profiter de l'expérience de leurs prédécesseurs (celles et ceux de 2012 mais les précédents aussi bien sur). C'est dur d'être écologiste dans un monde qui ne l'est pas, mais il le devient petit à petit, grâce aussi au travail des pionniers de l'écologie politique. Pour mener des politiques durables, il sera indispensable que les expériences passées servent aux nouveaux arrivants, que les leaders arrivent à s'inscrire dans la durée et se défaire des pratiques et guerres d'égos les plus barbares qui ont décimé la génération précédente. Et même plusieurs générations tant les guerres "fratricides" et internes ont jalonné la courte histoire des Verts. Souvent avec une violence inouïe pour un parti sensé être pacifiste et défenseur de la non-violence. 

Interview de Yannick Jadot après les européennes 2019 © BFMTV Interview de Yannick Jadot après les européennes 2019 © BFMTV

Au-delà du programme et des idées, c'est là un défi de taille auquel doit s'atteler la génération qui a pris la relève représentée dans les médias et au sein du parti EELV par Yannick Jadot, David Cormand, Julien Bayou, Sandra Regol, David Belliard, ... Pour cela, après leurs folles années de jeunesse, les Verts devront murir, apprendre à être plus tolérants, et à mettre en place des mécanismes (humains) de gestion des conflits autres que le "conseil statutaire", un cauchemar absolu pour quiconque s'en est approché. On a vu ces dernières années où menait la démonstration de force et la guerre des égos. Du sang vert coule encore sur les murs ...

Et bien sur savoir sortir d'eux-mêmes pour tisser des liens et des pactes de gouvernance avec des écologistes convaincus issus d'autres formations politiques ou non encartés comme Delphine Batho, Benoît Hamon, Claire Monod, Guillaume Balas, Clémentine Autain, Claire Nouvian, Manon Aubry, Raphaël Glucksman, Thomas Porcher, Cyril Dion, etc.

En seront-ils capables ? Pour la planète.

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