Sortir de ma zone de confort - part 2

Comment le poids de mon sac amène à repenser le monde?

Dans mes tribulations, il faut que je vous avoue que mon sac, avec le strict minimum pour être en autonomie, pèse entre 16kg et 20kg. La différence de poids est lié à l'eau et la nourriture nécessaire entre les étapes - composées principalement de cimetières, de boulangeries et de superettes (quand c'est possible). Je ne suis pas un randonneur bien que bon marcheur, ce qui rattrape le tout et ce qui m'a permis d'effectuer ses 125 km en 12 jours.

J'aurai sûrement pu faire plus de kilomètres si mes trapèzes n'étaient pas soumis à rude épreuve avec le poids total. Je dois donc faire des pauses fréquemment afin de les soulager un peu mais il faut dire que ce sont des muscles plutôt résistants.
Pour donner une idée, je peux marcher une heure et demi à deux heures avant d'avoir à poser le sac et une petite demi-heure de repos pour repartir pour une session similaire d'une ou deux heures. Je suppose qu'en progressant dans mon voyage, ce poids sera de moins en moins encombrant. Je n'ai pas vraiment de problème si ce n'est l'écrasement des muscles au niveau des épaules. Problème bénin par rapport aux personnes qui n'ont même pas la chance d'avoir ce minimum à porter.

Ce périple permet aussi de reprendre possession de mon corps, de me remémorer certains muscles, de ressentir la chaleur ou la fraîcheur apportée par les vents (bretons pour l'instant). D'entendre les animaux autour de moi quand je bivouaque, les feuilles ou la pluie tomber sur la tente qui me sert de chez moi, de bulle d'introspection.
De vider mon esprit du superflu puis de le remplir, seulement quand l'envie lui prend, de pensées anodines ou existentielles; des choses que je voudrai noter tout de suite mais à quoi bon, le moment n'est pas forcément opportun - vouloir écrire au moment où tu viens de mettre ton sac sur le dos, au moment où tu poses une pêche dans un endroit caché a priori déjà découvert par d'autres marcheurs, au moment où tu sens la bruine sur toi et qu'il n'y a aucun abri, toussa, toussa... De plus, c'est également ce rapport au temps que j'interroge.

Ai-je besoin d'écrire de suite toutes mes pensées ou est-ce plus intéressant de les laisser mûrir jusqu'à en retirer leur essence la plus concrète pour ensuite pouvoir écrire sans avoir besoin de se souvenir de mots précis et de punchline bien placés pour tenter de percuter le lecteur? Quand je vois ce village au loin, est-ce si important que je l'atteigne le plus rapidement possible?
Bon, ok, si ma poche d'eau est vide et qu'il fait une chaleur percutante (vécu), mon esprit - vide et primitif à ce moment-là - ne calcule que ça. Pour peu que ce soit au moment où le poids du sac écrase mes épaules, je ne suis pas animé par grand chose d'autre que le point d'eau espéré. Mais passons les cas particuliers!

Je vis avec les minima sociaux, me contente de peu en ce qui concerne la nourriture, j'écoute la radio le soir et bois un café soluble le matin. En dehors de ces prérogatives, rien ne m'oblige à accélérer le pas. Je n'ai pas d'enfant et viens de perdre mon compagnon de vie - mon chien qui ne m'a pas quitté pendant plus de 15 ans, je découvre une liberté nouvelle que je me dois d'honorer. Ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir prendre le temps de réfléchir et chercher sa place en ce bas-monde. Elle nous est généralement imposée dès le début de notre parcours d'enfant, se poursuit pendant l'adolescence et - si tu rentres bien dans les rangs - termine de te positionner dès le début de l'âge adulte dans le carcan décidé pour toi selon les besoins.

Et les besoins évoqués sont rarement vitaux pour le bien commun, ont rarement le sens qu'on voudrait leur donner, font souvent de gros dégâts au corps et à l'âme (liste non exhaustive). Je parle ici des besoins dont nous parle et que nous impose les déconnecté.e.s du monde réel depuis des décennies - voir plus, oui, je sais mais restons sur un temps court pour l'instant! - via les hommes politiques. Alors, pour celleux qui veulent que je sois précis, oui, je parle ici du capitalisme.

Ce temps, donc, que je me réapproprie, je ne le vole pas. Ni à la société ni aux sociétés. J'ai passé énormément de temps à participer à l'organisation de concerts, à jouer presque gratuitement en tant que musicien, à aider les lieux alternatifs lorsque le besoin s'en faisait sentir - dernier exemple en date, le bénévolat effectué pour une structure en 35h/semaine minimum pendant plus d'un an.
La notion d'argent et d'accumulation m'est complètement étrangère. Je n'y vois rien de bénéfique ou de concret à cela. Et je pense que c'est parce qu'on ne m'a pas inculqué cette conscience de classe qui fait que si je ne le fais pas pour moi, je le fais pour mes pairs.

Ce temps, donc, qu'on doit se réapproprier, on ne le perdra pas. Ils ont mis 40 ans (au moins) à défoncer tous les acquis sociaux (et, oui, nous devrions revenir sur le terme "acquis"), nous pouvons tout aussi bien prendre notre temps afin de réparer les exactions commises par nos dirigeants que ce soit sur notre population ou sur les autres peuples. Ce rapport au temps, on doit le revoir, se laisser le temps d'inventer, d'expérimenter, de déconstruire.
Ce n'est pas en une demi-génération ou une génération qu'on va imposer une vision plus humaine, égalitaire de notre société. Nous devons réapprendre et apprendre aux futurs générations que nous sommes capable de rebondir et que nous pouvons briser nos chaînes du servage qui nous oblige à acheter des montres et mettre un réveil le matin.

Et, pour être clair, depuis le début de mon voyage, je m'éveille rarement après 8h00. Alors, oui, c'est un luxe pour certains mais cela prouve qu'un réveil n'est pas nécessaire pour se lever tôt, frais et dispo. Peut-être qu'être serein suffit pour avoir de l'énergie. Alors, à nous de jouer...?

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