Ma rencontre avec le "Champ Commun" à Augan

Alors, après ce fameux teaser de la mort, qu'en est-il de ma première impression concernant le "Champ Commun"? Et tout d'abord, qu'est-ce que le "Champ Commun"? Et faut-il vraiment mettre une majuscule au C de "Commun"?

Pour répondre dans l'ordre inverse des questions posées, je vais commencer par dire que si j'ai envie de mettre une majuscule parce que j'aime bien le lieu et que cela me permet de mettre en avant le terme "Commun", il est trop tard pour tenter quoi que ce soit pour m'en empêcher. Le "Champ Commun" est une coopérative créée il y a maintenant 11 ans qui fait désormais travailler 15 salarié.e.s dont certain.e.s sont associé.e.s.
Le projet de base s'est monté autour de 2 personnes (et deux associé.e.s extérieur.e.s) qui ont su fédérer les énergies afin de développer une épicerie et un bar dans un but économique, social, et solidaire (ESS pour l'acronyme).

L'Estaminet. Photo de Fabrice Picard L'Estaminet. Photo de Fabrice Picard


Après une levée de fond, l'achat des murs et avec l'aide de bénévoles et de chantiers participatifs, ils ont pu démarrer l'aventure et ont poussé la logique jusqu'à avoir aujourd'hui une auberge et un restaurant ainsi qu'une salle pour les évènements culturels, débats ou réunions - associations d'éducation populaire, de bien-être et autres... J'ai été personnellement superbement accueilli par Solène qui connaît bien le lieu et a pu répondre à mes questions générales sur l'organisation et les divers pôles du "Champ Commun", une hôtesse d'exception. J'aurai aimé faire plus mais j'ai donné quelques coups de main à des "chantiers" qui m'ont permis de discuter un peu du parcours des personnes rencontrées.

Certaines personnes sont arrivées grâce à un contrat, au hasard, d'autres par connaissance du lieu, rien de bien exceptionnel ici, en soi. Ce qui fait la force de la coopérative, je l'ai appris lors d'une réunion de présentation par l'un des fondateurs, Henry-George, est que la coopérative ne rétribue pas les associé.e.s mais préfère basculer les bénéfices dans la réserve de la SCIC (Société Coopérative d'Intérêt Collectif). Ceci lui donne la possibilité de mieux rebondir en cas de coup dur (et ce qui fait la force d'une coopérative, d'ailleurs), et j'espère que ces temps troubles pourront plus facilement être traversés par le "Champ Commun" grâce à ça. Ils auraient pu reverser une partie aux actionnaires - car la réserve doit être alimentée à un taux minimum mais je vous renvoie sur ce lien (https://www.les-scic.coop/sites/fr/les-scic/FAQ/Resultats_et_reserves_impartageables) expliquant mieux que moi le bouzin en terme légal.
En outre, les actionnaires voulant entrer dans la coopérative sont auditionné.e.s. Comme l'explique - avec un exemple - Henry-George, une personne venant d'avoir un héritage et voulant investir, se verra interroger sur les autres prérogatives qu'elle pourrait avoir. Que ce soit les travaux pour sa maison, l'arrivée d'un enfant ou autre. Ainsi, l'arrivée d'un.e actionnaire n'est pas qu'une question d'argent et l'humain reste le principal objet de la coopérative.

Chaque personne rencontrée m'a donné du temps, raconté son histoire, avec une certaine confiance et générosité dans les échanges. Un des échanges m'a permis d'entendre que l'évidence d'un tel lieu n'est pas celle de tout le monde à la base. On peut avoir les valeurs sans mettre de mots dessus. La construction et les normes sociales sont telles que nous les occultons, sciemment ou non, afin de correspondre à une vision normée, aux projets que les gen.te.s ont pour nous. Nous devons nous battre et prouver que notre façon de voir le monde et notre sensibilité ne sont pas qu'une forme de rébellion à l'autorité mais une nécessité de déconstruire un capitalisme sauvage et décomplexé. Et pour cela, le "Champ Commun" a fait le choix d'un anarcho-capitalisme hybride, appelé ESS, transition sûrement utile pour l'adhésion d'une localité, pas forcément adepte de l'éducation populaire et vieillissante, avec ses habitudes - de consommation, principalement, pour ce projet en particulier (nous parlons d'une épicerie/bar/restaurant, quand même).

Le Garde-Manger. Photo de Jérémie Marchaut Le Garde-Manger. Photo de Jérémie Marchaut


Le "Champ Commun" devenant le principal employeur du village avec ses 15 salarié.e.s, il devient un fer de lance contre un establishment qui considère qu'un tel projet n'est pas viable. On nous assure que rien ne peut se développer sans l'aide d'un Etat - qui désertent ses campagnes - ou sans une grande enseigne qui aurait les moyens de mutualiser les coûts et ainsi permettre un prix réduit au consommateur.
Mais est-ce la réelle envie du citoyen lambda que de se cantonner à des choix préétablis et que nous savons biaisés dès le départ? Qu'est-ce qui retient l'étendu d'un réseau de coopérative sur le même modèle (avec, bien sûr, des choix de gouvernance et d'organisation propre à chaque structure selon les besoins)? Peut-être le temps long. Celui dont je vous parlerai dans le prochain article parlant une nouvelle fois de ma zone de confort.

Ma première visite et expérience d'un lieu solidaire comme celui-ci est un bonheur et me permet de partir sur une base saine de réflexion, et est motivante pour la suite du voyage. Si j'avais pris comme base l'expérience vécue à mon arrivée en Bretagne, ma motivation aurait été autre, pour sûr. Et oui, j'en parlerai, promis! J'ai d'abord des ami.e.s à voir pour prendre le pouls actuel du lieu et voir si quelque chose a bougé entre temps avant de vous faire part de mes impressions. Tout ça pour dire que je ressors de ma visite au "Champ Commun" avec pleins de pensées et questions intéressantes qui vont devoir être digérées avant de mettre des mots dessus.

Je vous reparlerai sûrement de ce lieu fort agréable et des personnes permettant qu'il puisse vivre. Comme tout lieu de vie, possible qu'il y ait des dissensions sur certains points mais je n'en ai rien ressenti. J'ai la sensation d'une certaine fluidité dans les échanges, de valeurs partagées réelles, de la compréhension de la part des associé.e.s qu'un temps long est nécessaire pour la construction d'un tel projet - a priori constamment en mouvance. Peut-être une des leçons à en retirer, pour moi. Ce temps long, nécessaire à la construction d'un projet de vie pérenne et enrichissant.

Demain, mercredi 30 septembre, j'ai rendez-vous à la radio associative locale et ce sera mon dernier jour ici. Une émotion entre-deux. L'envie d'y rester et de participer, et la sensation que je ne suis qu'au début d'une belle aventure. Un dernier billet, après celui-ci, sera posté avant mon départ car je profite de l'électricité pour vous donner des nouvelles. Ce qui veut dire que je ne sais pas quand, après mon dernier billet, j'aurai le temps de vous faire profiter de mes tribulations.

P.S.: Je viens de terminer, encore une fois et juste avant ma conclusion, d'échanger avec une des belles personnes qui composent cette coopérative et j'en sors ravi. Si vous passez par là, n'hésitez pas à venir leur dire bonjour. Vous y passerez un bon moment en plus de profiter d'un lieu superbe construit avec une belle énergie.

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