Djibouti : une année catastrophique pour les Droits de l’Homme

Le président de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh, est de plus en plus contesté. Refusant de quitter le pouvoir après pas moins de 17 ans – et la promesse de ne pas briguer de nouveau mandant en 2015 – son règne s’est caractérisé par un recours croissant à la violence.

A propos de Djibouti, le professeur Gregory Stanton, fondateur de Genocide Watch, et rédacteur de la résolution onusienne sur laquelle s’est fondé le Tribunal pénal international pour le Rwanda, résume la situation en ces quelques mots : un pays « où un dirigeant impopulaire refuse de se retirer ». Ismaël Omar Guelleh (IOG), actuel président, a ainsi fait modifier la Constitution en 2010 pour pouvoir briguer un troisième mandat. Il comptabilise aujourd’hui 17 ans au pouvoir – et un bilan humain catastrophique.

Le pays affiche une croissance honorable (6,7 % de moyenne sur trois ans) mais une pauvreté alarmante (70 % de la population). Face au clientélisme et au tribalisme de leur dirigeant, l’opposition a largement progressé durant les années d’IOG au pouvoir. Si les manifestations et les protestations ont atteint une taille considérable, les votes favorables au président n’ont pas diminué, bien au contraire. Ce dernier a été réélu en avril dernier pour un quatrième mandat avec un score stalinien – 86,68 % des voix.

Dernièrement, la corruption et l’ingérence étatique dans les affaires judiciaires ont trouvé une nouvelle fois à s’illustrer. Le leader de l’opposition Mohamed Ahmed, dit Jabha, a officiellement été disculpé de toute charge par la justice le 6 octobre dernier, et il n’a pourtant toujours pas été libéré. Ce dernier avait été arrêté par l’Armée djiboutienne le 1er mai 2010, visé par des accusation vagues : il était soi-disant « chef de bande » et travaillait secrètement pour l’Érythrée. Totalement farfelues, ces charges ont été écartées par la justice djiboutienne. Or, comme le confirme son avocat, maître Bérenger Tourné : « Mon correspondant sur place, maître Zakaria, qui a assisté à l’audience, assure que le maintien sur écoute de mon client est toujours en cours, et que sa remise en liberté n’a pas été effective alors même qu’elle a été ordonnée ». Le premier ministre Abdoulkader Mohamed Kamil a répondu à la polémique en ces mots : « tant que je suis aux affaires je ne laisserai pas sortir ce criminel de prison ».

Ce recours à la force contre l’opposition, la presse, et parfois le peuple-lui-même s’est emballé à l’approche des élections présidentielles d’avril 2016. Lors d’une manifestation pacifiste le 21 décembre 2015, 19 civils – dont une fillette de six ans – ont été tués par la garde présidentielle qui a ouvert le feu sur la foule. Ce jour-là, les dirigeants du principal parti d’opposition, l’Union pour le Salut National (USN), ont également été pris pour cibles par la police. A ce propos, le professeur Gregory Stanton, a mis en garde contre « des signes alarmants annonçant un nouveau génocide ». De fait, lors des semaines précédant le vote, les abus commis par IOG ont atteint une fréquence si alarmante, que le pays est désormais dans le collimateur de la Cour Pénale Internationale (CPI). Ce dernier est « sous l’étroite surveillance de sa procureure » (elle l’a notifié dans un courrier de réponse à l’équipe londonienne de la Ghana News Agency, déplorant des violations répétées des droits de l’Homme et de la liberté de la presse).

A la réputation grandissante d’autoritarisme d’IOG, il faut ajouter sa protection du président soudanais Omar al-Bashir. Celui-ci est confronté à cinq chefs d’accusation de crimes contre l’humanité, deux chefs d’accusation de crimes de guerre et trois chefs de génocide, pour des faits commis dans la région du Darfour au Soudan occidental. Il s’est rendu le 4 mai dernier à la cérémonie célébrant la réélection d’IOG à la présidence de la république djiboutienne. Selon le Statut de Rome, texte fondateur de la CPI, les États parties sont tenus d’exécuter deux mandats d’arrêt contre le président al-Bashir, publiés le 18 Mars 2009 et le 31 Août 2010. Cependant, IOG a failli à exécuter ceux-ci, prétextant ne pas « disposer des procédures nationales requises » afin d’appréhender et de remettre le suspect. Cette décision est peu encline à faire changer d’avis la Fatou Bom Bensouda, qui a signalé ce manquement manifeste au conseil de sécurité de l’Organisation des nations-unies (ONU).

L’indignation contre les exactions du pouvoir à Djibouti ont traversé l’Atlantique. Ainsi, des membres du Congrès américain demandent au gouvernement américain d’empêcher le président Ismaïl Omar Guelleh de Djibouti d’assister à la prochaine Assemblée générale de l’ONU à New York après que son gouvernement n’a pas accepté d’arrêter le président soudanais. Dans sa lettre à John Kerry, le député Lou Barletta, à l’origine de cette mobilisation, a exhorté le Secrétaire d’Etat de « refuser des visas pour assister à l’Assemblée générale au président Al-Bashir et tous les autres dirigeants du monde qui fournissent le refuge pour le seul chef en fonction mis en accusation par la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité ». Les membres du Congrès Bill Huizenga et David Trott ont, eux aussi rappelé Washington à l’ordre : « il est temps aussi pour les Etats-Unis d’exprimer son indignation devant les violations incessantes des droits de l’homme ». Ils ont par ailleurs souligné le fait que le département d’état avait par le passé reconnu ces violations, sans pour autant agir.

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