Djibouti : Guelleh remporte la présidentielle, c'est reparti pour 5 ans de désespoir

En remportant une présidentielle à laquelle il avait pourtant promis de ne pas se présenter, IOG maintient son pays dans un état de peur et de torpeur qui, sauf sursaut de l'histoire, devrait durer 5 années de plus.

Ismaël Omar Guelleh a été largement réélu à la tête de la République de Djibouti dès le premier tour de la présidentielle. Ce vote, boycotté par une partie de l’USN, et jugé peu crédible par les observateurs, reconduit un des dirigeants les plus autoritaires d’Afrique. Si les derniers évènements semblent être en train de fragiliser le soutien occidental, il peut compter sur la Chine, nouveau soutien majeur de son régime, pour poursuivre sa politique féroce. 

« Il n’y aura rien de nouveau puisque le dictateur va gagner », mettait en garde l’écrivain et professeur franco-djiboutien Abdourahman Ali Waberi, à la veille de l’élection. « Mais tout peut changer si une colère monte de la base, du peuple. L’histoire est toujours en mouvement. » Ce pessimisme quant au vote était largement partagé au sein de la société civile, et personne ne se faisait d’illusion. Les partis d'opposition historiques ont même, pour certains, appelé au boycott d'un scrutin qu'ils qualifient de simulacre électoral. Pour eux, les « conditions minimales de transparence ne sont pas garanties » et l'Union pour la majorité présidentielle (UMP), parti au pouvoir, imposerait de graves « restrictions à la liberté de réunion et d'expression. » Et l’histoire leur a donné raison. Ismaël Omar Guelleh, que l’on surnomme « IOG », a été réélu dès le premier tour pour un quatrième mandat avec 86,68% des voix. Le premier candidat de l'opposition, Omar Elmi Khaireh (USN) arrive loin derrière avec 7,3% - un résultat à des lieues des mouvements populaires d’opposition qui ont enflammé le pays l’année dernière.

Les signes avant-coureurs s’étaient multipliés. Après une victoire peu crédible de l’UMP aux élections législatives, Djibouti a connu une vague de vives protestations, qui ont mené à une crise politique. Afin d’apaiser les esprits, le gouvernement et l’USN ont ratifié en 2014 un accord-cadre pour la création d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Celle-ci n’a néanmoins toujours pas été mise sur pied. Daher Ahmed Farah, le porte-parole de l’USN, dénonce ce qu’il considère être « une mascarade », alors que les analystes ont condamné des manœuvres politiciennes. Pour arracher cet accord, l'opposition avait dû accepter de n'avoir que 10 députés, au lieu des 52 auxquels elle estimait avoir droit. Difficile après ça de s’attendre à une conduite exemplaire du régime. Et les craintes ont été largement confirmées. L'ancien Premier ministre du Mali Soumana Sako encadrait l’activité des observateurs de l'Union africaine, qui ont pu visiter 124 des 456 bureaux de vote. Au sein des bureaux contrôlés, il a noté un certain nombre d’irrégularités.

Dans un quart des bureaux visités, « le procès-verbal (de dépouillement) n'a pas toujours été rédigé, ni signé par les membres du bureau de vote et les délégués des partis », soulignait M. Sako quelques jours après la tenue du scrutin. De plus, « les procès-verbaux n'ont pas été affichés publiquement sur la porte du bureau. » La mission d'observation a également déploré que la vérification de l'index des électeurs, trempé dans une encre indélébile pour s'assurer que personne ne puisse voter plusieurs fois, avait été loin d’être systématique. De même, les urnes n’ont souvent pas été dûment scellées et des assesseurs ont été vus arborant des tee-shirts à l'effigie du président Guelleh à l'intérieur des bureaux de vote. Enfin, les observateurs de l'UA ont constaté l'absence des délégués de candidats de l'opposition dans certains bureaux de vote. Ainsi, sans grande surprise, M. Guelleh, 68 ans, est donc réélu pour un nouveau mandat de cinq. Cette victoire perpétue une tradition de longue date : l’ancienne colonie n'a connu que deux présidents depuis son indépendance en 1977. 

L’exaspération de l’opposition au lendemain de ce simulacre démocratique est d’autant plus compréhensible qu’IOG avait annoncé qu’il se retirerait de façon répétée, et ce jusqu’au lancement de sa campagne. Ainsi le site d’information Jeune Afrique titrait en 2011 : « En 2016, je m’en irai, cette fois je peux le jurer. » En 2014, « Encore deux ans et je m’en irai, mission accomplie. » Et finalement, en mars 2016, « Les Djiboutiens m’ont interdit de partir. » Et pendant ce temps, le pays sombre un peu plus dans la corruption et la pauvreté. Le taux de chômage avoisine les 60%, et 79,4% des Djiboutiens vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Pour ne rien arranger, ancien auxiliaire de la police coloniale française, Ismaïl Omar Guelleh s’est illustré par la violence de sa répression de toute opposition dans son pays. « Aller à l’élection c’est comme aller à l’abattoir », s’indignait Mohamed Daoud Chehem, candidat indépendant.

Le dernier fait marquant remonte au 21 décembre, lorsque l’armée réprime violemment une cérémonie religieuse traditionnelle, en périphérie de la capitale, dans le bidonville de Balbala. L'intervention de l’armée fait 27 morts, selon la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), mais le bilan officiel est de sept morts. Pour avoir publié la liste des victimes de Balbala, le fondateur de la LDDH, Omar Ali Ewado, est arrêté et condamné à trois mois de prison ferme. Le 31 décembre, le Parlement proclame l’état d’urgence, et deux députés de l’opposition sont exclus de l’Assemblée. Pourtant, la communauté internationale détourne les yeux – au mieux, elle condamne mollement les abus, sans prendre de mesure. Cela est dû au fait que la payse accueillie des bases étrangères sur son territoire – notamment française et américaine. Selon Dimitri Verdonck, président de l'Association culture et progrès, partenaire de la FIDH : « [les pays présents à Djibouti] préféraient que le minimum qu’on demande au président soit respecté : la liberté d’expression, au moins un média indépendant, tout cela n’existe pas à Djibouti. IOG ne remplit pas sa part du contrat. Mais en même temps, ils ont besoin de Djibouti pour ce que représente ce pays dans la lutte contre la piraterie ou le terrorisme. »

Un nouvel acteur qui a également changé la donne est la Chine. A l’heure où les abus de Guelleh deviennent si flagrants qu’ils sont difficilement tolérables pour les puissances occidentales, son régime s’est fait un nouvel allié. Pékin et Djibouti avancent dans la construction d'une base militaire chinoise, dont l’ouverture est prévue pour 2017. Officiellement, cette base doit servir aux opérations anti-piraterie menées par la Chine dans le golfe d'Aden. Mais elle sert aussi les intérêts économiques de Pékin en lui donnant accès à une position stratégique unique en Afrique. Progressivement, la Chine s'installe donc à Djibouti, rejoignant les Français, les Américains et les Japonais. De fait, un million de Chinois vivent en Afrique et Pékin se doit de protéger ses ressortissants et ses investissements. 

Les preuves de ce rapprochement se multiplient : le gouvernement chinois a investi 185 millions de dollars en avoirs dans le port de Djibouti. La China Civil and Engineering Construction Corporation (CCECC) a elle contribué à hauteur de 420 millions à sa construction. La Chine assure également la construction de la ligne de chemin de fer liant la capitale à l’Ethiopie voisine. En outre, le pays s’est engagé à payer 20 millions par an pour la décennie à venir en droit d’utilisation du sol djiboutien pour sa nouvelle base. Ces investissements fleuves interviennent alors que nombre de sociétés européennes ont choisi de mettre un terme à leur activité dans un pays où la pression politique a considérablement augmenté ces dernières années. Mais, renforcé par le soutien de Pékin, IOG peut continuer de fouler aux pieds les principes démocratiques. 

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