Opération de lobbying bien orchestrée au sein du Parlement suisse.

Quand l’appareil séparatiste catalan griffonne le brouillon d’une interpellation destinée au gouvernement suisse. Sur fond de tentative de coup d’État dans l’autonomie catalane, en Espagne.

Par François Meylan

Cela se passe en Suisse, entre l’été 2015 et l’été 2017. Plusieurs élus se font entraîner - probablement par méconnaissance - à promouvoir indirectement une tentative de coup d’Etat - du moins, ses préparatifs. La cible ? La jeune démocratie espagnole. 

A l’origine de la démarche, il y a le socialiste valaisan Mathias Reynard, le démocrate-chrétien Yannick Buttet et le libéral-radical Frédéric Borloz.  Les trois députés côtoient alors une connaissance commune. Il s’agit d’une femme hispano-suisse domiciliée dans le canton du Valais et militant pour la sédition de l’autonomie catalane, en Espagne. Les échanges entre cette femme et les leaders sécessionnistes sont nombreux. Ils sont documentés. Les réseaux sociaux révèlent qu’il est question d’une fervente militante. Ses liens avec l’Assemblée nationale catalane (ANC) de Gerona sont réguliers. Il s’agit d’une branche radicale de la mouvance séparatiste. Une entité qui appelle à la confrontation. La présidente de l’ANC Elisenda Palluzie appelant à l’imposition d’une Déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) dès que les votes pour l’indépendance atteindront 50%. Ce qui n’est encore jamais arrivé. Le groupe de politiques suisses se fait appeler « Groupe d’amitié parlementaire Helvético - Catalan. » Il comptera, par moment, jusqu’à une quinzaine de parlementaires. Les actuels conseillers fédéraux Ignazio Cassis - ministre des affaires étrangères - et Viola Amherd - la ministre de la défense et du sport ou encore la sénatrice genevoise Lisa Mazzone le rejoignent. Amherd comme Mazzone font partie du voyage à Barcelone les 19, 20 et 21 avril 2017. Séjour organisé par le lobbyiste séparatiste Diplocat. Fondé dans la cité de Gaudi en 2011, Diplocat est une machine à acheter des influences. Les élus suisses sont imprudents. Le groupe d’amitié est instrumentalisé. À Barcelone, ils sont au nombre de quatre : Buttet, Reynard, Amherd et Mazzone. Ils passent trois jours avec Carles Puigdemont. Les photos de la rencontre comme les articles de presse fusent dans les médias espagnols et catalans. Exactement, ce que cherchait l’appareil séparatiste. Selon la députée constitutionnaliste Susana Beltrán García, les élus suisses sont restés imperméables aux avis de l’opposition catalane. Celle qui est opposée au projet de sédition de la Catalogne du reste de l’Espagne. De retour en Suisse, les prises de position de certains le démontreront. Les valeurs démocratiques helvétiques tout comme la sacro-sainte neutralité sont ébranlées. Les élus, probablement sans le réaliser, sont utilisés dans le cadre d’une action d’envergure de manipulation des masses. Au profit d’un appareil insurrectionnel étranger dont la nature délictueuse ne cesse d’être démontrée par de nombreuses affaires, en Espagne et plus particulièrement dans l’autonomie catalane. Le silence des élus concernés sur l’existence de la majorité sociale catalane non indépendantiste (61% des votes exprimés lors des élections générales du 28 avril 2019) en dit long. Les principes de précaution et de réciprocité semblent avoir été omis par le Groupe d’amitié parlementaire Helvético-Catalan.

Un autre élément interpelle. C’est le rapport du Tribunal de Cuentas (Tuc) - un rapport de 716 pages qui retrace le parcours des deniers publics dépensés par la Generalitat séparatiste, à l’étranger, dans le cadre de son activité d’achats d’influences, entre 2011 et 2017. On y découvre que Diplocat a pris part à la rédaction d’une interpellation destinée au Conseil national, la chambre basse helvétique. Le rapport mentionne également des repas bien arrosés et le voyage de Barcelone. Ils auraient été comptabilisés aux frais de la princesse. Sur le web de l’administration fédérale admin.ch ou simplement sur Google nous trouvons les trois interpellations des députés suisses en soutien aux séparatistes : 

L’interpellation No 15.3890 du 22 septembre 2015 déposée par le député Mathias Reynard : 

« Indépendance de la Catalogne. Bons offices de la Suisse. »

L’interpellation No 16.4112 du 16 décembre 2016 déposée par le député Jean-Luc Addor 

« Préoccupation à la suite des poursuites pénales ouvertes contre la présidente du Parlement catalan. »

L’interpellation No 17.3397 du 7 juin 2017 déposée par l’élu Yannick Buttet : 

« Laisse-t-on pourrir la situation catalane ? » 

Par ailleurs, Buttet et Addor, en compagnie d’une dizaines de collègues signent une lettre ouverte. Au ton incendiaire, elle est adressée au président du gouvernement espagnol d’alors Mariano Rajoy. Cela se passe le 27 septembre 2017. Alors que le Parlement catalan vient d’être victime d’une tentative de coup d’État fomentée par Carles Puigdemont et sa clique.

De son côté, le lobbyiste Diplocat illustre dans son rapport d’activités « Memòria d’activitats 2017 » la relation qu’il a avec le groupe parlementaire suisse. Dans ce document de 72 ages, Diplocat publie, à la page 7, la photo de la visite du Parlement catalan des élus Yannick Buttet, Mathias Reynard, Lisa Mazzone et Viola Amherd. Tous les quatre sont à droite - sur la photo - de la sécessionniste Carme Forcadell, aujourd’hui condamnée et emprisonnée. Et d’ajouter à la page 47 que le voyage de la délégation suisse fut organisé en collaboration avec le Consul Général suisse à Barcelone. Ce dernier répond, par le biais de son successeur, qu’il avait été informé de l’événement sans y prendre part ni même contribuer à son organisation. Le dossier parait embarrassant. Il est question de l’instrumentalisation de députés suisses au profit d’un mouvement étranger insurrectionnel. Les garde-fous semblent manquer. Le mal est fait. Durant un temps, ces politiques ont été les faiseurs d’opinions - «ambassadeurs » - en Suisse d’évènements insurrectionnels perpétrés dans une démocratie européenne. Notons que la tentative de coup d’État en Suisse comme elle s’est produite dans l’autonomie catalane est poursuivie par l’article 265/1 du code pénal (Crimes ou délits contre l’État). 

Les 15 août et 20 septembre 2019, une demande d’ouverture de Commission d’enquête parlementaire (CEP) a été déposée auprès de la Présidente de l’Assemblée fédérale Marina Carobbio Guscetti. Ses initiants estiment que les citoyens ont le droit de savoir quand et avec quels moyens leurs élus font de l’ingérence. La réponse se fait attendre. Cette démarche citoyenne est conduite avec la volonté de comprendre. À titre d’enseignement. Le fait qu’une organisation étrangère et délinquante puisse pénétrer aussi facilement dans le Parlement helvétique interpelle. Quant aux quatre élus qui ont pris part au voyage de Barcelone dont le coût fut de 4157.04 euros, toujours selon le Tuc, Lisa Mazzone, contactée à plusieurs reprises par le biais de sa formation politique Les Verts, à Genève, n’a pas répondu à votre serviteur. Questionnée, dans les coulisses du Parlement, en septembre 2018, par le journaliste Philippe Boeglin de «La Liberté », elle a déclaré qu’elle avait payé elle-même son voyage. Mathias Reynard, initiant du groupe, a été contacté par écrit à plusieurs reprises entre le 29 octobre 2019 et printemps 2020 sans jamais répondre.

Quant à Viola Amherd, devenue entre temps Conseillère fédérale, elle répond, le 28 mai 2020, par l’entremise de son collaborateur Pierre Antille, qu’elle a pris ses distances et ne souhaite plus être associée à cette affaire. 

Selon le rapport du Tribunal de Cuentas, entité similaire à notre Cour des comptes, pages 146-148, la mise en place de ce groupe d’influence a coûté quelques 10'640 euros au contribuable catalan et espagnol (repas, voyages etc.). Un coût qui est relativement modeste. Les séparatistes catalans ont-ils fait dans l’économie avec les élus suisses. Tirant profit du zèle très remarqué en leur faveur de la part de Mathias Reynard ?

« Je crois qu’il y a dans nos sociétés occidentales globalement riches une forme d’ennui politique qui trouve un exutoire dans une nouvelle « cause nationale. » Elle a l’Europe occidentale pour théâtre. Après tout, le romantisme n’est pas une attitude exclusive au XIXème siècle et s’insurger contre une «oppression » réelle ou fantasmée est un dérivatif facile pour purger ses propres passions idéologiques. C’est bien là tout le problème : cette attitude se fonde généralement sur des connaissances très légères, voire une absence totale de connaissance des réalités espagnoles et catalanes. Mais ceux qui en souffrent sont dans un registre totalement émotionnel et ne sont que rarement sensibles aux contre-arguments rationnels. » Nous explique le professeur, spécialiste de l’Espagne et auteur Nicolas Klein, questionné sur la compréhension des faits. 

 

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