Cette tentative de coup d’État que nos médias n’ont pas voulu voir

Les médias, suisses en particulier, ont couvert la tentative de coup d’État séparatiste dans l’autonomie catalane, en Espagne, de manière lacunaire, avec des préjugés et ont participé, peut-être malgré eux, à une manipulation des masses très bien orchestrée.

Par François Meylan 


Sur le plateau de « France 24 », José Rojas, Secrétaire général du PSOE en France et avocat au barreau de Paris l’expliquait déjà quelques semaines avant le référendum illégal du fatidique 1er octobre 2017 : « Cette nouvelle loi passée en force par les séparatistes qui permettrait tant la tenue que la convocation dudit référendum au Parlement en extrême urgence est bien particulière. Elle porte atteinte à la souveraineté d’un État de droit. » Et d’ajouter que le caractère d’urgence a déjà été désavoué par un organisme catalan, en juillet 2017, le Conseil de Garantie. Sur le même plateau, Sylvia Desazars de Montgailhard, franco-espagnole, politologue et spécialiste de l’Espagne contemporaine, confirmait : « C’est un coup d’État ! C’est un coup à l’État et c’est un coup d’État. Un coup d’État n’a pas besoin d’être militaire. Du moment où ils se sont mis en violation de la Constitution espagnole de 1978 votée à l’époque par 90% de Catalans et qu’ils ont également violé leur propre statut voté en 2006, ils se sont simplement mis hors la loi.»

Et José Rojas d’ajouter : « Que l’on ne s’y trompe pas. Les gouvernements espagnols ont joué avec le feu durant trois décennies. Que cela soit la droite (PP) ou la gauche (PSOE), ils ont tous pactisé avec le fantasme de l’indépendantisme catalan. Sur fond de clientélisme et de logique du pouvoir, les uns et les autres ont divisé la population catalane et espagnole. Le défi est à présent de ramener tous les protagonistes dans le monde réel… celui de la normalisation. » 

Force est de constater que la gravité des évènements qui se sont produits à l’été et à l’automne 2017 soit une attaque en règle à l’encontre d’une démocratie et de sa population est édifiante. Pourtant, les médias suisses n’ont jamais fait mine de comprendre ni la gravité de la situation ni les enjeux. Le sensationnel, la simplification mensongère, par ignorance, et la dualité fantasmagorique d’une méchante Espagne post franquiste opprimant de « gentils catalans » aspirant à la démocratie se sont rapidement répandus telle une trainée de poudre dans nos salles de rédaction. « Tu comprends François, nous n’avons ni le temps ni les moyens de nous rendre à Barcelone pour voir ce qu’il s’y est réellement passé. Alors quand Puigdemont ou Marta Rovira viennent nous trouver à Genève, on a notre article! » M’explique un journaliste de la place. Le traitement par l’ensemble de nos médias de la crise catalane est l’expression d’une faillite morale.

La rigueur journalistique fut balayée d’un revers de main par une paresse intelectuelle bien complaisante avec la mode du moment dictée par une certaine « gauche » dite moraliste.

Mais les sanctions ne se font pas attendre. Selon le barmètre 2019 des médias publié par l’Office fédéral de la communication (Ofcom), les réseaux sociaux sont devenus la première source d’information des jeunes Suisses, à la recherche d’une opinion équlibrée. Cela est à la fois révélateur et regrettable.  

Que s’est-il réellement passé en Catalogne ?

Le 6 septembre 2017, dans l’émiscicle du Parlement de l’autonomie catalane, en Espagne, une loi est imposée par la courte majorité séparatiste. Elle n’est pas même amendée. Ce qui veut dire que l’opposition ne peut pas la consulter avant le vote. Stupéfiant ! Les députés de l’opposition qui protestent vertement se voient couper le micro. Ce texte d’une extrême gravité pousse à une déconnexion avec l’Espagne. A l’organisation d’un référendum illgal pour lequel quelque soit le taux de participation, un OUI à la majorité simple conduirait à une déclaration unilatérale d’indépendance – une DUI, dans un délai de 48 heures. « Le Droit international exige, et la Commission de Venise l’établit ainsi dans son Code de Bonnes Pratiques, que tout référendum soit prévu par la Constitution et qu’une loi soit édictée pour le réguler, au minimum un an avant sa tenue. Ce même Droit international reconnaît le droit à l’autodétermination dans les processus de décolonisation et celui de sécession lorsqu’il s’agit de territoires dans lesquels vivent des minorités asservies, souffrant de graves violations des droits de l’homme. Aucun de ces deux cas n’est applicable à la Catalogne, comme cela a été affirmé par les Nations Unies elles-mêmes à plusieurs reprises. En outre, la Loi ne garantissait pas la neutralité des autorités convoquant le référendum, comme il est exigé dans ce genre de procédures mais, tout au contraire, le Gouvernement catalan fut totalement belligérant, allant jusqu’à faire pression sur ses fonctionnaires s’ils ne contribuaient pas à la réalisation du référendum illégal. La Loi ne prévoyait pas de recensement ni ne précisait la méthode de l’élaboration du registre électoral, ce qui est pourtant essentiel pour connaître qui sont exactement les titulaires du droit au vote et pour que les citoyens puissent vérifier que leurs données de recensement sont correctes. De plus, les bureaux de vote ne furent pas organisés avec les garanties nécessaires pour assurer la neutralité des élections. » Écrit Teresa Freixes, dans son ouvrage « 155. » J’ai eu le plaisir de rencontrer Teresa à plusieurs reprises. Issue d’une famille catalane, depuis plusieurs siècles, elle représente l’éminence grise catalane, espagnole et européiste NON séparatiste. Professeure de Droit Constitutionnel, elle est titulaire d’une chaire Jean Monnet ad personam et Secrétaire de l’Académie Royale Européenne de Docteurs. 

Le 7 septembre 2017 fut votée, toujours sur fond d’intimidation et par procédure expéditive, la Loi de transition juridique et fondatrice de la république. Cette loi était conçue pour détruire l’ordre constitutionnel de 1978. Les sécessionnistes tentèrent de faire croire que par cette loi de transition, on passerait d’une loi à une autre loi. C’est-à-dire que la Constitution et les lois espagnoles cesseraient « légalement » de s’appliquer, ainsi que le Statut d’Autonomie de Catalogne lui-même. Pour être remplacés par les nouvelles règles de Carles Puigdemont et de sa clique. Formellement, cette Loi de Transition disait que la Constitution, le Statut d’Autonomie et toute législation qui pouvaient être considérés comme contraire à celles qui découlaient du nouveau régime, ne seraient plus applicables en Catalogne. 

Enfin, cette Loi de Transition posait d’énormes problèmes de légitimité démocratique (que faire de la majeure partie de la population catalane, qui n’a jamais voté pour l’indépendance de la communauté autonome ?) et le traitement des opposants, voire des droits fondamentaux des Catalans en général. En effet, elle prévoyait notamment de placer le pouvoir judiciaire directement sous le contrôle du nouveau gouvernement de cette «république indépendante.» De proscrire la citoyenneté catalane à tous les gardes civils ou militaires catalans qui avaient auparavant servi dans les forces de l’ordre ou dans l’armée espagnole, etc et etc. Les bases d’un futur État totalitaire étaient posées. Le professeur Nicolas Klein est du même avis : Peut-on parler d’un coup d’État et, si oui, était-il prémédité ? « On peut clairement parler de coup d’État. Avoir recours à l’armée ou à la violence physique n’est pas un prérequis pour perpétrer une semblable forfaiture. Il suffit de subvertir la loi depuis les plus hautes instances du pouvoir afin de renverser les institutions en vigueur et d’agir en toute illégalité pour modifier l’ordonnancement général du pays ou de la région que l’on gouverne. Et c’est précisément ce qui s’est passé il y a trois ans en Catalogne. »

Outre le fait que les séparatistes n’ont jamais hésité à recourir à la violence verbale, symbolique ou même physique contre celles et ceux qui ne pensent pas comme eux (les exemples sont légion à ce sujet), ils ont donc prémédité un véritable coup d’État qui doit être considéré comme tel. Notons qu’en Suisse, le Code pénal punit par une peine privative de liberté toute tentative de détachement par la violence d’une partie du territoire suisse de la Confédération (L’article 265, Crimes contre l’État et la défense nationale). Peut-on établir, aujourd’hui, qu’il y a eu violence en 2017 dans l’autonomie catalane ?

Pour Nicolas Klein, c’est encore oui. Il y a eu violence en Catalogne en 2017 : « Cette violence est d’abord institutionnelle et elle a été exercée par les plus hautes autorités de la communauté autonome. Elle a également été physique, puisque nombre de constitutionnalistes, que ce soit cette année-là ou par la suite, ont été molestés ou agressés par des séparatistes désireux d’en venir aux mains (...) Il ne faut en aucun cas sous-estimer la portée et la gravité de la violence politique qui a été perpétrée entre septembre et octobre 2017 par la Généralité de Catalogne elle-même. Elle prétendait aller contre l’avis de la majorité des Catalans et contre la légalité d’une démocratie reconnue comme telle dans le monde entier mais également faire de nombreux Catalans des étrangers dans leur propre pays. »

Sur fond de malversations.

Quant au référendum illégal, l’historien français Benoît Pellistrandi insiste : « Avec des urnes non seulement non scellées mais déjà remplies pour certaines avant même d’arriver sur les lieux de consultation; en l’absence de listes électorales ; des journalistes se filmant voter à plusieurs endroits; même des enfants ont pu voter et tout ça pour un OUI à 37% - en trichant - compte tenu de la participation réelle, existait-il la justification de proclamer unilatéralement la sécession du territoire ? »

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