Chong-Chong, le péril jaune et l’invention du «Chinois»

Avec la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale, avec la crise économique, les souffrances sociales et les délocalisations, nous pourrions assister en France au retour d’un racisme larvé contre une « communauté » qui fut temporairement moins touchée que d’autres par les démonstrations xénophobes et discriminatoires.

Avec la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale, avec la crise économique, les souffrances sociales et les délocalisations, nous pourrions assister en France au retour d’un racisme larvé contre une « communauté » qui fut temporairement moins touchée que d’autres par les démonstrations xénophobes et discriminatoires.

Deux séquences radiophoniques récentes témoignent de la légèreté avec laquelle il est possible de parler des « Chinois » en France, et sont révélatrices d’une parole libérée et sans tabous pour moquer ou stigmatiser cette « communauté ».

 

Les guillemets ne sont pas ici de pure forme car la catégorie du/des « Chinois » est produite par le discours raciste lui-même, et se trouve souvent très éloignée du référent réel auquel ceux qui énoncent ce type de propos souhaiteraient renvoyer.

 

Le premier incident implique Vincent Tuong Cong, nouveau président de l’AS St Etienne, qui fut l’objet d’une moquerie appuyée et de blagues potaches racistes énoncées au milieu d’une crise de fous rires durant l’émission « les paris de RMC » (22/08/09), animée par Vincent Moscato.

 

« Comment il s’appelle l’autre là, le Chinois ? Chong Chong ? », cette déclaration d’un auditeur fut le point de départ d’une prise de parole de l’animateur qui, hilare, s’est lancé dans une succession de moqueries à l’encontre du dirigeant à partir de l’idée, saugrenue à ses yeux, que St Etienne ait pu recruter un « Chinois », terme qu’il répéta à plusieurs reprises d’un ton dubitatif et moqueur.

 

Vincent Moscato poursuivit ensuite sa blague en imaginant le recrutement de Vincent Tuong Cong par le patron d’Adidas, Robert-Louis Dreyfus, dans une usine de ballons en Chine lorsqu’il avait douze ans…

L’affaire n’est pas passée complètement inaperçue. Elle fut relayée dans certains médias locaux (Le Progrès) et sur internet (rue89.com). La Secrétaire d’Etat aux Sports, Rama Yade, s’est inquiétée de ce type de propos sur RMC. Une réaction rassurante, à la différence de celle de l’animateur vedette de RMC ce matin-là qui estimait qu’il n’y avait « pas de quoi fouetter un chat » ! Le caractère raciste des propos ne fait guère de doutes et l’AS St Etienne a porté plainte pour « injures raciales » envers son dirigeant.

 

Cet épisode révèle la capacité d’un discours à construire son propre objet, en loccurrence ici, le « Chinois ». La dimension objectivante du discours n’est pas nouvelle et fut étudiée par nombre de penseurs, Foucault en premier chef. Le discours sur l’autre, raciste ou simplement exotique, contribue à la construction des catégories, et taille dans le réel granuleux, complexe et hétérogène des communautés homogènes et stables.

Peu importe finalement les « origines » de Vincent Tuong Cong qui, comme tout individu, est beaucoup plus que sa nationalité, celle de ses parents, son lieu de naissance ou même sa culture et sa langue. Nous dirons simplement ici qu’il a une relation, une histoire, plus ou moins lointaine, plus ou moins imaginaire, avec un/des lieux en Asie. Moscato, lui, il sait, il devine, avec un nom pareil, c’est un « Chinois », et il embraye, la machine discursive démarre pour ne plus s’arrêter. Violent, le propos l’est car il fonctionne comme assignation identitaire.

 

Quelques semaines après, au cours du 7/10 de France Inter (04/09/09), nouvel épisode lorsquune auditrice pose une question à l’économiste Daniel Cohen venu évoquer la crise financière. Elle s’inquiète de la Chine et de « l’extension de cette économie de façon sournoise et silencieuse », elle se demande pourquoi les « Chinois » sont peu présents dans les associations caritatives, notant qu’ « il y a fort peu de nécessiteux de cette population », elle se préoccupe de leurs « petites activités qu’ils occupent notamment à Paris dans le quartier de Belleville », des « bistrots tenus par des Chinois ne parlant même pas français », et de la généralisation mondiale du phénomène : « en Grèce, à Thessalonique on retrouve des échoppes, en Sicile, on retrouve des échoppes, enfin partout dans le monde. »

 

Dans le prolongement de l’affaire Vincent Moscato, nous retrouvons ici l’objet homogène, construit par le discours, des « Chinois » : les « Chinois » à Paris, en Grèce, en Sicile, « partout » dans le monde…

Alors que la « communauté asiatique » en France, et à fortiori chinoise, se compose de groupes et d’individus ayant des histoires, des cultures, des langues, des pays d’origines, des relations à la Chine, d’une infinie diversité, le discours sur l’Autre construit implicitement par cette auditrice fonctionne comme ciment d’unification autour de la catégorie des « Chinois ».

 

Le racisme larvé des propos ci-dessus dépasse l’énoncé individuel de cette auditrice qui s’inscrit, malgré elle, dans un imaginaire collectif déjà ancien sur la Chine et les « Chinois ». Les discours et les représentations de l’Autre ont une histoire, et le référent des énoncés n’est pas à rechercher dans une quelconque identité ou réalité chinoise, mais plutôt dans les textes et les discours tenus dans le passé sur la Chine en France, en Europe et en Occident.

La supposée discrétion des Chinois (l’économie « silencieuse », les « petites activités », leur invisibilité parmi les « nécessiteux ») renvoie ici à un discours très ancien sur l’hypocrisie et la sournoiserie de ces derniers, sous-entendant qu’il s’agit d’être sur ses gardes et soupçonneux de cette population malgré l’absence de manifestations tangibles.

L’incapacité à s’intégrer, prouvée par le marqueur identitaire français de la langue, est un autre cliché ancien associé au caractère soi-disant secret de cette communauté. Enfin, on retrouve ici, en sous-texte, la peur diffuse du fameux « péril jaune », l’idée qu’ils sont en train, petit à petit et toujours discrètement, d’envahir le monde. En concluant sa question sur l’hypothèse d’une revanche des « Chinois » sur l’histoire, et sur l’Occident, pour expliquer cette invasion, l’auditrice va plus loin et évoque implicitement une intention commune, un projet conscient des « Chinois », cet objet produit par son discours.

 

Ces clichés, produits d’un imaginaire européen ancien et dont il ne faut pas oublier l’histoire, déjà présents dans les écrits de Hegel, sont réactivés en même temps que la Chine et sa puissance s’imposent dans nos représentations.

 

Les évènements de ces dernières années témoignent de l’accumulation de dossiers sensibles entre la Chine et la France (Tibet, Jeux Olympiques, Droits de l’homme, dumping social…), autant de sujets dont il est légitime de débattre mais sur lesquels peut malheureusement très facilement se greffer un discours raciste dépassant la Chine en tant qu’Etat pour cibler les « Chinois », catégorie confuse et susceptible de ratisser très large.

Les clichés et stéréotypes véhiculés par le racisme ne sont énonçables que dans la mesure où le discours a, au préalable, inventé son propre objet. Sans nier, ni condamner (« ils ne parlent même pas français »), les différences et les identités comme peut le faire l’idéologie républicaine, c’est cette opération discursive initiale de construction des catégories raciales, ethniques, culturelles, linguistiques… qu’il s’agit d’interroger et de déconstruire pour pouvoir penser sereinement la multiplicité et l’hybridité culturelle de nos sociétés.

 

Florent Villard, Maître de conférences, Université de Lyon (Jean Moulin), auteur de Le Gramsci chinois: Qu Qiubai penseur de la modernité culturelle, (Tigre de papier, 2009).

Gregory Lee, Professeur des universités, Université de Lyon (Jean Moulin), auteur entre autres de La Chine et le spectre de l'Occident (Syllepse, 2003).

 

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