Macron est-il Poutine ?

Derrière la « Révolution » souhaitée, le macronisme développe depuis un an une conception conservatrice du pouvoir et de la société… au point de ressembler à la Russie poutinienne ?

Dans un ouvrage détaillant la pensée de Vladimir Poutine, le philosophe Michel Eltchaninoff retrace son arrivée au pouvoir : « Au commencement, si Poutine se veut modernisateur, ce n’est pas sans une certaine raideur. Très rapidement des expressions présidentielles fleurissent qui choquent les démocrates : “dictature de la loi”, “verticale du pouvoir”, restauration de la stabilité et de la puissance russe. Lorsqu’il doit justifier ces concepts face à la presse allemande, en juin 2000, il défend sa vision d’un “Etat fort” qui ne comprend pour autant aucun élément de “dictature”. Il consent, pour faire plaisir à “l’oreille occidentale” qu’il trouve déjà trop sensible, à parler d’“Etat efficace”. […] Il récuse ainsi tout “populisme politique” et prétend inscrire sa politique dans un projet de réforme maîtrisée. Quelques mois plus tard, néanmoins, un accent nouveau apparaît dans certaines de ses déclarations. […] S’il tient encore à souligner que “l’Etat doit être moderne”, il célèbre la “Sainte Russie”, “la renaissance des traditions, la renaissance des bases morales et éthiques de notre culture, au fondement desquelles, bien sûr, reposent les valeurs chrétiennes” ».[1] Si ces propos étayent le contexte politique et les premiers mois de mandat du Président russe à la tête de la Fédération de Russie, ils pourraient à quelques détails près être apposés à la première année de mandat présidentiel d’Emmanuel Macron. En France, une dichotomie similaire à celle développée depuis vingt ans par le pouvoir exécutif russe veut promouvoir l’émergence d’un « nouveau monde », sur les ruines d’une société dépassée et exsangue, s’adonnant plus à de la « politique politicienne » qu’à une vision de la société à long-terme. Secouées par la guerre, la crise, la pauvreté et un passé – communiste ou colonisateur – sur lequel elles ne souhaitent pas faire la lumière, la Russie comme la France se seraient tournées, à deux décennies d’intervalle, vers deux hommes promettant de « disrupter » la société et de la sortir de sa torpeur.

Une telle comparaison semble impossible et absurde : comment comparer l’incomparable ? Dans quelle mesure le plus jeune Président de la République française, élu démocratiquement, pourrait-il ressembler à un homme politique issu des services secrets soviétiques, dirigeant son pays depuis plus de deux décennies ?

Un modèle archétypique de "démocrature"

La Russie est le modèle archétypique du concept de « démocrature », décrivant des régimes politiques dans lesquels la démocratie n’est qu’apparente. La liberté de la presse y est extrêmement restreinte voire totalement contrôlée. Celle de réunion tend progressivement à disparaître. Depuis vingt ans en Russie, des centaines de journalistes ont été assassinés, comme Anna Politkovskaia en 2006. Des médias critiques et indépendants du pouvoir politique dans les années 1990, comme NTV et ses Guignols, ont été repris en main au point de devenir des fers de lance de la propagande du Kremlin.

La dissuasion méthodologique à participer au pouvoir concerne également les responsables politiques à travers des assassinats (Boris Nemtsov en 2016). Sans aller jusqu’au meurtre, d’autres moyens existent : la technique désormais connue du kompromat vise à compromettre des dirigeant·e·s par la révélation médiatique de sextape ou de déclarations cinglantes sur des allié·e·s politiques. L’utilisation de moyens juridiques et légaux est également de mise, comme l’a démontré la décision de la Commission électorale, refusant la participation de l’opposant Alexeï Navalny à l’élection présidentielle de mars 2018. Rien de tout ça en France : la participation à l’élection présidentielle est conditionnée à l’obtention de parrainages qui, s’ils sont parfois contestés, ont permis à diverses reprises l’émergence de candidats méconnus (François Asselineau, Jacques Cheminade...).

En outre, ni le Président Macron, ni les Ministres du gouvernement Philippe ne partagent pas la conception de la société décadente que s’attache à publiciser Vladmir Poutine à travers la lutte contre la « propagande homosexuelle » et la restauration de personnalités historiques comme Staline. La démocratie française est dans un état incomparable à la Russie. Les récents mouvements sociaux le démontrent : l’exercice du droit de grève, de la liberté de réunion, des manifestations ne souffre d'aucune restriction, permettant à la contestation sociale de se faire entendre dans la rue, à défaut d’être écoutée dans le processus législatif ou dans la vie économique.

Instinctivement, aucune comparaison ne semble donc tenir entre ces deux pays. On pourrait trivialement penser que les seuls points communs pouvant exister se trouveraient dans un même consumérisme et un mode de vie russe s’étant occidentalisé par rapport à la période communiste : réseaux sociaux, iPhones, voitures allemandes, chaînes de supermarché françaises (Auchan) sont autant de biens ou de modes de consommation répandus dans les deux pays.

Pourtant, il existe bien des points de comparaison, notamment soulevés par l’ex-maire de Sevran Stéphane Gatignon. Dans une récente interview au Monde, il expliquait que le nouveau gouvernement de la République française lui rappelait les bureaucrates soviétiques de l’ère brejnévienne. Sans cohérence historique, il ajoutait qu’En Marche lui faisait penser à Russie Unie – le parti de Vladimir Poutine –, constituant une « écurie à élections ».

De drôles de ressemblances

D’abord, comme en Russie à la fin des années 1990, l’arrivée au pouvoir du jeune énarque fut une surprise. Emmanuel Macron n’est pourtant pas un novice en politique : rapporteur général adjoint de la « Commission pour la libération de la croissance française » présidée par Jacques Attali en 2008, il fut aussi secrétaire général adjoint de l’Elysée et Ministre de l’Economie pendant plus de deux ans. Un tel parcours au cœur du pouvoir politique et économique n’est pas sans rappeler celui de Vladimir Poutine. Quittant ses fonctions au sein du KGB au début des années 1990, il rejoint ensuite le cabinet du maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak, avant de rejoindre en 1997 l’administration présidentielle à Moscou sous Boris Eltsine et d’être nommé Vice-président de celle-ci, puis de devenir le Président du gouvernement russe en 1999. Ces postes stratégiques, qui comportent une part politique et administrative, ont servi de révélateur à des prétentions politiques peu affirmées initialement.

Sans parcours partisan ou passé politique public, comment légitimer un tel pouvoir ? Par la philosophie et la communication. Ainsi Emmanuel Macron met-il en exergue ses quelques tâches subalternes passées à proximité de Paul Ricœur (voir ici, ici ou encore ), tandis que Vladimir Poutine a eu « besoin de repères idéologiques dans un pays divisé entre nostalgiques du soviétisme, démocrates anticommunistes, nationalistes plus ou moins pro-soviétiques »[2]. Ce dernier n’hésite pas à citer des philosophes : Kant, Danilesvki, Ilyine… Autrefois technocratiques et administratives, les compétences individuelles des deux hommes pérennisent leur transformation politique par une apparente cohérence philosophique dans l’exercice du pouvoir. Si la philosophie légitime le nouveau pouvoir politique, encore faut-il conquérir l’opinion, grâce à la communication. De fait, ces deux hommes politiques se démarquent par un savant usage de celle-ci. Travaillée à la perfection, elle a permis de ringardiser des prédécesseurs critiqués pour leur vieillesse (Mikhaïl Gorbatchev) et leur alcoolisme (Boris Eltsine), leur présidence normale (François Hollande) ou « bling-bling » (Nicolas Sarkozy). Face à des repères philosophiques vagues et une communication intensive, la quête du sens politique de la part de la société devient alors prépondérante ; elle se reflète notamment par la parution d’ouvrages dans l’espace public, chacun tentant de décrypter la « pensée complexe » d’Emmanuel Macron ou de se mettre « dans la tête » du Président russe.

Cette versatilité intellectuelle forge le pragmatisme des deux Présidents, qu’ils n’hésitent pas à revendiquer et que détaille Michel Eltchaninoff : « Vladimir Poutine est un réaliste. Il adapte son discours au gré des circonstances politiques et ne tient à être enchaîné par aucun carcan idéologique »[3]. De la même manière qu’Emmanuel Macron a pu délivrer des discours contradictoires à force d’employer le « en même temps », Vladimir Poutine au début des années 2000 a également eu cette propension à adapter son discours à son auditoire, comme l’indique cet extrait : « Si l’on examine attentivement les propos que tient Vladimir Poutine au début des années 2000, on se rend compte qu’il ne dit pas les mêmes choses aux uns et aux autres. A ses amis européens, il cite Kant et proteste de l’européanité profonde de la Russie. Mais lorsqu’il se rend en Asie […] c’est différent. En Chine, par exemple, dans ses premières semaines en tant que président élu, il charge l’Occident et sa politique humanitaire »[4].

L’ère poutinienne comme le début de mandat d’Emmanuel Macron sont également marqués par la restauration d’un pouvoir fort. Selon Vladimir Poutine, les multiples crises (diplomatique, économique, politique, sociale, financière) que traverse la Russie dans les années 1990 ne peuvent être traitées que par l’établissement d’une « verticale du pouvoir ». Les nominations des gouverneurs de régions dans la Fédération de Russie sont alors reprises en main par le Kremlin, tandis que les corps intermédiaires sont pratiquement inexistants. De plus, le Parlement russe est (re)devenu, après une décennie démocratique laborieuse, une chambre d’enregistrement des décisions du gouvernement.

En France, la centralisation du pouvoir exécutif est l’une des caractéristiques de la Vème République dont il est difficile de se défaire malgré les différents actes de la décentralisation. Toutefois, c’est la première fois en soixante ans que l’Etat décide de se substituer aux corps intermédiaires, souhaitant reprendre progressivement la gestion de l’assurance-chômage, auparavant gérée de façon paritaire entre syndicats de salariés et syndicats patronaux. Comme lors de la période gaulliste, le pouvoir se met à s’intéresser à ce qui ne le regarde pas, par exemple en souhaitant la fin de mandat du Président de Radio France Mathieu Gallet. Cela se fait au détriment d’acteurs intermédiaires (CSA, syndicats ou autres instances) dont la légitimité peut être critiquée, mais qui n’en restent pas moins des acteurs des processus politiques et économiques devant être plutôt renforcés que dédaignés, au risque de faire face à de multiples contestations. En outre, le manque de considération pour l’activité parlementaire a récemment ressurgi lorsque la Ministre de la Justice Nicole Belloubet a répondu à un député LR sur la restriction du droit d’amendement, outil pourtant fondamental du parlementaire. 

Derrière une politique profondément inégalitaire, certaine de voir la richesse produite en haut de la société ruisseler sur les autres parties de celle-ci, revient le même discours visant à « unir » la population, qui ne peut l’être compte tenu des orientations économiques. C’est d’ailleurs l’une des similitudes de l’exercice du pouvoir poutinien et macronien : la capacité à anesthésier et rendre inaudible toute opposition politique modérée et construite, dépassée par la radicalité de partis à la frange du spectre politique (communistes et nationalistes en Russie, « Insoumis » et Front national en France). Emmanuel Macron et Vladimir Poutine n’hésitent pas à être radicaux dans leur politique afin de séduire de nouveaux électeurs : l’appel au patriotisme en Russie depuis quelques années voit la militarisation des générations de petits Russes à l’école, tandis que la lutte contre le terrorisme se fait au détriment de l’Etat de droit et des libertés individuelles en France. La restauration du rôle de l’armée, l’utilisation des ordonnances ou les petites phrases attaquant les « fainéants » à Athènes sont autant d’exemples de transgressions radicales savamment maîtrisées.

La dernière similarité notable réside dans le rapport à la religion entretenue par les deux hommes. Après des décennies de refus philosophique de la religion en URSS, l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine a permis sa restauration. Surfant sur la « symphonie byzantine » théorisant la bonne tenue historique du pays russe à travers une chaude entente entre l’Eglise et l’Etat, Vladimir Poutine utilise cette dernière pour asseoir son pouvoir sur la société, qui elle-même use de sa relation avec le Président pour voir son influence s’accroître. Comme l’explique Henri Tincq, « L’Eglise [orthodoxe] ne remet pas en cause le principe constitutionnel de laïcité. Elle n’a pas la prétention de redevenir religion d’Etat, mais elle veut jouer un rôle de premier plan ». Cette phrase écrite en 2012 dans une Russie stupéfaite par les actions des Pussy Riot pourrait étrangement résonner avec l’actualité de la semaine en France, marquée par le discours prononcé par Emmanuel Macron devant la Conférence des Evêques de France, lundi 9 avril. Car c’est précisément ce que le Président de la République a demandé aux catholiques : se réengager dans la société, alors qu’ils n’ont jamais cessé de le faire. En étant en osmose avec l’Eglise, le Président de la République espère naïvement éviter des futures résistances politiques (PMA, GPA) à l’approche des Etats généraux de la bioéthique. Cette osmose lui conférerait par ailleurs un autre type de légitimité, religieuse, permettant de compenser les légitimités technocratique et électorale, friables et instables. Derrière cet appel à l’engagement, faux et électoraliste, réside surtout un appel à l’aide : la base électorale du président se délite seulement un an après son élection et nécessite donc de partir à la conquête de nouveaux électeurs, quitte à marcher sur les plates-bandes du Front national en développant une laïcité discriminatoire, privilégiant un culte au-dessus des autres.

Restauration puissante de l’autorité de l’Etat au détriment du pouvoir législatif et des contestations populaires, ministres technos et peu visibles, Parlement godillot, dévitalisation des syndicats et des associations, politiques inégalitaires et répressives, appel à l’engagement des catholiques dans la société : si les situations française et russe diffèrent par bien des aspects, le macronisme développe depuis un an une conception conservatrice du pouvoir et de la société qui n’est pas sans rappeler les évolutions à l’œuvre dans la société russe sous Poutine. C’est peut-être en regardant vers l’Est, et en lisant l’ouvrage de Michel Eltchaninoff, que peuvent être décelés des éléments ou des pistes sur l’avenir du pouvoir du « nouveau monde ».

 

 

[1] ELTCHANINOFF, M., Dans la tête de Vladimir Poutine, coll. Babel, Actes Sud, Arles, 2016, p. 60-61

[2] ELTCHANINOFF, M., Op. cit., p. 10

[3] ELTCHANINOFF, M., Op. cit., p. 8

[4] ELTCHANINOFF, M., Op. cit., p. 40

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