Now the truth emerges : how the US fueled the rise of Isis in Syria en Irak

« The sectarian terror group won’t be defeated by the western states that incubated it in the first place. »

Seumas Milne est un journaliste politique anglais. Fils d’un ancien directeur général de la BBC, il a travaillé au magazine "The Economist" avant de rejoindre "The Guardian" en 1984. Il a aussi écrit pour le Monde Diplomatique et pour la London Review of Books. Depuis octobre 2015, il est directeur exécutif de la stratégie et de la communication au Labour Party (de Jeremy Corbyn), et à ce titre, aussi haï par la "gauche" blairiste que par la droite conservatrice du roquet Cameron.

Article publié le 3 juin 2015 dans la rubrique « Opinion is free » (ben oui) du Guardian, et traduit en français par bibi.


http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/jun/03/us-isis-syria-iraq

Maintenant, la vérité émerge : comment les Etats-Unis ont alimenté la montée de "Daesh" (ISIS) en Syrie et en Irak.

eva-bee-illustration-009 eva-bee-illustration-009

La guerre contre le terrorisme, cette campagne sans fin lancée il y a quatorze ans par George Bush, s'enferme dans des contorsions de plus en plus grotesques. Lundi, le procès à Londres d’un Suédois, Bherlin Gildo, accusé de terrorisme en Syrie, s’est effondré après qu’il est devenu clair que les services de renseignement britanniques ont armé le même groupe rebelle [Jabhat al-Nusra, alias al Qaeda in Syria] que le prévenu était accusé de soutenir.

L’accusation a lâché l’affaire, apparemment pour éviter d’embarrasser les services secrets. La défense a plaidé que la poursuite du procès constituerait « un affront à la justice », eu égard aux nombreuses preuves que l’Etat britannique a lui-même accordé « un soutien massif » à l’opposition syrienne armée.

Cela n’inclut pas seulement "l’aide non létale" (gilets pare-balles, véhicules militaires, etc.) dont le gouvernement s’est vanté, mais l’entrainement au combat, le soutien logistique et l’approvisionnement clandestin en « armement à grande échelle ». Des rapports ont été cités, selon lesquels le MI6 a collaboré avec la CIA dans les opérations clandestines [on a "rat line"] de livraison des stocks d’armenent libyens aux rebelles syriens en 2012 après la chute du régime de  Kadhafi.

Manifestement, l’absurdité d’envoyer quelqu’un en prison pour avoir fait ce que les ministres et leurs services officiels planifiaient eux-mêmes est devenue trop apparente. Mais ce n’est que le dernier en date d’une série de cas semblables. Moins chanceux a été le chauffeur de taxi londonien Anis Sardar, qui a été condamné à une peine de prison à perpétuité pour avoir pris part en 2007 à la résistance à l’occupation de l’Irak par les forces américaines et britanniques. L’opposition armée à une invasion et à une occupation illégales ne constitue pas un crime terroriste selon la plupart des définitions, dont celle de la Convention de Genève.

Mais le terrorisme est maintenant pure affaire de perspective. Et ce n’est nulle part plus vrai qu’au Moyen-Orient, où les terroristes d’aujourd’hui sont les combattant de demain contre la tyrannie — et où les alliés sont les ennemis —, souvent au gré des caprices inattendus d’un conférencier occidental.

Depuis l’an dernier, les armées américaines, britanniques et autres forces occidentales sont de retour en Irak, soi-disant pour détruire le groupe terroriste hyper-sectaire de l’Etat islamique (précédemment connu sous le nom d’al Qaïda en Irak), suite à la conquête par l’EIIL d’énormes morceaux des territoires irakiens et syriens, et à sa proclamation d’un "califat islamique".

La campagne ne va pas bien. Le mois dernier [mai 2015], l’EIIL a envahi la cité irakienne de Ramadi, pendant que de l’autre côté de la frontière [Irak-Syrie] aujourd’hui disparue, ses forces ont conquis la ville syrienne de Palmyre.

Certains irakiens se plaignent que les Etats Unis se sont assis sur leur main [the US sat on its hands] pendant ces évènements. Les Américains prétendent que c’est pour éviter de faire des victimes civiles, et proclament des succès significatifs. En privé, les officiels disent qu’ils ne veulent pas être vus matraquer les bastions sunnites dans une guerre sectaire, au risque de mécontenter leurs alliés sunnites dans le Golfe.

Un bon éclairage du "comment nous en sommes arrivés là" vient d’être donné par un rapport récemment déclassifié des services de renseignement US écrit en 2012 qui prédit étrangement — et accueille favorablement — l’avènement d’une « principauté salafiste » en Syrie orientale, et d’un « Etat islamique » contrôlé par Al Qaïda en Irak et en Syrie. En fort contraste avec les affirmations occidentales de l’époque, le document de la DIA [Defense Intelligence Agency] présente Al Qaïda en Irak (le futur EIIL) et ses amis salafistes comme « les forces majeures qui mènent l’insurrection en Syrie », et affirme que « les pays occidentaux, les Etats du Golfe et la Turquie » soutiennent les efforts de l’opposition pour prendre le contrôle de la Syrie orientale.

Faire naitre « la possibilité d’établir une principauté salafiste déclarée ou non déclarée », ajoute le rapport du Pentagone, « c’est exactement ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition, afin d’isoler le régime syrien, qu’ils voient comme le fondement stratégique de l’expansion chiite (Irak et Iran) ».

C’est exactement ce qui s’est produit deux ans plus tard. Le rapport n’est pas un document politique. Il est lourdement expurgé et il y a des ambiguïtés dans le langage. Mais les implications sont suffisamment claires. Un an après le début de la rébellion syrienne, les Etats-Unis et leurs alliés ne se contentaient pas d’appuyer et d’armer une opposition qu’ils savaient dominée par des groupes sectaires extrémistes ; ils envisageaient d’approuver la création d’une sorte d’Etat islamique — malgré le « grave danger » pour l’unité de l’Irak —, vu comme un tampon sunnite destiné à affaiblir la Syrie.

Ça ne signifie pas que les Etats Unis ont créé l’EIIL, bien sûr, bien que certains des ses alliés du Golfe aient certainement joué un rôle dans l’affaire — comme le vice-président Joe Biden l’a reconnu l’an dernier. Mais il n’y avait pas d’al Qaïda en Irak avant l’invasion américano-britannique. Et les Etats-Unis ont sûrement exploité l’existence de l’EIIL contre d’autres forces dans la région, dans le cadre d’une opération plus large de maintien du contrôle occidental.

Le calcul a changé quand l’EIIL s’est mis à décapiter des occidentaux et à mettre en ligne ses atrocités, et les Etats du Golfe soutiennent aujourd’hui d’autres groupes dans la guerre en Syrie, tels le Front al Nosra. Mais la manie américaine et occidentale à jouer avec des groupes djihadistes qui finissent par les mordre remonte aux années 1980 et à la guerre contre l’Union soviétique en Afghanistan, qui favorisa l’al-Qaïda originel sous tutelle de la CIA.

Cette opération a été recalibrée pendant l’occupation en Irak, quand les forces US menées par le général Petraeus ont sponsorisé une guerre sale de type Salvador avec escadrons de la mort pour affaiblir la résistance irakienne. Et elle a été reprise en 2011 pendant la guerre orchestrée par l’Otan en Libye, où l’EIIL a pris la semaine dernière le contrôle de Syrte, ville natale de Kadhafi.

En fait, la politique américano-occidentale dans la conflagration que vit aujourd’hui le Moyen-Orient est dans la droite ligne du « diviser pour régner » impérial. Les forces américaines bombardent un ensemble de rebelles tout en soutenant un autre en Syrie, et mènent en Irak des opérations militaires conjointes avec l’Iran contre l’EIIL, tout en appuyant au Yémen la campagne militaire de l’Arabie saoudite contre les Houthis soutenus par l’Iran. Mais aussi confuse soit-elle, la politique US visant à un Irak et une Syrie faibles et partitionnés colle parfaitement avec cette approche [diviser pour régner].

Ce qui est clair, c’est que l’EIIL et ses monstres ne seront pas défaits par les puissances qui les ont introduits en Irak et en Syrie, ni par celles dont les opérations de guerre ouvertes ou secrètes ont contribué à les maintenir dans les années qui ont suivi. Les interventions militaires sans fin des occidentaux au Moyen-Orient n’ont apporté que destruction et division. Ce sont les peuples de la région qui peuvent guérir cette maladie — pas ceux qui ont inoculé le virus.

Seumas Milne


http://www.theguardian.com/uk-news/2015/jun/01/trial-swedish-man-accused...

http://www.lrb.co.uk/v36/n08/seymour-m-hersh/the-red-line-and-the-rat-line

http://www.theguardian.com/uk-news/2015/may/21/london-cab-driver-guilty-...

http://www.judicialwatch.org/wp-content/uploads/2015/05/...

https://medium.com/insurge-intelligence/secret-pentagon-report-reveals-west...

http://www.huffingtonpost.com/alastair-crooke/syria-iraq-fractured_b_7471540...

http://www.theguardian.com/world/2013/mar/06/el-salvador-iraq-police-squads...


https://www.youtube.com/watch?v=2vWe0cVdYRI

https://www.youtube.com/watch?v=emCEfEYom4A

https://blogs.mediapart.fr/danyves/blog/211215/exclusif-alain-marsaud-l-etat...

https://blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/040116/echanges-entre-militaires...

https://blogs.mediapart.fr/gabas/blog/301115/autopsie-dun-monstre-2...

https://blogs.mediapart.fr/gabas/blog/301115/autopsie-dun-monstre-3...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.