En ces temps troubles, par Sihame Assbague

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Paris, 21 octobre - 0h14

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En ces temps troubles, en plus de nos pensées pour les proches de Samuel Paty, pour les professeurs méprisés-puis-instrumentalisés et les élèves méprisés-puis-bah-toujours-méprisés, on pense fort aux associations musulmanes, aux organisations et militants antiracistes, aux imams, aux chercheurs indépendants qui sont accusés d'être des « complices » de cet ignoble assassinat.

Depuis 4 jours, ils sont présentés tour à tour comme des « collabos », des « ennemis » dont il faudrait se débarrasser, diffamés, criminalisés, jetés en pâture par une caste médiatique et politique soucieuse d’éviter tout questionnement sur ses responsabilités dans les drames qui nous ont secoués ces derniers jours, mois, années.

Cette offensive politique a franchi un nouveau cap hier matin avec les déclarations du Ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. Ce dernier a non seulement évoqué la possible dissolution d'associations telles que le CCIF, BarakaCity ou Ummah Charity mais s’est également vanté d’avoir lancé des « dizaines d’opérations de police contre des individus sans lien avec le meurtre de M. Paty ». Le but ? Il l'avoue toute honte bue : faire « passer un message » et « perturber l'environnement ». On en est donc là. Police politique, arbitraire, pratiques d'intimidation complétement assumés.

En fait, non, ça fait des années qu'on en est là, chaque offensive étatique préparant le terrain à la suivante. S'il y a très clairement une radicalisation de l'État en la matière, il faut rappeler que l'offensive actuelle ne marque pas une rupture mais plutôt une continuité et un renforcement des politiques existantes. Elle s’inscrit dans une entreprise historique de répression des luttes des descendants de l’immigration post-coloniale. Et, évidemment, on pourrait remonter le fil davantage encore. Elle poursuit et accentue des mesures et pratiques déjà instaurées en 2015, par exemple, lors de la promulgation de l'état d'urgence. Elle nourrit le projet de loi sur le « séparatisme » et sa volonté (ancienne, là encore) de mise sous tutelle des musulmans. Et elle est rendue possible, à ce point, avec cette facilité et cette effrayante adhésion, y compris à gauche, par la construction narrative constante du musulman (et plus généralement de l'indigène) comme « ennemi de l'intérieur ». C'est la trame de fond. Celle qui ne disparaît jamais. Depuis des décennies. Même quand les yeux et les oreilles sont tournés vers d'autres sujets. C'est si pratique : ça permet de justifier le durcissement graduel des politiques sécuritaires, racistes, répressives, liberticides et de garder sous le coude des boucs-émissaires, ceux sur lesquels on rejettera toute la faute. Toutes les fautes. Assignés coupables, d'office, collectivement.

Et pour l'exemple, pour « faire passer des messages » donc, on s'en prend à des associations de lutte contre l'islamophobie, des organisations humanitaires, des mosquées. Des entités auxquelles on ne reproche rien de concret si ce n'est de s'organiser de manière autonome, de s'inviter dans le débat public, de se mêler de politique, de créer de véritables espaces de solidarité - souvent d'ailleurs pour pallier les manquements de l'État -, de mettre en cause le roman national et de dénoncer le racisme d'État. Et puisque la chanson dit qu'il faut « passer le message à son voisin », on s'assurera aussi de renforcer le cordon sanitaire autour de ces associations et de leurs luttes. C'est comme ça qu'il faut comprendre la polémique autour de l'Observatoire de la laïcité. Des articles parlent de l'éviction à venir de Jean-Louis Bianco, son président et Nicolas Cadène, le rapporteur général de cet observatoire. En cause ? Leurs prises de position contre le « dévoiement de la laïcité » et des discussions avec le CCIF. Traduction 1 : ils ne sont pas suffisamment en phase avec l'islamophobie ambiante. Traduction 2 : le gouvernement leur a fait une Wejdene, en mode « tu prends tes arabes sales et tu hooooooors de ma vue ».
Ils savent pourtant très bien, en haut lieu, que dans de tels contextes les mesures de ce type sont à côté de la plaque, inefficaces et contre-productives.

Mais, et alors ? En réalité, il ne s'agit pas tant de se poser les bonnes questions (il y en aurait tant), de régler les problèmes de fond, que d'exploiter au maximum la sidération et l'émotion populaires pour marginaliser davantage encore les forces contestataires et communautaires précitées, renforcer l'arsenal sécuritaire et justifier de nouvelles violations des droits et des libertés fondamentales. D'abord pour les musulmans puis, parce que tout finit par s'étendre d'une manière ou d'une autre, pour le reste de la population. On pense à cette phrase de Christophe Barbier sur BFM TV, si transparente, si terrifiante : « profitons de cette tragédie pour faire une loi Avia validée constitutionnellement ». L'indécente stratégie du choc. « Profiter » de cette tragédie, c'est précisément ce que ce pouvoir fait. Au détriment de tout.Et dire que ce sont les musulmans et les organisations qu'ils dirigent qui sont appelés à faire la démonstration de leur compassion, de leur solidarité...de leur humanité, finalement.

Enfin, bref.
Il y a tant de choses à faire.
À commencer par soutenir, de toutes nos forces, les associations (comme le CCIF, BarakaCity, Ummah Charity...) qui sont menacées de dissolution.
Tenons bon. Ne lâchons rien.

Sihame Assbague

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