Israël - Le plus grand perdant des élections : le sionisme libéral.

Un article de la journaliste et écrivaine américaine Mairav Zonszein dans "+972 Magazine", 26 septembre 2019

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The biggest loser in this election: Liberal Zionism

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➤ Les Israéliens votent systématiquement contre l'idée d'un Israël juif et démocratique aux côtés d'un État palestinien. Il est maintenant impossible de voir comment cela pourrait être réalisé.

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Le chef de la Liste commune, Ayman Odeh (à droite), et Ahmad Tibi, membre du parti, arrivent à la Knesset le 22 septembre 2019 pour une réunion avec les membres du parti. (Yonatan Sindel/Flash90)

Dimanche, Ayman Odeh, le président de la Liste commune, a rencontré le président Reuven Rivlin pour annoncer la décision de son parti de soutenir Benny Gantz, président du parti Bleu et Blanc, comme Premier ministre. Dans un effort pour contrecarrer un autre mandat de Nétanyahou, Ayman Odeh a fait ce qu'aucun autre politicien israélien ne fait - il a formulé une vision pour l'avenir du pays : "Nous voulons vivre dans un lieu pacifique fondé sur la fin de l'occupation, l'établissement d'un État palestinien aux côtés de l'État d'Israël, une véritable égalité, au niveau civil et national, la justice sociale et la démocratie pour tous".

Cette position n'est ni nouvelle ni radicale. Elle représente plutôt l'esprit du camp de la paix israélien des années 1990. Il s'agit fondamentalement d'une approche sioniste libérale sioniste, mais le seul homme politique israélien qui l'exprime est un homme politique musulman palestinien de Haïfa. Odeh préside le Parti socialiste arabo-juif Hadash, qui, avec les trois partis dominés par les Arabes, forme la ‘Liste commune’ ; après avoir remporté 13 sièges à l'élection de la semaine dernière, la Liste commune est désormais le troisième plus grand parti de la Knesset.

L'éditorial d'Odeh dans le New York Times Sunday a traduit pour un public américain ce que de nombreux citoyens palestiniens et un petit nombre de citoyens juifs croient : "Le seul avenir pour ce pays est un avenir partagé, et il n'y a pas d'avenir partagé sans la participation pleine et égale des citoyens arabes palestiniens.

Si vous êtes un champion de la démocratie libérale, ou simplement un réaliste, il est difficile de contester cette affirmation, d'autant que les citoyens palestiniens représentent 20% de la population d'Israël. Pourtant, ce n'est pas seulement une position minoritaire en Israël, c'est aussi une position persécutée et délégitimisée. Avec ou sans Netanyahou, il n'y a aucune perspective réaliste que la Liste commune soit invitée à rejoindre une coalition gouvernementale (depuis la fondation de l'État, aucun parti israélo-palestinien n'a fait partie du gouvernement) ou même de diriger l'opposition. Les citoyens palestiniens d'Israël ont montré qu'ils ont suffisamment de pouvoir pour être sur la carte politique, mais pas assez pour la changer.

Après la publication des résultats des élections la semaine dernière, Netanyahou a parlé de la nécessité d'un "gouvernement sioniste fort" (code pour ‘’Jewish-Only’) et a qualifié la liste commune d'"antisionistes". De même, le Parti Bleu et Blanc, comme la majorité des Israéliens, soutient qu'Israël est le foyer national du peuple juif où les seul Juifs ont un droit à l'autodétermination. Blue and White s'est présenté comme une plateforme anti-Netanyahou ; pendant sa campagne, le parti s'est fait le champion du pluralisme et a insisté sur la promesse d’abroger la loi discriminatoire de l'État-nation juif.

En fin de compte, cependant, l'État-nation juif formalise précisément ce en quoi ils croient. Ils sont émotionnellement et idéologiquement attachés à l'idée qu'Israël doit être un État qui donne la priorité aux droits des Juifs sur ceux des citoyens non-juifs. Aussi libéraux soient-ils ou prétendent-ils l'être, ce fait prime toujours sur l'autre, privant des centaines de milliers de citoyens palestiniens de l'égalité des droits et de la possibilité d'y parvenir.

Un récent sondage réalisé par l'Institut israélien pour la démocratie montre que 76 % des citoyens palestiniens sont favorables à ce que la Liste commune se joigne à une coalition au pouvoir et que leurs représentants siègent comme ministres au gouvernement. Près de la moitié des citoyens juifs (49 %) s'opposent à cette idée. Cela rend ôte tout sens à l'affirmation selon laquelle les citoyens palestiniens sont des antisionistes ou des rejectionistes (rejectionists), puisqu'ils prennent manifestement une part active dans le processus politique.

Après deux élections en un an, qui n'ont pas permis d'obtenir une majorité claire, le pays se trouve dans une impasse politique ; la situation reflète à la fois la situation difficile du modèle sioniste libéral et de l’obstination à un consensus israélien. Un État ethnique juif ne peut pas, par définition, être un Éat libéral et démocratique - en particulier lorsque sa population comprend une importante minorité autochtone ayant une identité nationale et culturelle distincte.

Depuis la fondation de l'État, les dirigeants politiques israéliens de droite et de gauche ont donné la priorité à l'appropriation des terres et à la colonisation juive plutôt qu'à l'octroi des mêmes droits civils à tous les citoyens, sans distinction de nationalité ou de religion. Cette politique s'est faite au détriment de la recherche d'une solution politique - sans parler d'une solution durable - qui reconnaîtrait les droits et les aspirations des deux peuples.

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Des milliers d'Israéliens juifs brandissent les drapeaux israéliens alors qu'ils célèbrent la Journée de Jérusalem à la Porte de Damas, en route vers le Mur occidental, le 13 mai 2018. (Yonatan Sindel/Flash90)

"Bleu et blanc", le Likoud, Yisrael Beitenu d'Avigdor Liberman, les partis orthodoxes et même l'Union démocratique du centre-gauche et les partis travaillistes-gesher sont tous confrontés à cette même crise. Ils prétendent être libéraux et insistent sur le fait qu'ils sont démocratiques, mais ils n'ont toujours pas trouvé comment traiter avec les citoyens palestiniens d'Israël, tels que représentés actuellement par Ayman Odeh, ou le peuple palestinien en général. Il est intéressant, par exemple, de noter que le parti israélien de centre-gauche s’est appelé l'Union sioniste lors des élections de 2015, alors que cette année nous avons vu la formation de l'Union démocratique (une fusion de Meretz, Ehud Barak et Stav Shaffir du parti travailliste), exposant la tension entre sionisme et démocratie et, apparemment, reconnaissant que pour être de gauche en Israël, vous devez, en définitive, préférer le premier à la seconde. Cela en dit long sur l'état actuel de la politique israélienne.

Le plus grand perdant de la deuxième élection israélienne de 2019 est le sionisme libéral. L'idée qu'Israël puisse être un État juif et démocratique avec des frontières internationalement reconnues, qui à la fois reconnaît sa minorité nationale palestinienne et parvient à un accord pour établir un État palestinien, a subi un coup fatal. Les Israéliens ont toujours voté contre cette idée ; il est maintenant impossible de voir comment elle pourrait être réalisée.

Ayman Odeh est un leader pragmatique, efficace et intègre. En insistant dans son éditorial du New York Times sur le fait qu'"il y a assez de place pour nous tous dans notre patrie commune, assez de place pour la poésie de Mahmoud Darwish et les histoires de nos grands-parents, assez de place pour nous tous pour élever nos familles dans l'égalité et la paix", il met les Israéliens libéraux au défi de regarder dans le miroir et trouve un moyen de concilier leurs vues politiques particulières (leur sionisme) avec leurs valeurs. Ils ne peuvent le faire qu'en acceptant que les Palestiniens - qu'ils soient citoyens, résidents ou apatrides sous occupation - ne partent pas. La nature précise de la solution politique, qu'il s'agisse d'un État ou de deux, est d'une importance secondaire par rapport à la recherche d'une formule selon laquelle Juifs et Arabes ont les mêmes droits et vivent dans la paix et la dignité.

MAIRAV ZONSZEIN, 26 septembre

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Mairav Zonszein est une journaliste et rédactrice en chef qui écrit sur Israël-Palestine et son rôle dans la politique américaine. Ses articles sont publiés dans The Guardian, The New York Times, The Washington Post, The New York Review of Books, The Intercept, VICE News, Foreign Policy et plusieurs autres.

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