En Colombie, de quelle paix parle-t-on ?

L'annonce, il y a quelques heures, de la résurrection de la guérilla des FARC-EP par quelques-uns de ses anciens leaders, est un coup de plus porté à un processus de paix déjà mal en point. Dans le pays, plusieurs visions de la paix s'affrontent : mais de quelle paix parle-t-on ?

Capture d'écran de la vidéo "Mientras haya voluntad de lucha habrá esperanza de vencer", annonçant le retour de la guérilla FARC-EP. © FARC-EP / Jacobo Alape sur YouTube Capture d'écran de la vidéo "Mientras haya voluntad de lucha habrá esperanza de vencer", annonçant le retour de la guérilla FARC-EP. © FARC-EP / Jacobo Alape sur YouTube

Fin juin 2019, après une année passée à étudier et à militer à Bogotá, en Colombie, je rentre de ma dernière soirée à la maison culturelle El Caracol, dans le quartier de Techotiva. Nous bavardons avec le chauffeur du taxi qui nous ramène dans le centre. Sur la Calle Sexta, grande artère de cette ville monstre, on croise un grand nombre de sans-abri, autour de lieux connus de trafic et de vie de ces laissé-e-s pour compte. Alors que je déplore l'absence de considération de la société colombienne envers ces personnes, le chauffeur nous demande "¿Ustedes conocen Puerto Boyacá?" (Connaissez-vous Puerto Boyacá ?).

À l'arrière, nous, trois étudiant-e-s militant-e-s qui rentrons de soirée, déglutissons avec difficulté. Puerto Boyacá est la ville où ont été fondées les AUC, les Autodéfenses Unies de Colombie, le principal groupe paramilitaire, auteur de milliers de crimes contre les populations civiles, les leaders sociaux, les syndicalistes, les "déviants" en tout genre : les minorités (de genre, ethniques...), sans-abri, drogué-e-s... Dans les zones contrôlées par les paramilitaires, tout-e-s celles et ceux qui ne sont pas considéré-e-s comme des "ciudadanos de bien" (des citoyens de bien, nous y reviendrons) sont des "objectifs militaires".

Nous répondons avec prudence que nous connaissons la ville de nom, mais que nous n'y avons jamais mis les pieds. Il nous raconte alors que lui connaît bien, et que, là-bas, ils ont une solution radicale pour les déviant-e-s, les drogué-e-s, qui ont, pour lui "choisi cette vie" : à l'arrivée dans la ville, ils ont deux jours pour trouver un travail, être utiles à la société et arrêter de vivre dans la rue en se droguant, sous peine de finir dans le fleuve, décapités. Et ça, c'est apparemment la seule solution qui vaille pour mettre fin au fléau des sans domiciles et de celles et ceux qui n'acceptent ni l'autorité ni les normes sociales imposées par les paramilitaires.

Cette solution, généralisée au sein d'une doctrine appelée la "limpieza social", littéralement "lavage social", est plébiscitée aujourd'hui ouvertement par un certain nombre d'acteurs sociaux et politiques, plus ou moins liés au paramilitarisme. De larges pans de la société et de l'élite politique colombienne la soutiennent à mots couverts, en sous-entendant que la paix n'est pas possible sans l'élimination physique comme sur le plan des idées de celles et ceux qui ne seraient que des "rebelles" en manque de rébellion. Pour ceux-ci, la paix paraît être le contraire du conflit social, et synonyme d’une sécurité à tout prix pour les citoyennes et citoyens face au danger de l’insurrection populaire. Le processus de paix est ici entendu comme la démobilisation et la réduction à néant de l’armée insurrectionnelle des FARC-EP, avec l’idée que cela suffira pour assurer une paix durable. Il existe cependant d’autres visions, qui soutiennent que le conflit armé en Colombie est aussi un conflit social, avec des problématiques sociales, politiques, culturelles, économiques, qui doivent être résolues pour espérer vivre en paix. Enfin, une dernière vision cherche à conjuguer les deux premières, comme un « en même temps » tout macroniste à la sauce colombienne.

Il est dès lors intéressant de se poser la question : de quelle paix parle-t-on en Colombie ? Quels sont les enjeux actuels du processus de paix, quelles possibilités ouvre-t-il, quelles sont les forces en présence ? En approfondissant les trois postures décrites plus haut, j’essayerai d’esquisser quelques éléments de réponse.

L'Accord de La Havane, et après ?

Revenons quelques années en arrière. Le 24 novembre 2016, après de nombreux rebondissements, l'Accord Final pour la Fin du Conflit et la Construction d'une Paix Stable et Durable est signé entre le gouvernement colombien et les Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes - Armée du Peuple (FARC-EP). L'Accord en lui-même est déjà une version allégée de ce qui fut négocié à La Havane durant de longues années entre les émissaires de "la plus vieille guérilla du monde" et le gouvernement colombien présidé par le libéral Juan Manuel Santos. L'Accord proposait une résolution du conflit passant par la réconciliation, la recherche de la vérité et de la justice sur les crimes commis par les différentes parties (FARC, paramilitaires, militaires), mais aussi le dépassement de certaines problématiques sociales, culturelles, économiques et politiques, jugées comme faisant partie des causes structurelles du conflit armé.

Depuis 2012 et le début des négociations secrètes entre le gouvernement et les FARC à La Havane, la tendance est clairement à la baisse dans les indicateurs de violence : le taux d’homicide a baissé par exemple de 10%, le nombre de victimes de mines antipersonnelles de 90%... Le gouvernement Santos puis celui de Duque n’ont de cesse de s’enorgueillir de cette paix qui paraît de plus en plus proche.

Et pourtant, il y a un écart important entre les discours et les faits. Depuis 2016 et la signature de l’Accord de Paix, plus de 700 leaders sociaux ont été assassinés. Les déplacements forcés de population continuent dans bien des régions. Même si la tendance générale est à la baisse depuis 2012, les chiffres d’homicides, de morts au combat et de victimes de mines antipersonnelles sont repartis à la hausse en 2018 et 2019. Dans les zones anciennement contrôlées par les FARC-EP, l’Etat n’a qu’une présence que très sporadique. Bien souvent, il ne s’agit que de contrôler militairement la zone, voire de laisser faire les différents groupes armés qui se sont emparés du vide laissé par l’ancienne guérilla qui faisait office d’Etat sur ces territoires. Le narcotrafic fait des ravages, autant dans les zones rurales où il est présent par une explosion du nombre d’hectares cultivés en coca que dans certaines zones urbaines, frontalières ou de “corridors” permettant d’acheminer la coca ou ses dérivés vers ses destinations finales. 

Des visions de la paix qui s'affrontent 

Il apparaît assez rapidement que nous nous trouvons face à une incompréhension presque totale entre plusieurs visions de la paix. En Colombie, tout le monde parle de Paix, tout-e-s en font leur étendard, leur objectif politique. Mais on ne parle pas de la même paix.

Il y a tout d’abord la paix d’Alvaro Uribe, qui est poursuivie aujourd'hui par son poulain  (ou sa marionnette, c’est selon) Ivan Duque. En 2002, son élection à la Présidence de la République fut un véritable cataclysme politique. En effet, il fut le premier à faire campagne et à remporter les élections en promettant de ne plus chercher à négocier la paix avec les FARC-EP, comme presque tous ses prédécesseurs l’avaient fait. De 2002 à 2010, il mena une guerre totale aux guérillas, et aux révolutionnaires en tout genre. Les objectifs de guérilleros mort-e-s au combat qu’il donna aux Forces Armées furent à l'origine d’une tragédie nommée les “falsos positivos1, plus d’une dizaine de milliers d’innocent-e-s tué-e-s pour “faire du chiffre”, alimenter les médias et remplir les objectifs. Il légitima les “autodéfenses paysannes”, groupes paramilitaires et autres milices armées au service des narcotrafiquants et des propriétaires terriens désireux de se défendre des FARC-EP et d’accroître leur pouvoir sur la société colombienne. Pour une part importante de la société colombienne, Uribe est un héros, qui a “sauvé le pays des FARC”. La paix est comprise comme l’absence d’une insurrection, c’est-à-dire une société sans présence d’éléments subversifs venant déranger la bonne marche de la société et les avancées du marché. Cette paix-là légitime l’action coercitive d’une armée violant les droits fondamentaux, coordonnée avec différents groupes armés comme des paramilitaires, car la paix ne peut être acquise que par l’élimination, même physique, des éléments subversifs. Le chauffeur de taxi, par exemple, peut être compris comme un partisan d’Uribe.

En dépit d’un Accord de Paix qui reconnaissait l’existence de causes structurelles au conflit armé, le gouvernement d’Ivan Duque fait mine de croire que la paix ne concerne que les FARC, et que le gouvernement n’est là que pour assurer leur démobilisation, sans s’attaquer aux causes structurelles de la violence. Ainsi, début 2019, un historien niant l’existence d’un conflit armé en Colombie depuis la seconde moitié du XXe siècle fut nommé à la tête du Centre de Mémoire Historique, chargé du travail de mémoire sur le conflit armé. De la même manière, des coupes sèches ont été réalisées dans le budget du Système Intégral de Vérité, Justice, Réparation et Non Répétition (SIVJRNR), chargé de la recherche de vérité sur les crimes commis pendant le conflit, la recherche des personnes données pour disparues et le système de justice transitionnel, permettant d’avancer dans la connaissance de la vérité et dans les réparations aux victimes.

Par ailleurs, il y a la paix vue par la FARC2 et les secteurs alternatifs de la politique colombienne (comme Gustavo Petro, le premier candidat de gauche à arriver au second tour de la présidentielle en 2018), le mouvement social étudiant, ouvrier, indigène, paysan, afrocolombien… Il s’agit de la paix par la justice sociale. Alors que la paix d’Uribe est négative (elle se définit par l’absence), cette paix-là est positive, elle demande une construction collective et des changements structurels pour proposer une autre société. La paix serait donc l’opposé de l’injustice, des inégalités, en plus d’être l’opposé de la violence et de la confrontation armée. Les secteurs politiques, culturels et sociaux qui promeuvent cette paix-là pensent qu’il n’est pas possible de faire la paix sans résoudre les problématiques sociales qui furent au cœur du conflit armé colombien, dès la création des premières guérillas dans les années 50-60 jusqu’à aujourd’hui : la concentration des terres, l’exclusion politique de secteurs alternatifs, la corruption, les inégalités sociales criantes, la pauvreté d’une grande partie de la population rurale et urbaine…

Enfin, il y a une sorte de ligne de crête entre ces deux postures, incarnée en son temps par l’ex-président Santos, puis par l’ex-candidat présidentiel Sergio Fajardo. C’est une vision libérale de la paix, qui croit qu’avec les traités, les accords, l’amélioration de l’économie et de la démocratie il sera possible d’arriver à la paix. Cette approche consensuelle a aussi, on s’en doute, présidé à la rédaction de l’Accord Final pour la Paix de 2016, comme elle avait présidé à celui qui a donné naissance à la Constitution Politique de 1991. Cette posture est aujourd’hui très critiquée tant par la droite uribiste que par la gauche comme manquant de cohérence. La défense de l'état de droit, l'ouverture au marché et le développement font partie des engagements forts de ce secteur politique très présent dans les grandes villes comme Bogotá, Cali ou Medellín.

Aujourd'hui, jeudi 29 août 2019, Iván Márquez, Jésus Santrich et quelques autres figures des anciennes FARC-EP ont publié une vidéo-manifeste sur YouTube, dans laquelle ils dénoncent le non-respect de l’Accord de Paix et à l’attitude guerrière du gouvernement, et manifestent la « deuxième naissance » des FARC-EP. Ils estiment que la paix a été tant bafouée qu’ils ne peuvent plus y croire, et que la lutte armée est de nouveau la seule option pour les révolutionnaires. Quelles seront les impacts de ce resurgissement d’une structure politico-militaire des FARC-EP ? Comment réagiront les responsables politiques de la droite, de la gauche ou du centre face à cette nouvelle configuration ? Telles sont les questions qui méritent d’être posées à l’aune de ce grand défi. La paix n’est-elle déjà redevenue qu’un horizon lointain pour le peuple colombien ?

 

1 En français, les « faux positifs », un « positif » étant, dans le jargon militaire colombien, une mort ennemie au combat.

2 Distinction importante : la FARC est la Force Alternative Révolutionnaire du Commun, le parti politique issu de la démobilisation des FARC-EP.

Cet article se veut comme une introduction pour aider à la compréhension du contexte actuel de la Colombie, et partant, chercher à mieux appréhender les dynamiques locales, nationales et régionales. Il n’est en aucun cas parfait, et l’auteur de ces lignes reste ouvert à toute discussion, remarque, rectification ou conseils bienvenus.

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