Exclure pour sécuriser : la machine infernale du rejet ?

Un regard psychologique sur les risques des discours stigmatisants après les attentats.

     

      Il y a plus de deux mille ans, ce bon vieux Aristote disait que l’Homme est un animal politique, reconnaissant ainsi que l’être humain fait partie d’une société autant que le monde social fait partie de lui. D’après le psychologue américain Roy Baumeister (1), il n’a pas seulement envie de compagnie, il éprouve un réel besoin biologique d’être avec les autres et d’appartenir à un groupe (need to belong), hérité d’une sélection naturelle qui aurait favorisé les « individus sociables » portés sur la vie en commun.
       Pourtant, l’exclusion sociale et l'isolement sont des peines sociales couramment pratiquées et intégrées dans nos mécanismes sociaux et politiques. Nul besoin de remonter jusqu’à l'Ecclesia athénienne qui votait l’ostracisme pour dix ans des citoyens jugés dangereux pour la démocratie, les situations de harcèlement au travail et la récente tournure du débat politique témoignent de cette vieille ambivalence humaine : le besoin d’appartenance va de pair avec une tendance à l’exclusion.

       Depuis la nouvelle vague d’attentats, au lieu de panser une unité nationale meurtrie, certains politiques et éditorialistes se livrent une surenchère de discours stigmatisants de deux sortes envers les musulman.ne.s : stigmatisation explicite et stigmatisation implicite.

       Récemment, les discours qui stigmatisent explicitement l’islam se sont singulièrement durcis et étendus au-delà des frontières partisannes traditionnelles. Ces propos ne sont plus seulement ceux d’un Éric Zemmour comparant le nazisme à l’islam ou de l’extrême droite, mais également ceux de François Fillon, récemment sorti de son mutisme pour rappeler que la France « a un problème avec la religion musulmane » (2). Les plateaux télévisés ne sont pas en reste : Guillaume Bigot compare l’islam à une « idéologie mortifère » (3), Nadine Morano
affirme qu’il faut « poser le problème de l’islam » (4) etc. Ces discours font même écho jusqu’au ministre de l"intérieur qui s’est dit « choqué » par les « rayons communautaires » avant de dénoncer un « lien réel entre des militants de La France insoumise et les islamistes ».

       Cette critique de « l’islamo-gauchisme » est le moteur d’une stigmatisation implicite et insidieuse. Ce terme, qui n’est plus un schibboleth de l’extrême droite, se retrouve indistinctement dans le vocabulaire de l'éditorialiste Christophe Barbier que de celui de Jean-Michel Blanquer. Les « islamo-gauchistes » seraient ces personnes de la gauche qui auraient fait preuve de naïveté (au mieux) voire de complaisance (au pire) à l’égard des terroristes radicaux. Dans cette partition manichéenne de la France, le « bon camp » serait le leur, celui de ceux qui sont « prêts pour la guerre » et qui, au nom de la sécurité, ne sont pas avares de généralités et de propos stigmatisants à l’égard des musulman.ne.s de France.

       La stigmatisation est l’antichambre du rejet et le rejet : une pente verglacée vers l’ostracisme. Dans la houle du débat politico-médiatique, une question de bon sens manque pourtant : " ces personnes ont-elles réellement conscience des conséquences de leurs propos ? "

       À ce sujet, les récentes études en psychologie et en neurosciences donnent un aperçu édifiant (inquiétant) des effets pervers de l’exclusion sociale.

       Premièrement, la personne rejetée souffre, intensément. Le professeur de psychologie Kipling D. Williams est sans équivoque : « être exclu, rejeté ou ostracisé est l’une des pires expériences qu’une personne puisse endurer » (5). Les études abondent et complètent la liste sinistre des conséquences de l’exclusion : les victimes ont tendance à consommer davantage de malbouffe et à montrer des performances intellectuelles réduites (6), elles auront une espérance de vie plus courte (7), davantage marquée par l’anxiété (8) et par des risques accrus de
faire une dépression (9).

       Une étude fascinante avait été menée en 2003 par trois neuroscientifiques américains (10). Après avoir observé par IRMf (Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle) les cerveaux des participants exclus lors d’un jeu de balle virtuel, les chercheurs avaient alors conclu que « l'expérience douloureuse d’une exclusion sociale partage une architecture neuronale commune avec le traitement de la douleur physique » (11). La portée de cette conclusion dépasse de loin le cadre scientifique : si l’isolement social active les mêmes zones cérébrales que la douleur physique, alors les discours ayant pour effet (direct ou indirect) d’exclure une communauté sont non-éthiques en ce sens qu’ils font souffrir des personnes innocentes et non-républicains en prime puisqu’ils sont absolument contraires aux trois principes fondamentaux de notre devise.

       Si nous étions de purs égoïstes froidement pragmatiques nous condamnerions également l’exclusion sociale pour une autre raison : notre sécurité personnelle. L’exclusion sociale n’est pas simplement dangereuse pour la victime, elle l’est également pour ceux qui en sont les coupables et même pour les badauds. À ce sujet, le professeur de psychologie Jean Twenge avait mené en 2001 une étude restée célèbre afin de déterminer les effets de l’exclusion sur le niveau d’agressivité des personnes ciblées (12).

       Dans le cadre de l’expérience, les participants étaient réunis dans une pièce commune et il leur était alors annoncé qu’ils joueraient un jeu de balle virtuel en binôme. Une fois mis dans une pièce séparée, la moitié d’entre eux se voyait aléatoirement répondu que personne ne voulait jouer avec eux tandis que la seconde moitié, à l’inverse, avait la joie d’apprendre que tout le monde voulait être en binôme avec eux. Les participants commençaient alors le jeu virtuel avec leur partenaire et le gagnant pouvait ensuite infliger au perdant un bruit dont il pouvait choisir l’intensité et la durée. Les participants jouaient en réalité contre un programme informatique et les chercheurs évaluaient leur niveau d’agressivité à l’intensité et à la durée du bruit qu’ils infligeaient à l’issue de la partie (une méthode classique pour mesurer le niveau d’agressivité). Non seulement les participants rejetés étaient plus agressifs envers une personne du groupe qui les avait exclus mais la découverte la plus cruelle de cette expérience avait été de constater qu’ils étaient également plus agressifs envers un membre extérieur au groupe autrement dit : envers une personne innocente. À l’issue de cette expérience, les chercheurs concluaient qu’ils trouvaient « moins étonnant que le rejet social, en dehors du laboratoire, puisse quelquefois mener à des réactions cruelles, brutales voire meurtrières » (13).

       Malheureusement, cette hypothèse du lien causal entre rejet et tueries a été confirmée par d’autres études. En 2003 quatre professeurs en psychologie ont interrogé le rôle du rejet dans les tueries en milieu scolaire (school shooting) (14) . Pour ce faire, ils ont minutieusement étudié quinze profils de jeunes coupables de ces meurtres entre 1995 et 2001 et ils ont alors découvert que parmi eux,12 (soit 80 %) avaient clairement été identifiés comme victimes de harcèlement et d’isolement dans leur école. Luke Woodham, jeune de 16 ans, après avoir tué deux étudiantes et sa mère, expliquera : « J’ai tué parce que des gens comme moi sont maltraités chaque jour », établissant de lui-même le lien entre son harcèlement, son exclusion et les meurtres qu’il a commis.

       Ces conclusions sont graves mais demandent à être relativisées. Le rejet social n’est pas le seul facteur explicatif : la situation familiale et sociale, l’accès à une arme à feu, la présence de troubles mentaux (etc.) sont autant d’autres facteurs explicatifs de ces tueries scolaires. En somme, le rejet ne suffit pas à « faire un tueur » mais il peut y contribuer.

       Tous ces résultats ont de quoi laisser interdits. Nous nous sommes demandés tout à l’heure si les complices de la stigmatisation et de la marginalisation des musulmans étaient conscients des conséquences que pouvaient entraîner leurs discours. Qu’ils soient ignorants ou parfaitement au fait de ce à quoi ils jouent, en cultivant la stigmatisation et le rejet social ils risquent d’attiser la violence et la radicalisation qu’ils prétendent combattre.

       Nous avions conclu qu’un discours sécuritaire stigmatisant et ostracisant était immoral, il apparaît à présent comme étant potentiellement dangereux pour la paix sociale.

       Ces dernières semaines, nous avons vu les cerveaux s’échauffer, les muscles se tendre et le mot « guerre » circuler sur toutes les bouches. Pourtant, l’intégration sociale et les valeurs qui lui sont liées (la tolérance et la fraternité) sont tout autant des « armes de paix » et de prévention contre la criminalité et le terrorisme. Elles mériteraient d’être considérées avec tout le sérieux et l’attention qu’exigent les études scientifiques citées plus haut.

       En grec Krisis est l’action de choisir. Si les temps de crise appellent une prise de décision, ne prenons pas la boule noire et rappelons nous que si nous ne pouvons pas prévoir l’avenir, nous pouvons le préparer.

 

(1) Baumeister, R.F, Leary, M. R. The need to belong : Desire for interpersonal attachments as a fundamental human
motivation. Psychological Bulletin, 117, 497-529, 1995.
(2- Pour François Fillon, « il y a un problème avec la religion musulmane », Le Point, publié le 20 octobre 2020.
(3) Gontier S. Après le meurtre de Samuel Paty, le concours Lépine des idées d’extrême droite, Télérama, publié le 20 octobre
2020
(4) Ibid.
(5) « to be excluded, rejected, or ostracized is thus among the most devastating experiences a person can endure » in.,
Williams, K. D, Forgas, J. P, Von Hippel, W. The social outcast ostracism, social rejection, bullying. The Sydney
symposium of psychology, 2005, Preface, p. xix.
(6) Baumeister R. F, Dewall, C. N. ibid., p. 53-74.
(7) Fiske S. T, Yamamoto M. ibid., p.185-199.
(8) Cacioppo J.T, Hawkley L. C, ibid., p.91-108.
(9) Romero R, Downey G, ibid., p.131-154.
(10) Eisenberger, N. I., Lieberman, M. D., & Williams, K. D. Does rejection hurt ? An fMRI study of social exclusion. Science,
302, 290-292, 2003.
(11) « evidence suggests that the distressing experience of social exclusion might share neural architecture with the affective
processing of physical pain », ibid.
(12) Twenge, J. M., Baumeister, R. F., Tice, D. M., & Stucke, T. S. If you cant join them, beat them : Effects of social
exclusion on aggressive behavior. Journal of Personality and Social Psychology, 81(6), 1058–1069, 2001.

(13) « less astonishing that rejections outside the laboratory can sometimes lead to cruel, brutal, and even lethally violent
reactions » ibid.
(14) Leary, Kowalski, Smith & Phillips. Teasing, Rejection, and Violence : Case Studies of the School Shootings. Aggressive
behavior, Volume 29, p. 202–214, 2003.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.