Libre

« Je vais être… libre. Libre ! » par Magyd Cherfi

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« J’ai le bac ?

Elle m ‘a serré fort dans ses bras et instantanément :

- C’est ta mère qui va être contente.

- Hein ? Oui bien sûr.

J’en étais pas encore à ma mère. J’étais en pause sur moi-même, dans l’état des lieux de ma vie.

Un écho dans ma tête répétait « j’ai le bac,  j’ai le bac », comme une consécration suprême, comme un élu accède à la présidence, un prince au trône.

Agnès a juste répété :

-Ta sœur, elle l’a dit à ta mère.

Elle savait tous les nœuds oedipiens qui me liaient à ma mère, elle était ma copine de toujours, appréciée des mamans pour sa délicatesse et sa façon de ne pas bousculer leurs petits progrès pour accéder à un français potable. Elle avait même appris le kabyle pour soulager ma mère. Elle commettait pas d’impairs, elle respectait les codes des familles, heureuse d’avoir été adoptée par la communauté. C’était la Française autorisée à pénétrer dans les « maisons des Arabes » sous couvert de copinage avec l’une ou l’autre de nos sœurs.

Elle savait toute la traque dont j’étais la victime, de cette attente infernale de ma mère qui n’espérait rien d’autre qu’une annonce au journal télévisé d’une victoire éclatante de son fils. Quelle qu’elle soit pourvu qu’elle soit homérique. Et ça l’épatait, Agnès, que l’obtention d’un bac se joue à la vie à la mort.

- Au fait, je l’ai dit à ta sœur.

-Oui j’ai compris (sous-entendu : la cité entière et au-delà est informée du miracle. Prépare-toi).

J’ai repris des couleurs ne sachant plus dans quel ordre je devais agencer à la fois ma stratégie d’approche et mes émotions vraies. Oui, d’abord souffler un bon coup, reprendre mes esprits. Bon j’ai le bac. Putain j’ai le bac. Je suis le King et ma mère n’aura qu’à bien se tenir. Finis les « A quelle heure tu rentres ? », « Tu pars avec qui ? », « Et qui est cette fille ? ».

Je vais être… libre. Libre ! Rien qu’à l’évocation de ce mot, j’ai senti une brise de Provence me caresser le dos, j’ai frissonné. J’ai eu froid, puis chaud puis encore froid. Le tic-tac des minutes me faisait prendre conscience d’un bouleversement à venir. Je me sentais déjà quelqu’un d’autre, en tout cas, quelqu’un tout court. » Magyd Cherfi – Ma part de Gaulois p201

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