Il pue

Chaque mercredi quand il redescend du bus, ils disent qu’il pue.

Oh bien sûr ils ne le disent pas devant lui, non. D’ailleurs, comme il ne le sait pas, il leur cause, se mêle à leur conversation. Mais dès qu’il descend, les autres se gaussent et se moquent de lui. Il ouvre grand la fenêtre pour aérer. Et elle rit d’un rire aigu qui vole haut et chiffonne l’air. Ils ont pourtant l’air gentil, comme tout le monde, quand ils ne moquent pas. Et moi j’écoute et je ne dis rien.  Et chaque fois je me demande ce que je pourrais faire pour que cela cesse. Proposer au monsieur de s’asseoir à l’arrière ? Il a bien le droit de s’asseoir devant d’autant qu’il est toujours encombré de sacs. Lui dire que les autres trouvent qu’il pue et se moquent de lui dès qu’il sort du bus ? Tu n’y penses pas m’a dit mon petit-fils, premier du nom quand je leur ai raconté ça au dîner, il va être malheureux. Il ne le sait pas qu’on dit du mal de lui. Nous aussi on dit du mal de nous et nous ne le savons pas et tant que nous ne le savons pas, ça ne nous fait pas mal. Et ça arrive même que nous disions du mal des autres quand ils n’écoutent pas. Et ils m’ont conseillé de mettre de la musique dans le bus, pour ne plus entendre…

Après on s’est pris la tête avec les fachos. Il paraît qu’il y a un boulanger qui fait les meilleurs beignets à la confiture. Mais voilà, il n’a jamais caché qu’il est facho puisqu’il s’est même présenté sans étiquette même que tout le monde la connaît, l’étiquette. Et moi j’ai dit que jamais je ne pourrai gouter ses beignets. J’ai habité pendant dix années devant une boulangerie dont j’ai appris que le patron était facho ; je n’ai jamais pu manger son pain. Mon petit-fils second du nom (j’en ai trois) m’a dit que je fais de la ségrégation et que je veux encourager que chacun reste dans son camp. Que je n‘aime que les gens qui ont les mêmes idées que moi. Mon petit-fils premier du nom m’a dit qu’il a des potes fachos qu’il aime beaucoup parce qu’ils sont gentils. Et moi je ne vois pas comment on peut être gentil quand on est facho et comment on peut aimer quelqu’un qui vote pour Le Pen j’ai dit. Moi je ne sais pas faire ça.

Mon petit fils second du nom m’a demandé ce que j’avais contre les fachos et j’ai crié, enfin j’ai parlé fort et j’ai dit qu’ils sont antisémites et racistes et qu’ils ont tué les juifs pendant la guerre.

Et on a arrêté de parler, parce qu’après ça, il n’y avait plus rien à dire… Et c'est à cause de moi.

Comment ils font les autres grands-parents je me suis demandée… Il faut bien essayer de servir à quelque chose…  Moi j’ai de la chance de les avoir sous la main ces deux-là, et je crois bien qu’ils sont beaucoup plus sociables et gentils que moi. Même avec les cons.

Avant de monter dans le bus tout à l’heure j’avais cueilli ça.

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Et ça…

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Et quand je les regarde ces images, j’ai les yeux qui piquent…

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