« La gauche c’est ce mouvement infini de l’égalité »

« La gauche c’est renverser des rapports de force. Rapports de force d’inégalités, d’oppressions, d’injustices. On ne renverse pas ces rapports de force sans mobiliser la société. » Edwy Plenel

Gauche : les alliances nécessaires pour un bloc majoritaire et populaire © Regards

« Regards » a organisé une rencontre débat avec Edwy Plenel et Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac.

Ci-dessous, le verbatim de l’introduction de Plenel

« Comment en sommes-nous arrivés là, à ce désastre ? A cet effondrement, du quinquennat de François Hollande. A ces gens qui sont passés aux côtés obscurs de la force, à l’instar du symbole que représente Manuel Valls. Tous ces gens qui ont dévalé l’escalier et qui se pensent de gauche et qui agissent, vivent et pensent à droite. Profondément. Sont du côté du conservatisme. Quelle est la clef ?

La réponse, dans le livre, c’est débord de revenir aux fondamentaux.

Qu’est-ce que la gauche ?

La gauche, c’est pas un certificat de baptême. C’est pas je suis de gauche. Je suis dans tel parti, je suis dans tel mouvement, donc je suis de gauche. Non. La gauche, ça se vérifie tous les jours. Ça se vérifie au présent. La gauche c’est un refus, c’est une négation. Il y a des partis, des réalités politiques qui suivent la gauche, qui peuvent devenir conservatrices. Réactionnaires et dominatrices. Nous serions en Chine, nous serions ici nous ne pourrons pas nous réunir, mais rassemblés contre les oligarques du parti communiste chinois. Contre l’exploitation et l’absence de droits des travailleurs, contre la répression des gouvernements démocratiques de la société, contre l’absence de liberté syndicale. En Chine où c’est un parti communiste qui a fêté son centenaire avec Karl Marx, son symbole. Donc, la gauches encore une fois, n’est pas un certificat de baptême. Il y a eu des gauches réactionnaires, des gauches colonialistes, il y a eu un responsable de la torture pendant la guerre d’Algérie, qui est mort e 1989, dans son lit, tranquillement, et qui était parlementaire socialiste jusqu’en 1980 ; il s’appelait Robert Lacoste. Et ça vaut de même pour la République, avec laquelle on nous bassine. La République, ça a des adjectifs. Il y a eu une république bourgeoise, une république répressive, une république réactionnaire, une république refusant le droit des femmes, une république colonialiste, et des élites républicaines qui ont accepté la collaboration sans aucun problème à partir de 1940.

Donc, qu’est-ce que la gauche ?

La gauche c’est un refus, une négation qui se vérifie en permanence.  Et qui à chaque fois, fait reculer les frontières de l’injustice, de l’inégalité, de l’oppression. C’est ce mouvement infini de l’égalité. Entendue au sens premier, de l’égalité naturelle, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, de croyance, de sexe, de genre et ainsi de suite. C’est cette gauche qui pose un jour la question de l’esclavage. Alors qu’une bonne partie des républicains de 1789 ne voulaient pas la voir quand ils étaient en Haïti, St Domingue, propriétaires d’esclaves. C’est la gauche qui pose les questions ouvrières, quand les républicains de février 1948 répriment dans le sang le mouvement ouvrier des ateliers nationaux. Et ces ouvriers qui à un moment disent, on veut parler pour nous-mêmes. C’est la gauche qui est portée par le mouvement féministe. Pas seulement le mouvement féministe qu’on a connu en 60, 70 et qu’on connaît maintenant avec me too, mais même et je le rappelle toujours, c’est cette figure, la grande Marie, que vous trouverez dans le Maitron, une institutrice, membre de la CGT qui a fait les premiers groupes de femmes dès les années 20 et qui à un moment pose la question des femmes. C’est la gauche qui pose la question de la colonisation quand une autre gauche nie l’existence d’une nation algérienne, pense qu’elle est du côté d’une culture supérieure, que ce fraternalisme dont parlait Aimé Césaire, et alors qu’elle n’est pas fidèle à cet acte fondateur dont parlait Louise Michel, qui, quand il y a la révolte d’Ataï, en Kanaky, déchire le drapeau rouge qu’elle avait avec elle et en donne la moitié à ceux qui vont rejoindre la révolte d’Ataï. Quand des communards héroïques, déportés en Nouvelle Calédonie se comportent comme des racistes, pensent que ces Kanaks ce sont des singes, et approuvent la révolte alors qu’ils devraient être solidaires de l’oppression.

Vous voyez bien que de fil en aiguille, nous en arrivons à nos débats d’aujourd’hui. Aux luttes contre la vie chère des Gilets jaunes, ils n’ont pas de certificat de baptême, on ne sait pas d’où ils viennent, aucun parti n’a décidé qu’ils allaient se révolter et puis tout d’un coup quelque chose surgit. Comme les quartiers populaires, les jeunes, les luttes, de ceux qui sont victimes de l’oppression liée à l’origine, du contrôle au faciès et des jeunesses, des populations racisées. Comme me too et tout nouveau mouvement et pour finir, pour en venir à la question de l’urgence, la question climatique. Il n’y a pas d’agenda climatique sans tous ces mouvements qu’au début on a diabolisé, on a ridiculisé, on a vu comme des mouvement d’activistes minoritaires, au point, ne l’oublions pas, que sous une présidence de gauche, e 1985, François Mitterrand a ordonné un crime d’Etat, un attentat terroriste contre le mouvement écologiste Greenpeace à l’été 85.

Donc la gauche c’est ce mouvement, c’est cette dynamique.

Donc pour comprendre ce qui est arrivé à la gauche aujourd’hui, je parle de la gauche partisane -je comprends bien, dans les nuances que certains mouvements en ont tenu compte, je pense évidemment que la France insoumise a essayé d’exprimer dans la période récente les mouvements sociaux , y compris dans la composition de son groupe parlementaire ; toujours est-il que dans l’ensemble, majoritaire de ses composantes, nous avons depuis quarante ans une gauche qui a oublié que son acte fondateur c’est le mouvement de la société.

La gauche c’est renverser des rapports de force. Rapports de force d’inégalités, d’oppressions, d’injustices. On ne renverse pas ces rapports de force sans mobiliser la société. Pour mobiliser la société faut l’accompagner, faut l’écouter, faut apprendre d’elle, faut être avec elle. Depuis les années 80, la gauche, oubliant ce qui lui a permis y compris ses victoires électorales, s’est identifiée au présidentialisme, ce pouvoir d’un seul qui confisque la volonté de tous, s’est identifiée au pouvoir étatique, comme si l’Etat était neutre, comme s’il fallait d’abord être des hommes d’Etat -l’expression consacrée- sans oublier évidement que l’Etat est traversé par les rapports de force sociaux, par, justement, les rapports de classes, qui sont au cœur de la société. Du coup une gauche qui en est venue -et vous en avez eu le spectacle notamment ces autre dernières années, dans nos débats totalement fous et ça a commencé sous le quinquennat Hollande, qui méprise la société, qui la regarde de haut, qui dit qu’elle pense mal, qui s’en méfie, qui se bouche le nez, qui ne se mobilise pas avec elle, qui ne fait pas de sursaut collectif contre les violences policières, pour les causes communes de l’égalité.

Mon propos est de dire ça. Il y a beaucoup de tristesse, parce que beaucoup de ce qui a été dit et qui se trouve dans mon livre, a été dit en temps et en heure et n’a rien changé au film que nous avons sous les yeux. Je lance cet appel parce que quel que soit le scénario de la présidentielle, quelles que soient les surprises qui peuvent se passer et on en a vue en 2016 et 17, quelles que soient les décisions raisonnables, parce qu’au fond, l’élection ‘st pas un choix stratégique, c’est un choix d’un moment que chacune et chacun d’entre nous prendront, la question c’est la mobilisation de la société. La question c’est le lien des forces politiques, que nous soutiendrons, que nous accompagnerons, avec la société. C’est comment elles maintiendront, elles accepteront ce lien. Et c’est là que se joue l’essentiel.

Les gauches aujourd’hui ne seraient pas dans le même état si elles n’avaient pas manqué les Gilets jaunes, si elles n’avaient pas manqué les mobilisations contre les violences policières, si elles n’avaient pas manqué toutes ensemble, les mobilisations contre l’islamophobie, si elles n’avaien t pas manqué la renaissance d’un me too radical et avec les excès de la radicalité. Qui sommes-nous aujourd’hui, vieillissants pour moquer les excès de la radicalité. La radicalité est toujours audacieuse. Elle bouscule, elle invente, elle crée, comme en art, et c’est bien ça. « Toute licence en art », disait le manifeste d’André Breton   avec Léon Trotski dans les années 30. Ces inventions nous réveillent et elles nous tracent une nouvelle route. » Edwy Plenel  

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Merci à Plenel de nous rappeler tout ça.

Je me souviens aussi que si la gauche est arrivée au pouvoir en 1981 c’est parce que nous étions nombreux, à gauche à nous mobiliser contre la peine de mort, dont l’abolition est devenue une promesse de campagne de Mitterrand.

Puis en 1988, Mitterrand a gagné grâce au peuple Kanak parce que les citoyens de gauche ont été révoltés par la répression ultra violente de la révolte Kanak par le gouvernement de droite d’alors (1ère cohabitation).

En 2012, Hollande a gagné pour dégager l’énervé de droite qui nous a fait honte pendant dix ans notamment par les violences policières dirigées contre les plus pauvres…

Là c’est depuis quatre ans que nous avons honte de ce pouvoir qui donne aux riches tout ce qu’ils veulent et prend aux pauvres en faisant l’aumône aux plus démunis. Quand il ne l’ordonne pas expressément, il laisse la police arracher les mains et crever les yeux du peuple qui réclame l’égalité. Même que nous savons tous aussi, que nous avons laissé tomber les citoyens des banlieues dites populaires, qui subissaient ces choses-là depuis trop longtemps déjà, sans que nous nous mobilisions assez pour l’empêcher.

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