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Billet de blog 30 nov. 2021

« C’était une parenthèse »

Il avait 49 ans quand il a raconté. Et quand il raconte ce morceau de sa vie, il rit beaucoup. Et quand il rit, il a les yeux qui brillent.

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Il est boucher de métier et la boucherie il aime ça.

Il a toujours travaillé et en 1987, tout s’est arrêté. « À cause d’une déception amoureuse », il dit.

Du jour au lendemain il s’est retrouvé à la rue et quelques jours après, il a fait la manche. Pendant une dizaine de mois.

à l’époque c’était presqu’un jeu, un défi qu’il s’est lancé.

Il dit qu’au début, pour faire la manche, c’était très difficile pour lui. Mais les copains de la rue l’ont encouragé et lui ont donné quelques ficelles. Il s’était fabriqué une pancarte sur laquelle il avait écrit qu’il a deux enfants petits, qu’il est sans travail et sans ressource et qu’il accepte tous travaux. Il précise que ce carton lui a rendu de grands services. Le message fut payant.

Puis il arrête de parler, il regarde de côté, avec un air désolé et il dit que sur la pancarte, il avait mis un mensonge. Même des années après, il en a encore un peu honte. Il n’avait pas d’enfants petits. Alors quand les passants lui demandaient leur âge, il a pensé à ceux d’une copine qu’il avait connue, un petit garçon de six ans et une petite fille de quatre. Et un jour on lui a apporté des habits et des jouets pour eux. Il était bien embêté.

Alors il a porté les paquets jusque devant la porte de la copine, les a déposés sur le paillasson, a sonné et est vite reparti.

Des copains il en avait beaucoup, avant qu’il ne se retrouve à la rue. « Tous mes amis m’ont laissé tomber » dit-il, blessé. « Certains sont revenus après, quand ils ont su que je m'en étais sorti » ; alors il leur a fait comprendre qu’entre eux, c’est fini. En amitié comme en amour, il est devenu méfiant.

Lui dit qu’il est devenu égoïste.

Quand il était dans la rue, grâce à la manche il dormait tous les soirs à l’hôtel. A cette époque, le prix d’une chambre était moins élevé qu’aujourd’hui. Il dit qu’il « se faisait » entre 300 et 400 francs - environ 45 euros - par jour, ça pouvait monter jusqu’à 900 avant Noël… -il précise que dans la rue on ne gagne pas l’argent, « on se le fait ».

Il se souvient d’une dame qui faisait des ménages et qui tous les jours, lui donnait cinquante centimes. Des années après c’est avec beaucoup de reconnaissance qu’il en parle. Il dit « cinquante centimes ça n’a l’air de rien et quand on n’a rien, c’est énorme. Et cinquante centimes ajoutés à d’autres pièces, ça finit par faire beaucoup ».

Et bien d’autres personnes lui donnaient de l’argent, régulièrement. Bien après qu’il ait retrouvé du travail, deux clientes l‘ont reconnu.  Elles étaient très heureuses qu’il ait retrouvé du travail.

Il dit que de se retrouver à la rue, ça peut arriver à tout le monde et quand ça arrive, tout va très vite.

Pour lui, heureusement, et ça c’est moins courant, le retour vers une vie meilleure s’est fait très vite aussi. C’est dans la rue qu’on lui a proposé un travail qu’il a accepté et le lendemain il a commencé. Il a continué la manche encore deux ou trois jours puis s’est arrêté. C’était fini.

Son nouveau patron lui a trouvé un logement, lui a avancé l’argent dont il avait besoin pour payer la caution, le premier loyer, et tout est reparti comme avant la manche. Et depuis tout va bien pour lui.

Il n’est jamais allé voir une assistante sociale. Il cherchait des bons alimentaires au service social, trouvait les arguments quand on les lui refusait et lavait son linge au lavomatic. « J’étais souvent mal rasé et même pas bien habillé » dit-il.

Pour pouvoir payer sa chambre avec des billets de banque, il faisait des rouleaux avec les pièces et les apportait à la banque. Comme il avait mis sur sa pancarte qu’il acceptait tous es travaux, il lui arrivait de faire des petits boulots, il ne refusait jamais. « Normal, les gens me faisaient confiance ».

Il avait tissé des liens pendant cette période. Parfois il croise l’un ou l’autre qui lui avait donné une pièce. Aujourd’hui c’est lui qui paie le café. Il est content d’en être sorti.

Il dit, et là il ne rit plus, qu’il ne pourrait plus recommencer à vivre dans la rue. Que pour lui « c’était une parenthèse ».

© photo GTK

L’homme dans le trou

Un homme tomba dans un trou et se fit très mal.

- Un Cartésien se pencha et lui dit : « Vous n'êtes pas rationnel, vous auriez dû voir ce trou ».
- Un spiritualiste le vit et dit : « Vous avez dû commettre quelque péché ».
- Un scientifique calcula la profondeur du trou et la vitesse de chute.
- Un journaliste l'interviewa sur ses douleurs.
- Un yogi lui dit : « Ce trou est seulement dans ta tête, comme ta douleur ».
- Un médecin lui lança 2 comprimés d'aspirine.
- Une infirmière s'assit sur le bord et pleura avec lui.
- Un psychanalyste l'incita à trouver les raisons pour lesquelles ses parents le préparèrent à tomber dans le trou.
- Un thérapeute l'aida à se débarrasser de sa compulsion à tomber dans les trous.
- Une pratiquante de la pensée positive l'exhorta : « Quand on veut, on peut ! »
- Un optimiste lui dit : « Vous avez de la chance, vous auriez pu vous casser une jambe ».
- Un pessimiste ajouta : « Et ça risque d'empirer ».
- Puis un enfant passa, et lui tendit la main...

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