"Something's wrong" dit l'Indien Huenchuyan

Au Chili, la nouvelle Constitution (post Pinochet) ouvre les portes du Congrès au peuple Mapuche. Même si l'angle de vue de "Something's wrong, dit l'Indien Huenchuyan" est plutôt dostoïevskien (le parricide), il permet d'observer quelques traditions ancestrales de l'Araucanie.

“La Demoiselle à l’Huiña”, huile sur toile, 80x60cm, février 2021 © Ch. Waszilewska “La Demoiselle à l’Huiña”, huile sur toile, 80x60cm, février 2021 © Ch. Waszilewska

 

« Something's wrong » dit l’Indien Huenchuyán

"Jamais la luxure ne fut considérée comme criminelle chez aucun des peuples sages de la terre (...) L'aîné des fils, au royaume de Juda, doit épouser la femme de son père; les peuples du Chili couchent indifféremment avec leurs sœurs, leurs filles et épousent souvent à la fois la mère et la fille..."   (SADE, « Français, encore un effort si vous voulez être républicains. »)                                                                                                 

 

La charrette avançait lentement tirée par deux bœufs qui semblaient insensibles à l’effort et à l’aiguillon avec lequel, de temps en temps, Huenchuyan les piquait. À ses côtés, le carabinier Galvarino González, venu le chercher au hameau de Poculón, fumait cigarette sur cigarette, sans lui en offrir aucune, comme si le fait d’être Huenchuyán  un Indien mapuche, né près de Carahue, et lui, un policier métis, originaire de Temuco, la capitale de l’Araucanie, créait entre les deux hommes une barrière infranchissable.

 

En tout cas, ce qui les séparait ce n’était pas la présence dans un sac, derrière eux, du cadavre encore frais d’un homme, ni le fait que Huenchuyán en ait été l’assassin et González le fonctionnaire chargé de l’arrêter. Au contraire, le cadavre  les rapprochait, leur  servait de sujet de conversation pendant ce long trajet qui les conduisait des monts dépeuplés, jusqu’à la vallée et à la prison.

 

« Pour être sincère, Señor Carabinero, (Huenchuyán employait son langage le plus châtié, croyant améliorer ainsi son image devant le carabinier), je ne l’ai pas tué par accident comme vous l’a raconté Fresia. Non. La vérité c’est que nous nous étions donné rendez-vous au Ravin du Diable afin de régler nos comptes à coups de couteau, sans que personne ne s’en mêle. Cependant, j’ai beaucoup hésité parce que le Dungunmacheve était un sorcier sournois, habile au poignard et même si je suis bon au couteau, il était bien meilleur que moi. Mais mon envie de l’étriper était si forte que, finalement, j’ai accepté le défi. »

 

« Je comprends » dit Galvarino González, tout en débouchant la bouteille d’eau de vie que Fresia, la femme de Huenchuyán, avait mise dans la charrette pour leur faire oublier l’odeur du cadavre. « Moi aussi j’ai envie d’étriper des gens quand je suis resté trop longtemps sans m’soûler. » Tout en riant de sa plaisanterie, il but un coup au goulot puis reposa la bouteille à ses pieds, sans la proposer à l’Indien.

 

« Comme je vous le disais  –continua Huenchuyán- je suis allé au rendez-vous poussé par la haine qui me rongeait. Arrivé le premier au ravin, j’ai eu le temps de bien explorer la pente qui descend d’un boldo jusqu’au précipice. C’est ce qui m’a sauvé la vie ! J’ai attendu le Dungunmacheve près de l’arbre, le bras gauche enveloppé sous mon poncho avec, dans la main droite, mon couteau. Pour être sincère j’avais tellement peur que j’aurais bien voulu m’enfuir. C’est alors que le Dungunmacheve débarqua sur les lieux. Pour m’impressionner, il avait mis ses vêtements de cérémonie du Machitún, où il était l’interprète des oracles rendus par la Machi. En me voyant prêt pour le combat, il se mit à rire. « De toutes façons, je vais te couper les lantas ! » s’écria-t-il, tout en me menaçant avec son poignard et en me regardant fixement dans les yeux, essayant de m’hypnotiser comme la Machi le faisait avec les malades qui venaient la voir.

 

Pendant quelques minutes, nous avons tourné l’un autour de l’autre, lançant des coups de couteau dans l’air. Soudain, le sorcier tenta une feinte, se baissa et me toucha sur le téton, ici où vous voyez ce bandage. Par chance, il glissa et le poignard m’érafla à peine, me faisant seulement saigner. Je reculai pour me réfugier derrière le boldo et éviter que le sorcier ne m’achève, puis, dans un sursaut, j’ai couru vers le ravin, sentant le sang qui coulait le long de ma ceinture. Ensuite tout a été très rapide : le défunt (qu’il repose en paix, Señor) me talonnait tandis que j’essayais d’atteindre une roche, mais j’ai trébuché sur une pierre et je suis tombé. Le destin c’est le destin, Señor Carabinero : mon ennemi lui non plus n’a pas vu la pierre et il tomba à plat ventre à côté de moi. Je ne pouvais pas laisser passer une si belle occasion et, sans hésiter, je lui ai plongé par deux fois  mon poignard jusqu’au manche entre les côtes. Vous n’allez pas me croire, Señor : le sorcier s’est relevé sans même gémir. « Chrapumtú ! Hijo de puta ! » cria-t-il, comme si je lui avais juste manqué de respect. Pourtant, en dépit de sa force, il était touché. Je l’incitai alors à me poursuivre, l’entraînant vers le haut, puis je suis redescendu sur le chemin, tandis qu’il criait et me traitait de poule mouillée et de « batard ». Moi, c’est sûr, personne ne me traite de batard, personne, et surtout pas lui. C’est pour ça, quand j’ai vu qu’il baissait les paupières et fermait les yeux d’épuisement, je me suis approché sur la pointe des pieds et je lui ai plongé le poignard dans le ventre. Vous allez penser que je mens, Señor : le Dungunmacheve fit un pas en arrière pour se dégager du couteau, puis il recommença à me pourchasser et à m’insulter. Heureusement, il saignait à l’intérieur et tomba à genou, à bout de forces. Alors, j’avançai vers lui, posai mon couteau sur son cou et l’égorgeai comme un mouton. Peut-être je me suis laissé aller un peu trop loin :  je n’ai pas attendu qu’il finisse de mourir pour lui ôter son pantalon et lui couper les lantas. Mais, ce n’est pas ma faute : il m’aurait fait la même chose s’il m’avait vaincu… »

 

« C’est sûr », admit Galvarino González, débouchant à nouveau la bouteille et prenant deux gorgées de suite. « Mais qu’est-ce que tu avais contre le défunt ?»

 

« C’était un Indien très méchant, Señor. Le plus mauvais du lebu et peut-être le plus dangereux de tout l’aillarehue. Plus grave, il était très déloyal en affaires. Moi, il m’a escroqué avec le troquet. Et en plus, il voulait que Fresia serve les clients. Vous savez, je n’aime pas qu’on tripote ma femme, sauf si c’est moi qui la prête. Mais revenons au début. J’avais accepté de m’associer avec le Dungunmacheve pour aller chercher le vin à Carahue et m’occuper de labourer les champs. Pour me loger, je m’étais construit une ruca avec des tiges de colihue et un toit de totora, à mi-chemin entre le troquet et la remise où l’on rangeait les pilos, les hueullus et d’autres outils pour travailler la terre. Pendant quelque temps, tout marcha plus ou moins bien, même si le Dungunmacheve me laissait tout le travail. Mais comme les champs étaient à lui, je ne pouvais rien dire. Par chance, je suis un bon travailleur et cela m’était égal qu’il ne m’aide pas.

 

En réalité, Señor, le champ appartenait à la veuve Turempil, et aurait pu être à moi car j’ai été le premier à vivre avec la veuve et sa fille. Elles étaient assez jolies et meilleures mengüeves que les professionnelles de la ville. Malheureusement, j’étais encore trop jeune. J’avais à peine quatorze ans quand la veuve est venue me chercher chez ma tante pour que je l’aide dans les travaux agricoles. Comme elle n’avait pas d’homme, quand la nuit tombait, elle m’invitait dans son lit et me faisait huenchutrún. Inutile de le dire ! Elle était si affamée, qu’elle me mangeait presque la punún. Le problème, c’est que la fille dormait aussi dans la ruca, sur une couche petite et étroite, d’où elle nous espionnait, le regard plein de jalousie. Et pendant la journée, elle me regardait avec des yeux de brebis, comme si elle s’était amourachée de moi. Et c’était comme je vous le dis, Señor, elle voulait que je lui fasse la même chose qu’à sa mère. Je fus bien obligé de la calmer et quand la petite m’apportait mon déjeuner sur la colline, je lui faisais malentún par-dessus les bottes de paille. Un après-midi, alors que nous nous étions endormis dans les bras l’un de l’autre, la veuve, qui s’étonnait de notre retard, nous surprit. Et que fit-elle à votre avis, Señor ? Elle se mit à rire de la frayeur qu’elle nous avait causée. À partir de ce jour, nous couchions tous les trois dans son lit, moi grimpant et l’une et l’autre, sans savoir parfois avec laquelle j’étais en train de jouir dans l'obscurité. Or, l’important dans ce monde, Señor, ce n’est pas avec qui vous jouissez : l’important c’est de jouir ! La belle vie que la mienne, alors ! Et pas seulement au lit. La veuve était l’une des meilleures cuisinières que j’aie jamais connue et comme je lui avais installé un poulailler et un élevage de moutons, on mangeait tous les jours de la cazuela, sans parler du mouton rôti à la broche. Oui, nous étions heureux, ça c’était pour moi le paradis promis par le dieu Meulén.

 

Alors arriva le Dungunmacheve.

 

Il était venu du lebu jusqu’à la muchulla pour m’annoncer la mort de sa sœur, qui m’avait laissé en héritage un cheval encore plus vieux et plus maigre qu’elle. Je le remerciai pour la bonne nouvelle et le congédiai, mais le Dungunmacheve, simulant être malade, me demanda de m’occuper de l'enterrement de la défunte, qui était aussi ma tante et ma marâtre. (Excusez-moi si tout ceci vous semble confus, Señor, mais la famille humaine est comme ça, très embrouillée pour quelqu’un qui la voit du dehors). Bref, j’ai été contraint de retourner au lebu pendant que lui, sans gêne, s’installait chez la veuve. Bien sûr,  je suivis respectueusement les traditions pour les funérailles : d’abord, je cherchai un tronc de pin, le creusai et fit un trolofón où je déposai le cadavre de la vieille, si recroquevillé et violacé que je soupçonne, encore aujourd’hui, qu’elle n’a pas trépassé de mort naturelle. Puis, j’élevai le pillay rituel au centre de sa ruca et clouai les chemulles sur la porte afin de protéger son alhue. Fait curieux, Señor, je n’ai pas trouvé trace du collier de llancas, ni des trariloncos et tupus d’argent, bijoux que ma tante avait caché pour payer le voyage de son Am jusqu’à l’île Mocha, sur le dos des baleines. Pour sûr, le Dungunmacheve lui aura volé. En effet, comme elle était sa sœur, il logeait souvent dans sa ruca, où il profitait de tout, y compris de son chrochrollí, puisqu’il la prenait pour femme dès qu’il se soûlait… Bref, la défunte enterrée, je pris  le cheval et je suis revenu chez la veuve.

 

Je l’ai trouvée au lit avec le Dungunmacheve, pendant que la fille leur préparait un charquiquan sur le feu. Ils me reçurent avec des sourires hypocrites et m’offrirent à boire un marenpull plein de chicha et m’invitèrent à manger. Moi, Señor, je suis un Indien soumis, qui sait reconnaître le bon côté des choses. Et, en même temps que la chicha et le charquiquan, j’ai avalé ma surprise et ma rage. Pendant le repas, le Dungunmacheve inventa l’existence d’un testament laissé par ma tante qui demandait, d’après lui, que l’on m’envoie au lycée agricole fondé par les gringos à Carahue. Pour m’inciter à partir, la veuve me proposa d’acheter à bon prix le cheval qui, en réalité, n’était plus bon à rien. J’avais tout juste quinze ans, et à cet âge, Señor, il est difficile de s’opposer à la volonté des adultes. Prenant donc mes affaires, je suis parti à la ville, laissant la veuve et sa fille au Dungunmacheve.

 

À Carahue, ma vie changea complètement. Et même si l’internat ressemblait à une prison, le changement m’aida à oublier mes malheurs. J’y suis resté plusieurs années, le temps nécessaire pour obtenir mon diplôme de technicien agricole. Je ne suis pas bête, ça non ! J’ai toujours aimé apprendre des choses nouvelles, surtout si elles me sont utiles pour gagner ma vie. Le plus drôle, c’est que les gringos étaient tous des pasteurs, mais pas de ceux qui gardent les brebis. Ils étaient des pasteurs chrétiens, des quakers puritains, qui n’avaient pas de femme pour se soulager. Nous les appelions les « Padrecitos Fundadores », parce que c’est eux qui ont fondé le lycée, après leur arrivée un mois de mai, sur un voilier plein de fleurs, navigant sur le fleuve Impérial…»

 

« D'où tu as sorti cette histoire, Huenchuyán ?», s’étonna Galvarino González : « Je connais bien l’internat des quakers, mais jamais je n’ai entendu parler de voilier… Bon, allez, continue ! … »

 

« Les quakers, Señor, étaient des exploiteurs adroits, qui gagnaient beaucoup d’argent avec les terres, ce qui leur permettait de nourrir les quatre-vingt-dix mapuches qui travaillaient et étudiaient à l’internat. On dormait dans d’immenses dortoirs, où des surveillants très méchants ne nous quittaient pas des yeux, craignant que nous ne fassions nudotún les uns avec les autres. Or, quand un Indien a envie de quelque chose, Señor, personne ne peut l’en empêcher. Vous connaissez sans doute la blague du tonneau. Eh bien, elle nous a donné une idée pour échapper à tant de vigilance. Nous avons pris un tonneau dans la remise et agrandîmes le trou latéral. Ensuite, nous avons recouvert le trou avec une peau de mouton percée, imitant le coñihue d’une femme. Le matin, avant de partir travailler aux champs, on tirait au sort qui serait hueye et qui serait hueyetuve. Et les hueyes étaient ceux qui devaient entrer dans le tonneau, pour placer leur llí juste au niveau du trou. Puis, alors que nous étions au boulot, nous allions à la remise  sous prétexte de pisser. Je ne sais pas quelle est votre préférence ou inclination naturelle, Señor Carabinero, mais moi, j’aime beaucoup plus mettre la punún plutôt qu’on ne me la mette. Pourtant, je dois reconnaître que, quand le sort m’a été défavorable, passées les premières douleurs, j’aimais presque autant être hueyetuve que hueye. Malheureusement, les bonnes choses ne durent jamais longtemps. Les Pères Fondateurs, intrigués de voir que les Indiens faisaient la queue pour pisser dans un tonneau, finirent par découvrir notre combine. À quoi bon raconter notre châtiment ! Ils nous réunirent dans la cour de l’internat et hissèrent le drapeau des États-Unis, tandis que nous chantions le « Ô Gloria, Alléluia ! ». Puis, ils nous firent monter l’un après l’autre sur une estrade pour nous administrer dix coups de fouet sur le chrochrollí, pendant que le Proviseur lisait à voix haute dans la Bible la blague de Sodome et Gomorrhe. Je n’ai pas pu m’asseoir pendant plus d’une semaine, Señor !

 

À part ça, je n’étais pas mauvais élève, peut-être parce que la Machi m’avait appris à lire et à écrire avant de mourir. J’ai mémorisé tout ce que les gringos nous enseignaient, spécialement l’espagnol et l’anglais, langues plus faciles que le mapudungun, mais vachement difficiles à prononcer. Par contre, d’agriculture je n’ai pas appris grand chose de nouveau car, tout-petit déjà, je participais chaque été à la minka pour récolter le blé avec les autres habitants du lebu. La seule nouveauté pour moi a été d’apprendre à conduire le tracteur de l’école, mais depuis lors, je n’ai plus jamais eu la chance d’en manœuvrer d’autres.

 

Peu à peu, je me suis habitué à l’internat et les gringos me prirent en affection parce que, contrairement aux guerriers de ma race, j’ai toujours été un Indien obéissant et docile, Señor. Ma devise est de m’incliner sans rouspéter devant le plus fort. C’est ce que je faisais dans le bureau du Proviseur, quand il m’appelait pour me corriger. Je savais ce qui m’attendait, car mes camarades m’avaient prévenu de ce qui se passait, soit avec le Proviseur, soit avec les surveillants. Le gringo me sermonnait violemment tout en me pelotant là où il voulait. Ensuite, sans cesser de vociférer et de me promettre les plus terribles châtiments, il m’enfilait jusqu’au plus profond du llí la punún la plus grande et la plus dure que j’aie vue et sentie dans toute ma vie ! Le pire, Señor, c’est que le Proviseur a pris goût à mon lli et me faisait venir à son bureau tous les jours, après le déjeuner.

 

« À quelque chose malheur est bon » dit le dicton. Comme après chaque correction j’avais du mal à marcher, le Proviseur m’autorisa à rester l’après-midi dans l’atelier de dessin et de peinture, à côté de son bureau. Je n’ai aucun don, Señor, mais pour ce qui est de faire des gribouillis, personne ne me dépasse. Je me mis à peindre, toile après toile, profitant de l’occasion puisque j’étais le seul du lycée à m’intéresser aux pinceaux. Les quakers voyaient d’un mauvais œil la dépense de matériel, mais le Proviseur eut la bonne idée d’envoyer mon autoportrait à un concours de peinture organisé par l’ambassade des États-Unis à Santiago, la capitale des Huincas. Quelle surprise pour moi et pour les Pères Fondateurs quand on annonça que j’avais gagné le premier prix parmi des centaines de participants ! L’ambassadeur lui-même, un Huinca de presque deux mètres de haut, est venu à Carahue pour me féliciter. Il ne pouvait croire qu’un Indien comme moi était capable de parler l’anglais ! Les gringos, Señor, et en général tous les Huincas, sont convaincus que nous, les Indiens, nous sommes stupides et lorsqu’ils découvrent que nous ne sommes pas plus idiots qu’eux, cela leur paraît incroyable. Or, le plus incroyable de tout, c’est que mon autoportrait plut tellement à l’Ambassadeur, qu’il décida de l’acheter et de l’envoyer au Metropolitan Museum, une ruca immense qu’il y a là-bas, à New York, où il est accroché près des autoportraits d’un Indien hollandais, pas mauvais pour la peinture, qui s’appelle Van Gogh. Vous ne me croyez pas, Señor Carabinero ? »

 

«Tu m’prends pour un con, espèce d’Indien menteur ? », répondit Galvarino González, rotant bruyamment, tout en prenant une nouvelle lampée d’eau de vie. « Mais continue, j’t’écoute ! ça m’aide à supporter l’odeur du cadavre».

 

« D’accord, mon Capitaine -poursuivit  Huenchuyán-. Ce que ne dit pas le dicton, c’est qu’à tout bonheur quelque chose est mauvais. Quelqu’un alla raconter ma bonne fortune au Dungunmacheve. Et un jour que j’étais en train de jouer à la chueca (les Quakers disent «le hockey», Señor), je le vis arriver dans la cour du lycée, parlant avec le Proviseur. Il venait me chercher pour me ramener chez la veuve, avec l’excuse qu’elle avait besoin de mes services de technicien agricole. Je n’avais aucune envie de revenir à la muchulla, mais je voulais quitter la prison où j’habitais. Je fis donc semblant d’accepter la proposition du Dungunmacheve, sans lui laisser voir mon intention de m’enfuir pour retourner au lebu de mon enfance. En apprenant que je partais, le Proviseur tomba dans un désespoir qui faisait peine à voir et essaya de me retenir en me proposant un poste de surveillant avec, en prime, une chambre à côté de la sienne. Il était si malheureux, le pauvre, que par compassion je lui permis de me corriger une dernière fois. En vérité, le gringo n’était pas un mauvais bougre, Señor : il voulait même m’apprendre à parler le français pour que je lise « Les 120 journées de Sodome », une petite histoire racontée par un Indien de Paris qu’on appelait « le Divin Marquis ». À la fin, pour m’épargner la douleur, il me faisait nudotún très doucement, avec un peu de pommade, sans me faire saigner… Mais ma décision était prise et le jour suivant je quittai Carahue… Pardonnez-moi, mon Capitaine, je dois faire une pause pour aller pisser… » Huenchuyán arrêta les bœufs au bord du chemin, enleva l’écharpe qui ceignait son pantalon et pissa sur un buisson, à côté d'un bosquet.

 

« Bouge pas, Huenchuyán ! », ordonna le carabinier. « Puisque je suis ton Capitaine, alors, au garde-à-vous! J’sais pas si c’est l’eau de vie ou bien la chaleur, mais j’ai la punún, comme tu dis, plus dure qu’un poteau. Penche-toi pour que je puisse te la mettre… Moi aussi j’ai le droit de te corriger. C’est pas pour rien que j’ai dans ma poche ton ordre d’arrestation ! »

 

« À vos ordres, mon Capitaine » dit, en s’inclinant, Huenchuyán, regardant effaré le sexe monstrueux de Galvarino González. « Permettez-moi juste de frotter mon llí avec un peu d’huile de charrette. Vous avez la punún encore plus grosse que celle du Proviseur et si vous me l’enfilez à sec, vous pouvez vous l’endommager. Et ça n’arrange pas mes affaires si vous vous fâchez contre moi. Vous comprenez, Señor, c’est que cela fait longtemps que personne ne me l’a mise, parce que je ne suis pas hueye. Si je prête mon chrochrollí, c’est seulement pour rendre service. C’est vrai, j’aime bien être serviable, même si cela me coûte un peu de sacrifice et de douleur. »

 

Un tourbillon de vent fit trembler le feuillage du bosquet, soulevant un nuage de poussière qui enveloppa le gardien et son prisonnier, accouplés dans cet après-midi solitaire, calciné par le soleil d’été. Au loin, dans les blés déjà fauchés, s’élevaient des fumerolles, et l’on voyait les traces de la paille brûlée. Le souffle des bœufs se confondait avec celui des hommes, enlacés comme des lutteurs. « Tiens ! Prends ! Je t’encule autant que je veux, Indien pédé ! »,  l’insultait le Représentant de la Loi, le visage congestionné par l’effort, puis il s’écroula comme un animal abattu. Une bande de vautours se posa au sommet d’un rocher, observant attentivement les hommes maintenant séparés, abrutis de fatigue et de chaleur. Soudain, d’un battement d’ailes, ils se précipitèrent sur le sac qui contenait le cadavre du Dungunmacheve.

« Chasse les jotes, Huenchuyán, ils vont nous bouffer le refroidi! » s’écria le carabinier, sortant de son engourdissement, tandis que l’Indien courait vers la charrette. « Et touche pas à mon eau de vie ! Le règlement dit que les chauffeurs ne doivent pas boire » s’exclama-t-il, riant à gorge déployée.. « Qu’est-ce que tu me racontais, Huenchuyán ? » demanda t-il, moqueur, tout en reprenant sa place et se saisissant de la bouteille, déjà à moitié vide.

 

« Je vous racontais, Señor -reprit l’Indien-, que le Dungunmacheve était venu me chercher à l’internat pour me faire travailler dans la propriété de la veuve. Mais en sortant de Carahue, je m’enfuis au lebu. J’arrivai à mon village juste au moment où on célébrait le curenguequel de Fresia, que j’avais vue pour la dernière fois alors qu’elle n’était qu’une morveuse. Maintenant elle avait douze ans bien sonnés et, comme toutes les Indiennes qui ont leurs premières règles, elle avait été enfermée dans une hueteruca, construite spécialement pour elle. Chaque jour sa famille et ses prétendants venaient lui apporter de la nourriture et l’espionner par les fentes. Quand je pus la voir, il ne manquait plus que le fiancé, Señor, et moi, même si j’étais le plus amoureux de tous les prétendants, j’étais aussi le plus pauvre et celui qui avait le moins de possibilités d’organiser un beau levyeún.

 

« Il se trouve, Señor, que Fresia était la fille préférée de l’Ulmen, le chef du lebu et l’homme le plus coléreux de la région. Comme il savait que je n’avais rien à lui offrir en échange de sa fille, il ne me laissa pas l’approcher. Par contre, mes rivaux offraient des moutons et des vaches, des metahues pleins de la meilleure chicha, des choapinos et des ponchos, des quipames et des ekulles en quantité suffisante pour habiller Fresia jusqu’à la fin de ses jours. Un autre que moi aurait abandonné tout espoir de conquérir la princesse. D’ailleurs, on ne m’avait pas vu au lebu depuis des années et la petite Indienne elle-même était méfiante à mon égard. Mais moi, Señor, je sais que la sorcellerie arrange les affaires les plus compliquées, spécialement les histoires d’amour.

 

« Je suis allé voir la Ampive, la disciple de la Machi, qui me reçut avec beaucoup d’affection parce qu’elle se souvenait de moi enfant. Comme elle lit dans les pensées, je n’ai pas eu besoin de lui expliquer les raisons de ma visite. Elle prit un pumuntuhue de pierre et me fit mettre la punún dans l’orifice central, comme s’il avait été un coñihue. Ensuite, elle prit des feuilles de latue, les jeta au feu et dirigea la fumée vers mes lantas et ma punún pour qu’elles s’imprègnent bien de l’odeur. Je ne sais pas si vous appréciez les pouvoirs du latue, Señor, mais ce qui est sûr c’est qu’en plus d’endurcir la punún plusieurs jours de suite, au point que pisser devient très difficile, l’arôme rend folles de désir les femmes de n’importe quelle condition. La Ampive me dit que pour ravir Fresia je n’avais qu’à aller à minuit près de sa hueteruca, invoquer le dieu Nguenechén, puis sortir à l’air les lantas et la punún. Chose faite, Señor. Imaginez mon bonheur quand je vis apparaître la petite Indienne, nue comme un cochon de lait ! Elle avança vers moi, les yeux fermés, complètement somnambule. Ah ! je l’aurais mangée sur place ! Comme je suis un homme sage, qui sait contrôler ses désirs, je l’enveloppai dans mon makún et l’emportai dans les bois avoisinants. Ah oui ! Ce fut un véritable nguapitún !

 

Apprivoiser Fresia me demanda presque trois jours, parce qu’elle avait le coñihue serré par un tuhue si épais que j’ai cru que jamais je n’arriverais à le déchirer. Elle se défendait en me mordant et en me griffant comme une huiña sauvage ! Pourtant, petit à petit je la pénétrai et comme le sang adoucit les choses, je finis par la rendre heureuse. Finalement, quand elle eut le coñihue bien ouvert, ce fut elle qui me priait de lui faire malentún ! Les femmes sont ainsi, Señor ! Indiennes ou Huincas, c’est pareil ! Eh bien, nous étions depuis une semaine jouissant dans les bois, mangeant du maqui, des dihueñes et un lièvre que j’avais tué avec une pierre, quand surgirent l’Ulmen et le Dungunmacheve.

 

Je ne peux pas vous donner de détails, Señor, parce que la raclée que j’ai reçue me laissa inconscient. Je me rappelle seulement que je me suis réveillé dans la ruca de la Ampive avec plusieurs os cassés. Heureusement qu’en Araucanie nous avons les herbes les plus miraculeuses de toute la Terre ! Car, comme me l’assura la Ampive, ce fut un véritable miracle que je survive à cette bastonnade. Elle me fit un lahuentún et guérit mes blessures avec des compresses de gualtata et de mellico, traitement qui au bout de plusieurs mois me permit de marcher à nouveau. J’étais en train de me préparer à quitter le lebu, de peur que l’Ulmen vienne me chercher et me donne une nouvelle raclée, quand la petite Fresia elle-même se présenta accompagnée de sa maman. Grande fut ma surprise en voyant que mon Indienne avait grossi et qu’elle avait le ventre arrondi. Que voulez-vous, Señor ! J’ai toujours été bon tireur et là ou je vise, je fais mouche. Fresia, malgré ses douze ans, attendait un enfant de moi. Et sa famille, naturellement, ne voulait pas prendre en charge la créature. Cette fois, l’Ulmen m’accorda les facilités nécessaires pour que j’enlève sa fille en toute tranquillité, comme l’exige le rituel du levyeún.

 

Il nous offrit une fête d’adieux, bien arrosée de chicha et nous a fait cadeau de deux moutons que j’ai tués moi-même pour les faire rôtir au feu de bois. Avec le sang frais, j’ai préparé un bon ñiachi et, suivant la tradition du huichanmapú, je donnai à chaque notable de la tribu un morceau coagulé, accommodé d’oignons et de coriandre. C’était délicieux ! Nous avons mangé la viande dorée à la broche et ensuite on chanta et on dansa au son de la trutruca et du cultro, des lolquines, des pinquilhues et des cullculles. Un vrai orchestre de jazz, Señor, bien meilleur que celui que les gringos de l’internat nous avaient fait organiser ! À la tombée de la nuit, alors que la fête commençait à dégénérer en cahuín, je réussis à m’échapper avec Fresia dans les bois pour passer ce que les Huincas appellent -allez savoir pourquoi- la lune de miel. En fait, nous sommes restés deux semaines à faire nudotún (étant donné que mon Indienne était enceinte, Señor, c’était plus prudent de ne pas faire malentún), mais personne ne peut vivre en ne mangeant que du maqui et en chassant de temps à autre un queltehue. Nous avons été obligés de revenir au lebu, où j’espérais trouver de l’aide et du travail grâce à mon beau-père.

 

En effet, craignant que je ne puisse entretenir sa fille et son futur petit-fils, l’Ulmen avait parlementé avec le Dungunmacheve pour qu’il me donne du travail dans le bistrot qu’il avait ouvert avec la veuve Turempil. L’idée de travailler avec lui ne me plaisait pas beaucoup, mais j’ai du accepter ce qu’il me proposait. Comme je vous l’ai déjà raconté, j’ai déménagé à la muchulla où j’ai construit de mes propres mains une ruca près du troquet. Peu de temps après, Fresia accoucha d’un petit Indien plus beau que le soleil, à qui nous avons donné le nom de Caupolicán au cours du locutún offert en l’honneur du dieu Raninhuenu. Moi, Señor, j’étais heureux, si heureux que cela m’importait peu que le Dungunmacheve me fasse travailler comme un esclave. Lui, il ne faisait que boire et encore boire, tandis que je devais m’occuper non seulement de descendre à Carahue pour aller chercher les barils de chicha, de vin et d’eau de vie, mais aussi de travailler dans les champs.

 

Le bistrot marchait de mieux en mieux, parce que la veuve et sa fille allaient au combat avec tous les clients qui les défiaient. Le Dungunmacheve, qui n’était pas si bête, les laissait s’amuser comme elles le voulaient, à condition de se faire payer pour chaque combat. Et c’est ainsi que le troquet finit par se transformer en bordel. J’avais honte, Señor, car malgré tout je considérais ces femmes comme faisant partie de ma famille. Peu à peu, les Indiens affluèrent de toute l’aillarehue et les samedis soir ils se battaient souvent  à coups de bâtons et de couteaux pour accéder au chrochrollí des deux femelles. Saturday night fever, Señor! Le pire c’est que, malgré leur bonne volonté, elles ne parvenaient pas à calmer autant de Mapuches enfiévrés.

 

Pour cette raison, un jour que j’étais à Carahue, le Dungunmacheve est venu proposer à mon Indienne de travailler au bistrot. Les femmes, Señor, sont les femmes et même si Fresia n’a jamais aimé un autre homme que moi, elle se laissa convaincre et, poussée par la curiosité, elle le suivit. D’après leur arrangement, elle devait s’occuper uniquement de la cuisine, mais dès que les clients l’ont vue enlever son ekull à cause de la chaleur des fourneaux, ils l’ont obligée à boire du vin et le cahuín commença. Je ne sais pas, Señor, si vous m’avez fait l’honneur de la regarder, mais Fresia est très, très jolie. Elle a la peau douce, les jambes bien faites et une paire de moyas qui donne envie de redevenir nourrisson pour pouvoir encore téter. Mais le plus beau c’est qu’elle a un chrochrollí grandiose, suave et odorant comme un melon bien mûr, avec le llí juste au milieu, à côté du coñihue. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’on peut jouir de cette femme parce que cela lui est égal de faire malentún ou nudotún, vertu qui facilite grandement la vie conjugale, Señor !

 

À mon retour de Carahue, tard la nuit, j’ai trouvé la ruca froide et vide, plongée dans l’obscurité. J’ai entendu au loin des cris et des rires et j’ai compris immédiatement ce qui se passait. J’ai couru au troquet et j’ai découvert Fresia à poil, complètement soûle, entourée d’hommes ivres, les cuisses pleines de foutre et de sang, tellement on lui avait fait nuntún. Le Dungunmacheve essaya de me calmer en me proposant de l’argent. Or, Señor, quand la colère me prend, personne ne peut m’arrêter. Je l’ai assommé à coups de poing, puis j’ai chargé sur mes épaules ma femme et mon fils, qui avait passé des heures enfermé dans un quelquel. Ce fut cette nuit-là, Señor, tout en fouettant Fresia pour qu’elle n’oublie jamais plus son devoir, que j’ai compris que je devais tuer le Dungunmacheve.

 

J’ai laissé passer encore plusieurs semaines. Je suis retourné au travail comme si rien ne s’était passé, sûr que Fresia ne se laisserait pas tenter une nouvelle fois et que le Dungunmacheve n’oserait plus s’approcher de ma ruca après la raclée que je lui avais donnée. J’admets que je suis un peu naïf, Señor, pour ne pas dire autre chose. Le Dungunmacheve avait très mal digéré l’humiliation que je lui avais infligée devant sa clientèle et il ruminait silencieusement sa vengeance. Un jour de tempête, Fresia est arrivée en courant dans les champs portant dans ses bras notre petit indien blessé. Elle me raconta en pleurant que le Dungunmacheve avait surgi par surprise à la maison, escorté par ses copains. Et, après lui avoir fait à nouveau nuntún par tous les trous, ils avaient détruit le cupuelhue où dormait l’enfant, voulant aussi incendier la ruca. Ils n’ont pas réussi parce que, à ce moment précis, apparut au-dessus de la muchulla, au milieu de coups de tonnerre, d’éclairs et de trombes d’eau, une soucoupe volante qui éteignit le feu et épouvanta tous les Indiens… »

 

«T’inventes, Huenchuyán ! Tu crois que j’vais avaler ça !» s’exclama Galvarino González, ingurgitant l’eau de vie qui restait au fond de la bouteille. « Tu  exagères avec tes mensonges. Si tu continues comme ça, c’est sûr qu’le juge va t’faire fusiller. »

 

«Je vous jure que je dis la vérité, mon Capitaine ! », s’écria l’Indien. « Moi non plus je ne croyais pas à ces histoires de soucoupes volantes racontées par les gringos pour nous effrayer avec le débarquement des Martiens. Mais, quand je m’approchai de la ruca, je vis à cinquante mètres du sol une espèce d’énorme assiette de soupe … »

 

«Sûrement qu’t’avais faim, Huenchuyán » dit, en riant, le carabinier.

 

« C’est possible, parce que j’ai toujours faim, Señor. Mais le plus étrange c’est que c’était la Machi qui pilotait l’appareil, accompagnée par le Huecufu. Et c’est elle qui m’encouragea à ne plus tarder pour tuer le Dungunmacheve. « N’aie pas peur -me dit-elle, en mapudungun-. Coupe-lui les lantas sans pitié. De toute façon, personne ne pourra te condamner, parce que j’enverrai le diable Huecufu pour te sauver de la prison. ça sert à quelque chose d’être fils d’une Machi ! ». Puis, elle laissa tomber un tas de boîtes de conserve étiquetées « Tomatoe Soup », « Onion Soup», « Potatoe Soup » -Gift of the USA’s People-, cadeau des États Unis, Señor ».

 

« Arrête, Huenchuyán ! », l’interrompit Galvarino González. «Tu serais capable de convaincre le Juge que c’est moi qu’ai assassiné le Dungunmacheve. »

 

« C’est qu’à moi, il m’arrive souvent des histoires de sorcellerie », protesta Huenchuyán.  « Bon, je reconnais que je suis le seul à avoir vu la soucoupe volante et que je suis aussi le seul à avoir entendu la voix de la Machi. Mais, c’est  Fresia qui a ramassé les boîtes de soupe, je vous le jure, Señor. »

 

« Arrête tes mensonges, l’Indien !», ordonna le carabinier, tout en allumant une nouvelle cigarette et en soufflant la fumée sur les mouches qui grouillaient sur le sac avec le cadavre. « Bientôt nous serons à Carahue. Là, tu répèteras ton histoire devant le Tribunal. »

 

« Pourtant, c’était bien la voix de ma mère qui sortait de la soucoupe volante, je vous le jure ! Elle me racontait ce qui c’était passé pendant mon enfance, secouant ma mémoire et me rappelant les cérémonies autour du canelo, notre arbre sacré. Ma mère avait la réputation d’être la meilleure Machi de l’aillarehue, la plus précise dans ses prophéties, la seule capable de convaincre les dieux de nous envoyer les pluies pendant les périodes de sécheresse. Voilà pourquoi notre lebu était constamment visité par des Mapuches malades, qui venaient la voir de tous les recoins de l’Araucanie, cherchant soulagement et guérison. C’était elle la prêtresse qui célébrait les Nguillatunes en l’honneur du dieu Nguenechén.

 

 De toutes ces cérémonies Señor, celles qui m’impressionnaient le plus (ce qui explique sans doute que je sois un peu lunatique) c’étaient les machitun célébrées pendant la pleine lune. Caché derrière un rocher, j’observais ma mère montant les marches du rehue, l’autel taillé dans un tronc de canelo, et se dévêtir en arrivant au llanqui. À cette époque, comme je n’avais pas plus de cinq ans, je ne savais pas que ma mère était sous l’effet de drogues, dont le nom et l’utilisation ne sont connus que par les Machis. Imaginez mon étonnement quand je la voyais élever les bras en direction de la lune et invoquer le dieu Nguenechén, en criant et en chantant. Quelquefois elle pleurait et se tordait de douleur, s’arrachant les cheveux et se griffant le visage comme si elle avait été possédée par le Huecufu. D’autres fois, elle entrait en extase et poussait de longs hurlements en se tordant comme si Nguenechén lui avait enfoncé une punún invisible. Et tandis qu’elle se laissait pénétrer par ces forces venues de l’Au-delà, le Dungunmacheve attendait au pied du rehue, l’oreille attentive pour communiquer la prophétie au Mapuche qui avait demandé le machitún. Pour sûr, le Dungunmacheve restait avec l’argent et les objets donnés en paiement par les clients et, une fois la cérémonie terminée, il descendait à Carahue pour se soûler dans les bars du village.

 

Je crois que c’est à partir de là que les disputes entre eux deux ont commencé, parce que nous, nous n’avions rien à manger, tandis que le Dungunmacheve était bien gros, bien vêtu et toujours bien ivre. À cette époque nous habitions déjà dans la ruca de ma future marâtre, la sœur du Dungunmacheve, qui avait accueilli la Machi dans l’espoir de se gagner les bonnes grâces du dieu Meulén. Mais au lieu de grâces, Señor, elle ne récolta que des disgrâces. Je ne comprenais pas grand chose à ce qui se passait autour de moi. Je voyais comment le Dungunmacheve frappait ma mère et ma tante à coups de ceinture, avant de leur faire nuntún, aux deux en même temps. Aujourd’hui encore, Señor, je ne sais pas si elles poussaient des cris de plaisir ou de douleur. Ce que je sais c’est que tant de violence et de haine créèrent un énorme conflit dans ma tête. Et c’est peut-être pour ça qu’après la mort de la Machi, j’ai presque tout oublié de ce que j’avais vu et entendu. Or, Señor, la mémoire est très spéciale : il y a des images qui sont dans le cerveau pendant des années et des années, sans que le penser ne leur prête aucune attention. Et soudain, sans que l’on sache pourquoi, elles se joignent les unes aux autres et tout s’éclaire ! »

 

« Pique les bœufs, Huenchuyán ! Un orage nous tombe dessus ! » cria Galvarino González, en indiquant l’horizon chargé de gros nuages, déchirés de temps à autre par une salve d’éclairs. « Mais, vas-y, raconte-moi comment est morte ta mère… »

 

« C’est le Dungunmacheve qui l’a tuée au cours d’un Nguillatún », répondit, mélancolique, l’Indien Huenchuyán. « Ce fut à la fin de l’été, après une terrible sécheresse. Le chef Nguillatufe, connaissant les pouvoirs de ma mère, la convoqua, ainsi que toute la communauté indienne, dans les montagnes proches de Poculón. Les Indiens les plus forts installèrent un énorme rehue au centre du pillanlelbún, autour duquel on éleva les branchages où les familles mapuches allaient s’installer pendant les trois jours du Nguillatún. On planta un canelo de chaque côté du rehue, et à côté de chaque canelo on hissa les bannières et les drapeaux du huichanmapú. Ma mère prit position au pied du rehue, suivie par le ministre Nguenepín, eux-mêmes escortés par un chœur d’enfants pihuichenes, parmi eux, votre serviteur, Señor. La cérémonie se déroula comme prévu, mais personne ne savait que dans les drogues ingérées par ma mère il y avait une herbe vénéneuse introduite par le Dungunmacheve, jaloux de n’être seulement qu’un petit sorcier sans importance à côté de la Machi et du Nguenepín. Ma mère entra en transes et ses cris et ses chants étaient repris en chœur par la foule. Petit à petit, le bruit s’amplifia et devint si intense que les chevaux commencèrent à s’effrayer. Au-dessus du pillanlelbún s’amoncelèrent le peu de nuages qu’il y avait dans le ciel et, subitement, alors que la Machi montait jusqu’au llanqui, tombèrent les premières gouttes de ce qui allait devenir presqu’un déluge. Ah le beau cahuín qui s’ensuivit ! On sacrifia des dizaines de bêtes, on mangea beaucoup de cœurs et de lantas de moutons, et on prit quantité de ñiachi, sans parler des metahues de chicha qui régalèrent les gosiers !

 

Mais, au milieu de l’immense cahuín, personne se s’était aperçu que la Machi était inconsciente. Et quand je réussis à attirer avec mes pleurs l’attention du Nguillatufe, il était déjà trop tard pour la sauver. Ma petite maman expira à la fin des fêtes, alors que les Indiens étaient trop ivres pour comprendre la gravité de la tragédie. Bien sûr, tous allaient croire la version du Dungunmacheve. D’après lui, c’était le dieu Nguenechén qui avait emporté ma mère, et sa mort était le prix à payer pour en finir avec la sécheresse. Une seule personne, en plus de l’assassin, savait la vérité : moi, Señor, puisque j’avais vu le Dungunmacheve mélanger les herbes préparées pour la Machi. Mais à cette époque, comme j’étais encore très petit, je ne sus pas interpréter ce que j’avais vu et, encore moins, dénoncer le criminel. »

 

« Plutôt salopard le défunt, Huenchuyán », commenta Galvarino González, manifestement ivre, constatant avec dépit que la bouteille d’eau de vie arrivait à sa fin. « Si ton histoire est vraie, le Juge va peut-être te disculper… »

 

« Mais c’est la pure vérité, mon Capitaine » gémit Huenchuyán. « Soyez bon et laissez-moi m’enfuir avant d’arriver à Carahue. En paiement, je vous ferai un bon huenchutrún… »

 

« J’m'en doutais, espèce d’Indien hypocrite !», rugit plus que ne s’exclama Galvarino González. « Ta maman ne t’a-t-elle pas dit qu’elle allait envoyer le Diable Huecufu pour te sauver de la Justice ? »

 

« Si, Señor », répondit, perplexe, Huenchuyán. « C’est pour cela que je ne comprends pas ce que diable vous faites à mes côtés. »

 

« Tu es beaucoup moins intelligent que tu ne crois, Huenchuyán. Est-ce que tu as déjà vu un carabinier arriver à pied jusqu’à ta muchulla ? Beaucoup de lieues séparent Poculón de Carahue. Comment tu expliques que je ne sois pas venu à cheval ? »

 

« Something 's wrong », dit l’Indien Huenchuyán, pâle d’effroi devant les flammèches qui sortaient des yeux de son gardien.

 

« Puisque tu es un Mapuche si lettré et que tu prétends savoir l’anglais, lis l’information à paraître demain à Carahue dans le journal des gringos. Là se trouve caché le secret de ton histoire», dit en éclatant de rire le Huecufu, se débarrassant de l’uniforme de carabinier et tendant à Huenchuyán une feuille imprimée, roussie sur les côtés.

 

Et, avant que la charrette frappée par la foudre ne fût projetée dans les airs, l’Indien lut, interloqué :

  THE CARAHUE JOURNAL (Arauco News) 

 Yesterday, there was the discovery of a smashed ox-cart at the bottom of a ravine. The Dungunmacheve Lautaro Huenchuyán’s decomposed corpse was found near the dismembered oxen. The police is trying to determine the origin of a carabineer’s uniform, the trousers’ seat of which is burnt. No trace, however, was found of the owner of the ox-cart, Lautaro Jr. Huenchuyán, the Dungunmacheve’s only son and his presumed murderer.

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 [ LE JOURNAL DE CARAHUE (Dernières nouvelles de l’Araucanie)

  Hier, on a découvert une charrette à bœufs fracassée au fond d'un ravin. Le cadavre décomposé de Dungunmacheve Lautaro Huenchuyán a été retrouvé près des bœufs disloqués. Les policiers tentent de déterminer à qui appartient l’uniforme de carabinier qui a été abandonné sur le siège et dont le fond du pantalon est calciné. À cette heure, la police n’a aucune nouvelle du propriétaire de la charrette à bœufs, Lautaro Jr. Huenchuyán, le fils unique de Dungunmacheve et son meurtrier présumé.]

 

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BREF GLOSSAIRE MAPUDUNGUN

  

Dans sa thèse de doctorat "Aprender a leer y escribir en lengua Mapudungun" (Université de Barcelone, 2012), Isabel Lara Millapán répertorie trois variantes de la langue : le "Grafemario Rangileo", proposé par le linguiste mapuche Anselmo Rangileo, l'"Alfabeto Unificado", proposé par la "Sociedad Chilena de Lingüística" et l'alphabet Azümchefe, qui réunit des caractéristiques des deux premiers. Voici encore une autre variante avec ses néologismes, où , pour faciliter l'accès au récit, je donne préférence à la lettre "h" sur la lettre  "w", et aux lettres "c" et "q" sur la lettre "k".

  

Aillarehue: confédération de lebus.

Alhue: esprit éphémère du défunt.

Am: esprit permanent du défunt. « Corps astral », en termes ésotériques.

Ampive: médecin.

Cahuín: en français on dit "désordres de banlieue »

Coñihue: con, mais plus joli.

Cullcull: trompette de métal.

Cultrún: tambour.

Cupuelhue: berceau.

Curenguequel: au Mexique s’appelle "la fête des quinze ans", bien plus tardive qu’en Araucanie.

Charqui: viande sèche de cheval.

Charquicán: idem, avec des patates.

Chemulles: têtes de mort

Chrapumtú: fils de pute, en général.

Chrochrollí: cul, mais plus compliqué.

Chueca: hockey sur herbe

Dihueñe: champignon qui pousse sur les chênes.

Dungunmacheve : interprète des prophéties de la Machi.

Ekull: cape en laine noire.

Epunamún: dieu de la guerre, très méchant .

Gualtata: herbe cicatrisante aux effets immédiats.

Huecufu: Démon plutôt sympathique et serviable. Méphistophélès.

Huenchutrún: "fellatio", en latín.

Hueteruca: aux USA, cabine de peep-show

Hueullu: pelle en bois.

Hueye: homosexuel passif.

Hueyetuve: homosexuel actif.

Huichanmapú: confédération de aillarehues.

Huinca: homme blanc.

Lantas: testicules de toute espèce.

Latue: plante aphrodisiaque, aux effets  très prolongés.

Lahuentún: massages thérapeutiques (no sex) .

Lebu: village.

Levyeún: simulacre d’enlèvement de la fiancée.

Lolquín: trompette en bois.

Llancas: colliers mapuches.

Llanqui: plate-forme supérieure du rehue.

Llí: point central du chrochrollí. Anus.

Machi: prêtresse.

Machitún: cérémonie oraculaire.

Malentún: introduction de la punún en el coñihue.

Makún: poncho.

Maqui: fruit ressemblant à la myrtille.

Marenpull: jarre.

Mellico: plante analgésique.

Metahue: amphore en terre cuite ou en bois.

Meulén: dieu du bien.

Minka: travaux agricoles collectifs.

Mocha (île de) : ilot du Pacifique Sud où vont les âmes des Mapuches, à cheval ou sur le dos d’une baleine.

Mengüeve: call-girl.

Moyas: seins très volumineux, agréables au toucher.

Muchulla: hameau.

Nguapitún: enlèvement de la fiancée, sans accord préalable.

Nguenechén: principale divinité mapuche, tantôt gentille, tantôt méchante, selon son caprice.

Nguenepín: auxiliaire de la Machi.

Nguillatufe: cacique qui commande le Nguillatún.

Nguillatún: cérémonie contre la sécheresse.

Nudotún: introduction de la punún dans le llí. "Sodomie", d’après la Bible.

Nuntún: introduction collective de la punún dans tous les orifices de la victime, avec ou sans son consentement. Aux USA : « gang-bang ».

Ñiachi: sang frais de mouton, caillé avec de la coriandre, de l’ail et du persil. La prise matinale, à jeun, guérit de la grippe espagnole.

Pihuichén: acolyte de la Machi.

Pilo(hue): bâton creux utilisé pour les semences.

Pillanlelbún: lieu du Nguillatún.

Pillay: catafalque.

Pimuntuhue: amulette contre le mal d’amour.

Pinqilhue: flûte en bois.

Punún: pénis.

Quelquel: parc pour bebés.

Quipam: tunique multicolore.

Raninhuenu: dieu vraiment très gentil. On peut compter sur lui en toutes circonstances.

Rehue: autel en forme d’escalier, taillé dans un tronc de canelo.

Trarilonco: bijoux en argent.

Trolof: cercueil.

Trutruca: très long instrument à vent.

Tuhue: hymen.

Ulmen: chef du lebu, appelé "toqui" en temps de guerre.

 

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À PROPOS DU TABLEAU :

* Chantal Waszilewska, disciple de Braun-Vega et de son style « interpictural » a peint "La demoiselle à l' Huiña" en interpicturalité avec "La Dame à l'Hermine", le tableau de Léonard de Vinci  dont l’original se trouve à Cracovie, pays d’origine de la peintre. L’huiña (leopardus guigna) est un chat sauvage qui vit uniquement en Araucanie et dans la Patagonie chilienne. La princesse araucane (Juju, la modèle de 5ans, vient de perdre sa première dent de lait), tient dans ses mains une « clava », sorte de bâton de commandement ou arme de combat, plusieurs fois centenaire.

 

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À PROPOS DE L'INDIEN HUENCHUYAN :

Entretien avec Alejandro Canseco-Jerez, Maître de Conférences à l'Université Paul Verlaine de Metz, réalisé en vue de la table ronde programmée pour le colloque organisé par l’université, dans le cadre « Image de l’amérindien dans la littérature et les arts », les 16 et 17 novembre 2007.

Canseco-Jerez : Roberto Gac, comment vous est venue l’idée d’écrire une nouvelle autour d’un Indien Mapuche ?

 Roberto Gac : Peut-être parce que j’ai passé mon enfance à Temuco, ville considérée comme la capitale de l’Araucanie. J’y rencontrais, tous les jours, en allant à l’école ou en accompagnant ma mère faire les courses, de nombreux indiens qui venaient au marché de la ville. Ils étaient habillés de leurs costumes traditionnels et les femmes parées de leurs bijoux en cuivre et en argent. Ils avaient l’air très digne, très sérieux. Ils me faisaient un peu peur…

 CJ: L’Indien Huenchuyán a pourtant l’air très drôle…

 RG : C’est vrai. Mais au fond il est très digne, très sérieux. Sa drôlerie est comme celle de tous les Indiens… et des Chiliens qui ont sans doute hérité de leur caractère. Vous savez, au Chili, nous passons notre temps à plaisanter, à rigoler… tout en étant très sérieux au fond. C’est une façon de faire face à la pesanteur de la vie ordinaire.

 CJ : Mais le personnage lui-même a-t-il réellement existé ?

 RG : Oui et non. Il m’a été inspiré par le cas de quelques Mapuches que j’ai rencontrés au Pénitencier de Santiago, où je travaillais comme stagiaire de l'Institut de Criminologie. À l’époque, je préparais mon Doctorat en Médecine et je devais présenter une thèse. Ayant choisi la Psychiatrie comme spécialité, je me suis intéressé au Complexe d’Œdipe, l’un des concepts fondateurs de la psychanalyse freudienne. Parmi des centaines de criminels enfermés dans le pénitencier, il y en avait dix qui avaient tué leur père, non pas dans leur Inconscient, mais dans la réalité. J’ai donc étudié chacun de ces cas (entretiens, anamnèse, tests psychologiques, etc.) pour en faire ma thèse « Données sur la psychopathologie du parricide », que vous pouvez trouver à la bibliothèque de la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Santiago. Elle est nettement moins drôle que la nouvelle !

 CJ : Je veux bien vous croire ! Mais revenons à votre personnage. L’Indien a une façon très particulière de vivre sa sexualité. Est-ce le cas de tous les Mapuches ?

 RG : Bien sûr que non ! Je vous rappelle que « Something is wrong’ dit l’Indien Huenchuyán » est une nouvelle, une œuvre de fiction. Elle a une réalité en soi, celle de la fiction, laquelle, comme je la définis dans mon intertexte « La Société des Hommes Célestes », n’est ni vraie ni fausse. Elle est, tout simplement. Donc, on ne peut pas faire de transpositions hâtives entre la vie quotidienne des Indiens et la vie fictionnelle. Cela dit, dans les résultats psychométriques détaillés de ma thèse, j’ai relevé une constante : la bisexualité très accentuée chez ces parricides. D’autre part, il faut tenir compte du fait que les Mapuches ne sont pas très catholiques ! Ils ont leur propre religion où le sentiment de culpabilité, si cher au judéo-christianisme, n’existe pas de la même façon. Sur ce point, ils sont beaucoup plus proches des Grecs de l’Antiquité que de nous.  Et c’est peut-être pour cela que le Marquis de Sade leur rend hommage comme étant l’un des « peuples sages de la planète ». D’ailleurs, c’est en lisant « La philosophie dans le boudoir » de Sade, où il fait cette référence étonnante au Chili, que l’idée m’est venue d’écrire cette nouvelle.

 CJ: Croyez-vous que les Mapuches d’aujourd’hui seraient contents de l’image « sadienne » que vous donnez de leurs coutumes amoureuses ?

 RG : Je ne sais pas. En tout cas, la richesse de leur langue me semble refléter la richesse de leur sexualité. Bien entendu, cela se prête à discussion. Le mapudungun est une langue encore peu systématisée. Il y a au moins trois variantes. M'inspirant de Balzac et de ses Contes drolatiques dans lesquels il invente un lexique ressemblant au français ancien, cette imprécision m'a permis de plaisanter avec les mots. D’ailleurs, j'ai fait la même chose avec l'allemand dans ma nouvelle Herpès Théologal, parsemée de néologismes. Dans la version originale de Something's wrong, dit l'Indien Huenchuyán, le texte du récit en espagnol est encadré par la citation en français du Marquis de Sade du début et l’article du journal en anglais de la fin. Le français et l'anglais jouent le rôle des bœufs qui tirent la charrette de l'Indien, et l'espagnol celui du véhicule qui charrie le mapudungun dans une sorte de métaphore linguistique. Mais, j’insiste, « Something's wrong, dit l'Indien Huenchuyán » est une œuvre de fiction et non un essai sémiologique, anthropologique ou sociologique !

 CJ : D’accord. Mais ne craignez-vous pas les réactions des comités de défense des Indiens, sans parler des protestations des féministes d'aujourd'hui ? Huenchuyán est plutôt "macho".

 RG : Je suis le premier à défendre les Indiens, pour lesquels j’ai un profond respect. Huenchuyán n’est pas n’importe qui. En fin de compte, c’est un homme exceptionnel, non seulement parce qu’il sait parler l’anglais (rires), mais aussi parce qu’il est modeste, travailleur, loyal, bon chef de famille, bon élève, philosophe à sa façon et même artiste-peintre! Si tous les Indiens étaient comme lui, alors Sade avait parfaitement raison : le peuple mapuche est l'un des peuples sages de la planète. Quant au féminisme, je vous rappelle que Huenchuyán aime profondément Frésia et il se bat, couteau en main, pour la protéger, elle et son fils. Huenchuyán est féministe à sa façon. 

 CJ : Dans « La Guérison », l’un de vos livres publiés à Paris, le protagoniste est déjà un Indien…

 RG : Effectivement. Dans « La Guérison », le protagoniste est un Mapuche qui, suite à une rupture amoureuse, devient fou. Il se prend pour Dante Alighieri réincarné, avec le devoir d’écrire une nouvelle Divine Comédie, un peu comme Pierre Ménard, l’"auteur" du Quichotte, dans la nouvelle de Borges. Le défi est considérable… Vous voyez, je me fais une haute idée de mes compatriotes d’enfance auxquels je souhaite, du fond du cœur, de récupérer bientôt les terres dont ils ont été dépossédés par les Huincas !

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