CHRONIQUE D'UN DRAME ANNONCÉ

Un billet à la 1ere personne, sans prétention aucune, mais bien au contraire pour traduire le plus fidèlement possible la prescience comme l'émotion mêlée de colère face au drame survenu à Nice.

Depuis 4 mois l’envie de me saisir de mon clavier pour relater certains ressentis à l’issue de ces samedis marqués de jaune se fait sentir, sans cesse plus prenante.

Hier elle a débordé, telle l’eau d’un vase de trop alimenté, alors que je visionnais en direct les images de Nice sur une chaîne d’informations en continu.

Naturellement, vous savez d’ores et déjà à quel drame je fais ici allusion, car en aucun cas il ne s’agit d’un incident malencontreux, ni même d’un dommage collatéral comme  certains sbires et professionnels de la communication ne manqueront sans doute pas de le qualifier. Quant au terme bavure, il est ici également totalement impropre : bien trop vulgaire et présupposant lui aussi ce qui n’aurait pu être évité. Foutaises donc car tout ici a malheureusement la saveur amer d'un drame annoncé.

Mais laissez moi s’il vous plait reprendre par le début et traduire avec des mots ce qui fut très exactement l’enchainement de mes pensées. Je ne prends certes la parole qu’aujourd’hui, soit le lendemain, mais ma mémoire des événements est aussi claire que le cristal du vase que j’évoquais plus haut.

Un quart d’heure avant la charge des CRS je visionne donc les images. Je ne connais pas la topographie de Nice. Je comprends d’après les commentaires que nous nous situons aux abords de la place Garibaldi, lieu de manifestation interdit par arrêté, selon les prérogatives prises dans de nombreuses villes de France.

Une décision éminemment politique après le samedi noir de la semaine précédente qui a vu l’Etat et nos forces de maintien de l’ordre laisser près d’une centaine de commerces : enseignes internationales,  bars, kiosques de presse, se faire saccager et/ou piller par des militants aguerris à ce type d’exaction. Si vous avez d’ailleurs des images à fournir qui montrent clairement quelles sont les forces qui leur ont été opposées, je suis comme qui dirait preneur. Une décision politique certes mais on ne peut plus viable et raisonnée en termes de stratégie de communication : il faut que force revienne à la Loi.

Mais revenons à Nice pour ne plus quitter la Baie des Anges. Nos quelques dizaines de manifestants, fussent-ils totalement pacifiques, se trouvent donc sur un espace interdit. C'est bien entendu. Je suis toutefois immédiatement saisi par deux choses :

D’une part, la disproportion hallucinante entre les quelques manifestants – on a parlé de 50 je crois – et les forces en présence : CRS mais également la police et vraisemblablement des membres de la BAC, situés plus loin sur le périmètre même de la place. Mais ici encore il s’agit de communiquer. Le message est on ne peut plus clair : nous sommes là, en puissance et donc en nombre très supérieur. Soit.

D’autre part, je ne peux m’empêcher de focaliser mon attention sur cette femme âgée et son drapeau arc-en-ciel siglé du mot « PAIX ». Dans un premier temps elle me fait très honnêtement sourire mais sans cynisme aucun : elle a tout de ces anciennes profs de collège et lycée, que l’on a coutume de qualifier de baba cool restée dans leur époque. Jusqu’à son pantalon de velours violet et son pull bleu noué autour de sa taille. C'est l’anti Instagram incarné : elle n’en a strictement rien à carrer de son image. Elle est là, agitant son drapeau et pour ce qu’on en comprend, et saura par la suite, légitimant sa présence du seul droit de manifester, arrêté préfectoral ou non.

Et là, peut m’importe que vous le croyiez ou non, je pressens très exactement l’incident qui risque de se tramer. Cette femme âgée, pacifique et dont le seul geste consiste à agiter un drapeau en parlant calmement, sauront-ils assez stupides en face pour la malmener voire au pire la blesser et contrecarrer ainsi leur beau plan de communication.

Et lorsque je dis « ils », je ne m’adresse pas bien sûr individuellement à chaque CRS en présence, je pense plutôt au « il » du groupe, cette terrible et imparable logique qui gomme l’appréciation et l’empathie de chacun à l’égard d’une situation donnée. Phénomène bien connu des regroupements de supporteurs de foot, mais qui ne s’arrête malheureusement pas là, si ce n’est que nos forces de l’ordre sont, elles, tenues à la maitrise de leurs actes pour servir le bien commun et protéger les personnes.

Car rappelons le, en cette matinée du 23 mars 2019, tout est affaire de communication. Seule inconnue à l’équation : quelle ville donnera le la pour lancer la partition. Restera aussi à déterminer quel chef d’orchestre délivre les ordres, cela alors qu’à quelques encablures de Nice le Président Macron reçoit Xi Jiping qui, ceci dit en passant, s’y connaît questions maintien de l’ordre et censure de toute expression contestataire.

Bref, durant les minutes qui suivent, on s’aperçoit que cette femme ainsi que ses « compagnons » manifestants sont dorénavant passés de l’autre côté du cordon de CRS. Soyons très clair : elle est alors hors champ, mais le professionnel de l’image qui rédige ces lignes  a parfaitement vu s’opérer les changements de positions de chacun.

Arrive alors cet homme – un commissaire j’ai cru comprendre – qui, bardé de son écharpe tricolore, procède aux sommations d’usage. Histoire ici encore de bien montrer que tout va se dérouler de façon protocolaire. Et donc la charge également ?

Et bien fatalement oui : ce qui était écrit se produit, exactement comme je l’avais craint seulement quelques minutes auparavant : les CRS chargent avec violence quelques individus totalement statiques, la vieille dame y compris.

Dans un premier temps, les images fournies toujours par la même chaîne ne permettent pas de visionner le choc qu’elle a subi. Celles qui suivront : le corps au sol, ses épais cheveux gris baignant dans une flaque de sang conséquente et puis surtout ce plot métallique à ses côtés laissent craindre le pire.

Fort heureusement, un dernier coup de com émanant du maire Christian Estrosi tentera dans l’après-midi de rassurer quant à son état de santé. Elle ne serait selon ses dires que « légèrement blessée ». Pour cet aparté, je tenais personnellement à vous afficher cher Monsieur mon mépris le plus sincère et le plus dévoué. Vous n’avez jamais fait grande preuve d’intelligence, mais chercher à désamorcer une situation dramatique par le mensonge ou une information erronée n’est pas digne d’un politique en République.

Nous voici aujourd’hui dimanche et ce delta de 24 heures apporte un éclairage nouveau : le parquet est saisi et la famille de Geneviève Legay, 73 ans, va porter plainte pour « violences volontaires en réunion avec arme par personnes dépositaires de l'autorité publique et sur personne vulnérable", tel que l'a indiqué l’avocat de la famille Me Arié Alimi à l'AFP.

Pour ce que j’en ai vu, je ne saurais qualifier autrement les actes de violence dont a été victime cette femme, Geneviève donc. Tout juste je me rassure que j’aurai pu assister hier à une mort en direct et j’imagine combien ses filles sont bouleversées elles aussi rétrospectivement.

Brandir un drapeau « PAIX » sans aucune autre forme d’expression contestataire que celle de marquer sa présence, soit sans aucun propos belliqueux ni injurieux, aurait pu ici se conclure par un drame tout bonnement révoltant.

Messieurs Macron, Castaner et consorts, méditez cela. Si tant est que vous mesuriez l'extrême gravité de la situation. 

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