Des bonnes mœurs en ce temps là et aujourd’hui.
En ce temps là, dans les années trente et quarante, les filles s’appelaient Jeannine, Germaine, Irène, Joséphine, Juliette. Elles allaient à l’école et l’une d’entre elles m’expliquait y avoir eu beaucoup de plaisir avec ses camarades. Toutes ou presque, dans ce bourg du Valois allaient au catéchisme. Elles faisaient aussi leur communion revêtues d’une longue robe blanche où la quantité et la finesse de la dentelle manifestaient le rang social.
Elle me conta le basculement d'alors, les moqueries, l’isolement, les sarcasmes dont elle eut à souffrir, lorsque sa mère prit l’initiative scandaleuse de demander le divorce d’avec un mari devenu insupportable. Car non seulement celle-ci rompait un mariage, mais encore en prit elle l’initiative et se permit-elle de mener une vie affranchie par la suite. Le bourg, dominé par ses notables, ses prêtres, ses nonnes et ses bonnes âmes ne le supporta pas. A l’âge de la pré adolescence où les amitiés sont fondatrices, le rejet et les persifflages furent des blessures profondes. Elle en garda sa vie durant des difficultés à supporter le regard des autres et un souci brûlant et envahissant de la réputation qu’elle transmit à ses propres enfants. Nombre d'écrivains parmi les plus classiques m'ont renvoyé sous des formes différentes à ce schéma d'adaptation contrainte.
Des vertus de l’abstinence
Vint l’âge adulte et la fatalité des grossesses indésirées. Alors, l’étau bien-pensant serra de nouveau ses griffes. L’interdit portait sur l’information des couples, prônait une impossible abstinence, poussait de fait nombre de maris vers des compagnes affranchies ou tarifées et conduisait les épouses vers les faiseuses d’anges. Elle me raconta à demi-mots les angoisses, les douleurs physiques et morales, la peur, les rumeurs aussi. Brassens chantait certes les amoureux sur les bancs publics mais pour y décrire comment « La sainte famille Machin, leur jetait des propos venimeux ». Elle dut y sacrifier son capital de tendresse et d’amour en y contractant maints troubles psychosomatiques à usage de contraception. Ce fut au péril de l’attachement qu’elle portait à son époux et réciproquement. Mais elle tenta longtemps de s’y acheter une compensation héroïque aux errements maternels, pour s’acheter une conformité aux yeux de sa communauté empreinte de racines chrétiennes de bienséance.
Elle n'est qu'un exemple de la pression s'exerçant sur le plus grand nombre alors.
Tu enfanteras dans la douleur, quant à ta fin !
Ses parents s’appelaient Albert, Marie, Henri, Maurice, Mauricette, Lucie. Hygiène alimentaire et soins étaient ce qu’ils étaient. Aussi, ils finirent frappés "d’attaques" comme on disait alors, cloués pendant des années par l’hémiplégie, la paralysie. Ils furent confiés à l’hospice local et aux bons soins de nones. Dames certainement pleines de charité mais qui veillaient avec fermeté à ce qu’ils trouvent le chemin du Christ dans la souffrance. Ils y furent découpés par tronçons pour ralentir la gangrène, ficelés pour éviter la rétraction des tendons, apaisés avec des prières alors que les escarres leur dévoraient la peau. Ils réclamaient la fin, ils réclamaient la paix. On les maintenait en enfer à raison des valeurs chrétiennes. Tous les savaient pourtant incurables, entièrement dépendants et souffrant durement. Mal nés, nous ne savions pas que les notables avaient accès à la morphine. Le bourg était verrouillé. Pendant des années, quotidiennement, elle les visita, les caressa, accomplit mille gestes impuissants de tendresse. Je la vois encore, passant du talc ou de l'eau de Cologne sur des membres translucides et douloureux. Je l’ai accompagnée souvent. Elle demanda humblement aux médecins de laisser aller, voire d’aider à apaiser. En vain car ils avaient peur du jugement. Le pas feutré des nones, incarnation des valeurs d’alors, chuintait dans les couloirs empuantis.
Elle y gâcha une part sensible de son quotidien pendant plus de quinze ans, les malades se succédant. Nombre de gens de sa génération abandonnèrent peu ou prou leurs parents, moralement et physiquement épuisés. Mais ce fut au prix d'une culpabilité payée à coups de remords constants. Elle supplia alors régulièrement que ses enfants lui épargnent le même calvaire le moment venu. Ce fut une hantise. Elle savait ce dont elle parlait. J'atteste, ce jour, de la contagiosité de cette peur.
Ils ont été assurément les plus nombreux ainsi.
Questionner c’est douter
Les plaques émaillées sur quelques prie-Dieu des premiers rangs du chœur de l’église portaient les noms de familles patriciennes locales : professions libérales, commerçants de gros, agriculteurs. Les mieux élevés des enfants, sur le modèle de leurs parents roturiers ne s’y installaient encore pas dans les années cinquante. Cela était bien intégré. Même la proximité de la sainte table était hiérarchisée, probablement à raison du mérite de chacun, pensions-nous, enfants. D’ailleurs les béatitudes récitées en litanie lors des célébrations n’enseignaient elles pas le respect de l’ordre social. J’entends encore « Heureux les pauvres de cœur ». Nous comprenions alors « Heureux les pauvres », le cœur nous échappait, trop ésotérique. Ou encore « Heureux ceux qui ont soif et faim de justice » laissait dans nos mémoires simples l’injonction d’acceptation. Seuls les meilleurs de ceux qui iraient au séminaire accéderaient au fond du message. C’était un temps heureux où les valeurs chrétiennes tenaient lieu de LOTO, TF1 et Prozac.
Elle resta fidèle à sa foi de jeunesse. Elle n'assistait plus aux messes, se bâtit une pratique discrète hors des heures d'affluence. Elle esquivait les contacts avec ceux qui l'avaient blessée lorsque sa mère avait affirmé son indépendance et sa dignité. Sur la fin, paradoxalement libérée lors de crises d'affection maniaco-dépressives, elle affirmera avec véhémence la charge de souffrance endurée enfant.
Vers une régression ?
Depuis une trentaine d’années nous n’entendions plus l’ensemble de ces injonctions ni les références « chrétiennes » leur tenant lieu de justification divine. La contrainte imposée de perpétuation de vies conjugales de violence et de faux semblant, l’aliénation des vies amoureuses aux aléas des cycles lunaires, l’acceptation sans contrôle des hiérarchies sociales avaient été supplantées par plus de liberté pour chacun de suivre sa voie.
Il en fut de même pour d’autres valeurs et racines. Si la mondialisation a eu quelque vertu c’est notamment de faire découvrir que l’humanisme n’était pas l’exclusivité de la chrétienté mais universel. De même que l’intolérance, l’orgueil, l’ethnocentrisme auxquels nos nations occidentales n’ont pas encore échappé, hélas, avec la complicité voire la bénédiction de goupillons consentants voire incitateurs. Certes, ailleurs, ce sont d’autres clergés, d’autres livres qui conduisent aux mêmes travers. Mais ceci n’excuse pas cela et inversement.
Des idées et faits inquiétants
Le discours de Latran d'un Sarkozy en quête d'électeurs avait éveillé l’attention sur le réveil de vieilles lunes. Habitués que nous étions aux foucades passagères de l’orateur nous n’avions pas trop réagi. La relance régulière d’opérations de communication sur l’Islam en France a réactivé notre vigilance. Car enfin, n’avons-nous pas d’autres priorités en Europe que celle-là ? Pour ne pas alimenter l’opération populiste d’agitation de vieilles peurs archaïques nous avions décidé de ne pas entrer dans l’opération.
Ce n’est pas que réflexion éthérée, des gens souffrent aujourd’hui de ces idéologie.
Mais le débat restait dans le champ du spirituel. Faute d’effet temporel visible à court terme nous ne pensions pas à intervenir. Seulement voilà, on vient d’apprendre que le nombre d’avortements chez nos jeunes allait croissant faute de moyens et d’information. Et l'on fait se battre des gens au nom de divinités.
D'autres informations alarmantes sur des régressions concrètes en matière d’accès aux soins, aux soins palliatifs , de contraception, d'IVG s’y ajoutent. Les commentaires satisfaits de quelques nostalgiques influents de mon entourage ont ajouté au souffle sur des braises que je croyais étouffées.
Dès lors, le recoupement avec le passé s’imposait de lui-même.
Sachant ce que je savais de la vie des miens, se taire eut été un silence complice.
Enfin, à y bien réfléchir, ils étaient gens du peuple et donc, parler d’eux revient à parler de l’expérience de la multitude. Dès lors l’affaire devient politique. Je crois qu’il ne vous faut donc pas avoir plus de scrupules .
Car on sait que les lobbies conservateurs de tous poils ne sont pas étranger à cette situation. On sait que d'ex gouvernements et leurs conseillers marketing raclèrent tous les segments d’opinion et n'ont rien fait pour froisser ces piliers de leurs fonds de commerce, bien au contraire. On peut même penser, avec beaucoup de générosité naïve certes, que certains de ses membres parmi les plus éminents pouvaient être de bonne foi. Ils sont issus de milieux familiaux pour lesquels se réclamer de la religion était s’impliquer au service de la liberté contre le totalitarisme (on pense à ces familles venant de l’ex bloc de l’Est).
Pire encore : nos jeunes hommes ont été engagés dans des conflits dans les fourgons d’armées menées en guerre par des illuminés intégristes nord-américains manipulés par des marchands d’armes. Cela a fait plus de 80 morts et cinq fois plus de blessés graves pour l'Afghanistan. Cela contribua à faire le lit d’autres extrémismes liberticides d’aujourd’hui.
Se taire serait accepter. Tirer parti de l’expérience
L’humanisme est universel et n’a pas besoin d’alibis religieux présents ou passés, au contraire même. Ces derniers ont fait et font encore leurs preuves de toxicité et d’intolérance et continuent à le faire, d’où qu’ils soient, leur fonction principale étant de servir de faux nez spirituels à des intérêts bien temporels. En outre, les invoquer comme ciment du lien social tend à repousser ceux qui n’y adhèrent pas, notamment comme voie d’accès à l’humanisme. J’en suis. Nous sommes très très nombreux.
Mon attachement à la collectivité qui m’a façonné et m’accompagne encore souffre de cette exclusion.
Notre pays était et doit rester neutre quant aux religions. Il doit rester ferme pour interdire les atteintes à ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Nous n’en prenons pas le chemin au motif fallacieux de prétendues menaces exogènes.
Ce n’est pas au nom d’un Dieu quelconque qu’il faut protester. C’est au nom de faits, des hommes et des femmes qui ont vécu dans leur chair les effets désastreux de prétendues racines et valeurs que l’on croyait à tort neutralisées.
On l’aura compris, celle et ceux dont je rapporte l’expérience ici m’étaient proches. Ils étaient assurément très représentatifs de ce qu’a traversé la plus grande part de la population Française. La paupérisation montante n’arrange pas les choses. C’est pourquoi il importe de tirer enseignement de leurs parcours au pays où certains se réclament aujourd'hui de supposées racines et valeurs chrétiennes et jettent le discrédit sur les autres.
Puissent-ils ainsi ne pas avoir vécu et souffert en vain.