Gaetan CALMES (avatar)

Gaetan CALMES

Socio-politique

Abonné·e de Mediapart

42 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 janvier 2015

Gaetan CALMES (avatar)

Gaetan CALMES

Socio-politique

Abonné·e de Mediapart

La fissuration du modèle de communauté globale. Le vortex

Repli sur un groupe d'appartenance où l'on trouve valeurs, protections, rituels et affects rassurants. On y trouve aussi les règles indispensables à toutes vie collective. Reste qu'il peut devenir rejet passif, actif, voire violent des autres communautés. D'ordre religieux ethnique ou d'une autre essence il nous concerne tous. Il est objet d'exploitation par qui quête le pouvoir.

Gaetan CALMES (avatar)

Gaetan CALMES

Socio-politique

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’est en posant les bons diagnostics qu’on propose les remèdes adaptés.

Nous étions sur la bonne voie

Le modèle communautaire offert par la France pendant les trente glorieuses pouvait espérer être intégrateur. Tant économiquement que socialement il était séduisant. En termes de valeurs fondamentales telles que la laïcité, la liberté d’expression, d’association, des cultes, l’égalité des sexes, d’accès aux fonctions publiques, etc. L’organisation efficace d’un système de solidarité égalitaire allait dans le même sens via les politiques de santé et d’aide sociale. L’ensemble offrait aux natifs comme aux immigrants de bonnes chances de cohabitation apaisée. L’emprise religieuse étant en déclin et les cicatrices du passé colonial se consolidant, on pouvait raisonnablement espérer que quelques vieilles causes d’ostracisme allaient se réduire. Et puis ! La France n’était-elle pas la patrie des droits de l’homme ?

Seulement voilà, des fondements plus réels et mobilisateurs de cet optimisme intégrateur sont venus à défaillir. On a constaté alors l’existence d’un phénomène pervers et auto entretenu de fissuration du cadre communautaire national global. Les uns sont tentés et cèdent aux sirènes du repli communautaire. Les autres, déplorant ce repli, font de même et se replient à leur tour sur une communauté crypto gauloise accusent ceux d’en face de ne pas « jouer le jeu »

(cf JF COPE en septembre 2012  http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2012/09/26/cope-denonce-un-racisme-anti-blanc-dans-certains-quartiers_1765680_823448.html .

Le face à face

Les deux entités, natifs comme les autres développent les mêmes attitudes qui accélèrent la vitesse d’une forme de vortex nous tirant tous vers le bas, vers l’échec.

Bien sûr les deux groupes se soupçonnent ou s’accusent réciproquement d’avoir commencé. Cet échange stérile ne conduit qu’à l’exacerbation de la situation. Car il est vrai que les solutions que l’on pourrait souhaiter sont dans l’avenir et pas dans le passé. Même si une réflexion apaisée sur l’hier peut donner des indications d’action pour demain.

Allons voir ce qu’il en est des quatre types de besoins que l’on peut retenir parmi d’autres comme principaux parmi les sources de motivations fédératrices.

Ce qui va suivre est valable pour toutes les communautés nationales, ethniques, villageoises, nanties ou démunies.

1 - Se nourrir et se loger, besoins de base sans lesquels il est stérile de se préoccuper du reste. 

La pénurie de logements abordables et la paupérisation ont grippé le moteur. L’espoir même d’y accéder s’est amenuisé car son vecteur principal par l’accès à l’emploi stable et suffisamment rémunéré c’est lui-même raréfié pour les natifs comme pour les autres. Dès lors il faut jouer des coudes pour les membres de toutes les « communautés ». L’appartenance à un sous groupe deviendra argument pour obtenir un logement mais aussi un élément explicatif du rejet du dossier.

« On me rejette parce que je suis noir, arabe, musulman, jeune, vieux, artisan, rien pour nous… »« On donne la priorité aux auvergnats, aux corses, aux étrangers, aux jeunes, aux vieux, aux fonctionnaires, aux nantis, aux français, tout pour les autres … »   

Dès lors l’autre glisse du concurrent, à l’hostile, puis à l’ennemi.

Tout ce qui le caractérise et le distingue devient souvent détestable. Comme le barbelé est détestable au prisonnier, l’uniforme à l’opprimé, la casquette au porteur de capuche et réciproquement, la manif à l’actionnaire, le haut de forme et le cigare au prolétaire, la kippa au palestinien, la barbe aux glabres, la cornette à Georges Brassens, le voile à Brice, l’odeur de cuisine à l’huile d’olive à l’adepte normand de la crème fraîche, le gamin basané à la caissière, l’adolescente séduisante à celui qui sait qu’il ne pourra pas la séduire et partant lui demande de se couvrir (voile) ou la traite de gourgandine (pute)…

Hélas en sourire, même amèrement, ne cache pas que nous sommes entrés dans la zone de la xénophobie réciproque et désormais de plus en plus souvent affichée. Lorsqu'elle ne va pas jusqu'au racisme larvé ou ouvert. Une partie significative des dénonciations entre 1940 et 1944 trouvait son fondement dans l'envie et le besoin de logement et les questions cruciales de ravitaillement, sous couvert d’ethnicité.

«  Il n’y en a que pour eux, priorité pour les logements, les aides, allocations. D’ailleurs ils savent en profiter. Ils prennent plusieurs femmes et leur font des enfants. Comme cela ils touchent plus. Nous on arrive à peine à joindre les deux bouts. Dire qu’il faut vivre avec eux dans les mêmes quartiers ! … Ils étaient fourbes maintenant ils sont provocateurs avec leur voile et leur barbe… »

« Les blancs ne veulent pas de nous, même diplômés. Ma sœur Fatima, même avec son poste d’infirmière elle ne trouve pas de logement. Borislav il galère : pas de logement, pas de boulot déclaré, pas de boulot déclaré, pas de logement.
Reste avec nous, nous t’avons toujours nourrie, logée, tu t’en souviens ? Méfies toi d’eux, ils sauront te séduire mais ne t’épouseront pas ».  

2 - Besoins de sécurité des personnes et des biens mais aussi économique. 

Ce sont surtout, des revenus durables, une justice équitable et d’accès aisé, un quotidien paisible qui sont nécessaires à l’agrégation à un groupe. Ici aussi la machine France, grince, s’essouffle et ne fonctionne plus dans certains endroits. Nous parlons surtout ici de la sécurité des biens et personnes mais aussi de l’accès à l’emploi stable car ce dernier conditionne l’espoir de la sortie des zones reconnues dangereuses. La précarité est ici aussi source d’insécurité,

Non seulement l’insécurité immédiate mais sa seule perspective suffit à faire régresser la motivation à l’adhésion aux normes et valeurs. Il en est ainsi par exemple dans des provinces où la sécurité n’est pas en cause (Est et Ouest notamment) mais où le rejet xénophobe est fort, même en l’absence de concurrence ethnique sur place.

Ici aussi le groupe exogène, surtout s’il est minoritaire, devient responsable, puis coupable. Cette fonction est indispensable pour le groupe principal et ses responsables pour préserver sa cohésion en termes de confiance réciproque. L’élu y trouve la justification à son impuissance à satisfaire ses électeurs. L’électeur y situe le coupable lui permettant de vider sa bile sans remettre en cause l’élu dont il a besoin pour faire avancer son dossier ou dont il fait partie de la clientèle obligée.

Nombre d’émeutes et de révolutions contemporaines sont liées aux questions d’insécurité. La précarité est aussi une insécurité et engendre les mêmes réactions (cf récemment la Tunisie).

Dès lors l’autre, ses valeurs, ses institutions glissent à l’hostile, puis au danger, puis inclinent au repli  communautaire. 

 « Tu as vu où ils nous font vivre et comment ils nous regardent lorsque l’on va dans leurs quartiers. Même le Père Diallo, le curé, il se déplace avec ses papiers, il n’arrête pas d’être contrôlé au faciès. Il en est à quatre gardes à vue. J’ai peur pour les petits, pour moi. La police ne vient plus dans le quartier. Je n’ai plus confiance dans leurs promesses, tous racistes. Heureusement j’ai ma famille dans le quartier» 

« Tu as vu avec qui ils nous font vivre ! Leurs jeunes ne nous disent pas bonjour, ne nous laissent pas passer sur le trottoir. Je n’ose plus rien dire, ils menacent. Il y en a une dizaine qui ressemblent tous à Ben Laden, sans compter les Rastas. Trois voitures ont brûlé hier soir. C’est encore eux. J’ai peur, la police ne vient plus dans le quartier. Je n’ai plus confiance dans leurs promesses, tous pourris.
Heureusement j’ai ma famille dans le quartier »
 

3 - Besoins d’appartenance, d’estime de soi et de reconnaissance via la fraternité

Il s’agit ici de se sentir associé aux décisions et informé pour comprendre et régler son comportement et celui de ceux dont on a la garde et enfin reconnu comme celui dont l’avis compte. C’est aussi l’appartenance à un groupe solidaire et protecteur.

Ici aussi les choses se dégradent et poussent au communautarisme de repli.

Les débats sur le droit de vote des non nationaux ont manifesté ouvertement que le désir d’association aux processus n’était pas à l’ordre du jour. Partant, ceux qui souhaitent s’exprimer s’en vont s’exprimer hors des structures ad hoc ou sous d’autres formes. On se recentrera sur la communauté la plus accueillante. Pourtant ce refus du droit de vote fut une des causes de la révolte algériennes après guerre.

L’information grand public reçue est catastrophique de ce point de vue. Les chaînes de télévision les plus populaires  (TF1, M6, TNT par exemple) véhiculent une information de dénonciation des troubles économiques et sociaux avec comme responsables essentiels les groupes minoritaires (jeunes, exogènes, ethniques et pauvres). C’est une des sources de recrutement des extrémistes violents de tous poils.

L’image du personnel politique national se dégrade auprès de l’opinion. Ce niveau d’espoir perd de sa crédibilité. C’est le fond de commerce du « tous pourris ».

Les valeurs et institutions  fédératrices outils de l'égalité et de la fraternité, sont l’objet de déclarations dites « réformistes » tendant à les affaiblir pour des raisons d’idéologie économique fondées ou non. Mutualité, services publics, école publique, fiscalité redistributive, politiques de santé sont présentés comme des vieilleries à affaiblir et renvoyées à l’initiative individuelle. C’est la perte de confiance dans les institutions publiques affaiblies ou absentes. Dès lors, l’individu faible et isolé ne peut faire seul. Il se tourne vers une communauté de moindre ampleur, plus proche, dont il attend plus de solidarité, fut-ce au prix d’autres contraintes.

Enfin, la montée de l’individualisme comme éthique tend à renvoyer à des solidarités de proximité au détriment des solidarités plus abstraites telles que la nation, l’Europe. Il en va de même avec l'impôt dont on ne traite en public qu'assorti de qualificatifs dévalorisants : abusif, spoliatif, écrasant, mal géré ... C’est l’affaiblissement non compensé des moyens publics de cohésion. Dès lors les groupes rejetés des processus démocratiques et des solidarités républicaines tendent au repli  communautaire. 

« Tous les politiques sont pourris ! Ce n’est pas eux qui vivent avec cette racaille. D’ailleurs je ne vote plus. Ils promettent et ne font rien. Ce qui compte c’est ma famille, je ferai n’importe quoi pour mes enfants mais que les autres se débrouillent. Chacun chez soi. » 

« Ils promettent, ils promettent mais le fils il a toujours pas de travail, moi non plus. Au moins, dans le quartier, le village, on s’entre-aide, on serre les coudes. Sauf avec ceux qui nous regardent de travers. Bien sûr, avoir les parents à la maison, c’est dur. Mais tu comprends, c’est un bon exemple pour les enfants, surtout avec la baisse des retraites qui arrive.» 

4 - Besoins de valeurs et de projets pour l’auto contrôle et l’acceptation de l’autorité 

On respecte les règles parce que l’on y trouve son compte.

On convoite moins la femme d’autrui si l’on est assuré de trouver autrement tendresse et estime de soi. Il en va de même avec les voitures, on ne les vole plus si on peut les acheter. Le policier britannique était respecté, sans armes, car et au service du public. L’habeas corpus qui protégeait de l’arbitraire n’y était pas pour rien. Le Bobby n’était pas dangereux. Nous en sommes à plus de 800 000 gardes à vues en France, souvent au faciès ou pour des infractions bénignes.

L'école républicaine primaire et secondaire, arc boutée sur des programmes encyclopédiques, archaïques et conçus pour des familles disposant de temps et de forts moyens intellectuels pour accompagner les enfants est devenue objet de rejet ouvert ou larvé pour trop de monde. Elle ne dispense plus de l'espoir mais est devenue lieu de rejet, de dévalorisation, d'échec et de perte de confiance en soi conduisant à la révolte ouverte ou larvée puis au communautarisme de bande. Cf. : West Side story.

Ceci génère nécessairement des révoltes individuelles et collectives dans tous les groupes sociaux. L’autorité s’en trouve délégitimé. Le fonctionnaire est vécu comme oppresseur, la fiscalité comme inéquitable. Les professeurs deviennent dispensateurs de mésestime. L’uniforme incarne le bras armé d’une collectivité aux valeurs de rejet. Pour les plus jeunes qui ne sont pas volontiers soumis, reste la révolte active ou passive devant l'écran à jouer. Pour tous se présente le repli communautaire ou l’adhésion à un corps de valeurs exogènes donnant un sens acceptable à la vie. Ce fut notamment la raison du succès du FIS en Algérie. Tout ceci est une importante source d’engagement djihadiste autant pour des jeunes issus de l’immigration que pour d’autres, gaulois de souche.

«  Ce n’est plus ma France : pas de travail, on est traités comme des moins que rien à l’école. Sans emploi, sans logement pour les jeunes comment veux-tu trouver un gars bien. Si on donnait la priorité aux français je n’aurai plus de problèmes, les mecs arrêteraient de picoler comme des fous. Et puis toujours ces jobs précaires, ou au noir ! J’ai envie de tout casser ! Heureusement que je peux compter sur la bande et sur la famille pour le business sinon … »

«  Ici dès que tu sors, les keufs te serrent. Il n’y a qu’au temple qu’on ne fait pas la différence selon la couleur de peau. Tu sais, les frères te disent de respecter et ils te respectent. J’obéis aux préceptes du livre parce que c’est la même loi pour tous, on s’entraide » 

5 - S’en prendre à la personne, pour ne plus parler des castes (classes)

Parce que depuis Isabelle la Catholique, les guerres de religions, Nicolas II, la dékoulakisation, la nuit de cristal, Sétif,  cela fonctionne.

Nous connaissons tous. La pente est de plus en plus glissante :

 «  Leurs femmes sont indécentes, ils mangent n’importe quoi, ils ne veulent pas me donner de travail, ils ont torturé l’oncle Mouloud en 60 à Tizi Ouzou, ce sont des brutes »

« Leurs femme voilées sont une provocation liberticide, leurs enfants sont vêtus n’importe comment, ils profitent de toutes les aides, ils sont fourbes » 

D’autant que certains cultivent ce terrain. Nous les connaissons. Ils manipulent les kamikazes pour les uns, ils trouvent qu’individuellement ça va mais qu’à plusieurs, les auvergnats sont gens à problème … pour les autres.

Que faire ? Rétablir les flux fédérateurs 

Cesser les anathèmes... Accuser ne construit pas. Cela repousse la plupart des individus vers le groupe qui comprend, voire approuve le comportement en cause.

Cela ne veut pas dire que l'on accepte et que l'on s'oblige à adopter le comportement que l'on réprouve. C'est jouer "plus fin" en se donnant le temps d'amener à infléchir un comportement par d'autres voies, plus acceptables, dont les suivantes.  

Répondre aux besoins de base et vite... Il faut investir dans le logement et réorienter les fonds spéculatifs vers l’investissement créateur d’emploi, voire partager l'emploi comme le démontre le collectif "Roosevelt".  Ce sont les premières sécurités. Le marché n’y suffira pas, il joue court terme et spécule offshore.

Répondre aux besoins de sécurité : Assécher les marchés illicites qui nourrissent les pègres comme démontré lors de la fin de la prohibition aux Etats Unis. Rétablir une police de proximité. Traiter l'accès à l’emploi, source de sécurité.

Ouvrir la citoyenneté comme on le fit au XIX ème siècle, ce qui contribua à mettre fin aux violences sociales et assura un partage acceptable des efforts et des richesses.

Valoriser les modèles de réussites crédibles, honorables et à portée d’un plus grand nombre : emploi, citoyenneté, comportements écologiques et citoyens. L’avenir du plus grand nombre n’est pas dans le foot, la chanson, le mannequinat, le trading.

Restaurer la légitimité de l’action de la collectivité élargie : l’état. Ceci tendra à fonder une meilleure acceptation de ses contraintes. Dénoncer et sanctionner ceux qui ne respectent pas les règles au prorata du dommage collectif causé.

Restaurer une planification souple qui permette de savoir vers quoi bâtir son avenir et pourquoi faire effort aujourd’hui, fut ce approximativement. L’Europe peut en constituer un cadre aussi. Le marché ne dit rien de fiable. Ne plus se fier à lui et à ses thuriféraires..

Restaurer les hiérarchies sociales sur le fondement de l’utilité collective et valoriser les réussites légitimes sur des critères qui ne reposent pas sur la geste libérale individualiste qui vient de démontrer sa toxicité pour le plus grand nombre. Limiter la durée et le nombre des mandats, car la responsabilité collective ne peut être une source de revenus sauf à dériver là où nous en sommes : la perte de confiance.

Il y en a d'autre encore mais il ne faut pas lasser.

Ceci constitue presque un programme.

On ne nous dira plus que nous savons pas construire mais démolir

A vous lire

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.