De la nécessité d'adapter l'action internationale à la sophistication de Daesh

Cela fait maintenant plusieurs semaines, plusieurs mois pour certains acteurs, que le conflit au Moyen-Orient entre la coalition internationale et l'État islamique a éclaté. Parce que le groupe Daesh représente un islamisme radical novateur, la réponse des Occidentaux se doit d'être plus réfléchie que jusqu'à présent, alors que l'emprise territoriale des djihadistes s'étend de jour en jour.

Cela fait maintenant plusieurs semaines, plusieurs mois pour certains acteurs, que le conflit au Moyen-Orient entre la coalition internationale et l'État islamique a éclaté. Parce que le groupe Daesh représente un islamisme radical novateur, la réponse des Occidentaux se doit d'être plus réfléchie que jusqu'à présent, alors que l'emprise territoriale des djihadistes s'étend de jour en jour.

Kobané, ville syrienne à la frontière de la Turquie, est en passe de tomber aux mains des djihadistes de l'État islamique (EI). Ce n'est sans doute qu'une question d'heures, de jours tout au plus, alors que la résistance recule peu à peu depuis trois semaines. Troisième ville kurde de Syrie, la prise de Kobané représente une petite avancée – mais une avancée tout de même – dans la volonté du groupe Daesh d'asseoir sa suprématie dans la région. Déjà en possession de terres reculées en Irak et en Syrie, cette toute nouvelle expansion est un atout formidable pour les islamistes : en plus d'avoir la mainmise sur une importante portion de la frontière syro-turque, les trafics de pétrole – principale manne financière de Daesh – ne s'en trouveront que plus facilités.

L'EI cherche à déstabiliser les relations occidentales

Mais comment se contenter des faits et ne pas tenter d'analyser ce qui est en train de se jouer au Moyen-Orient. Car il ne s'agit pas de simples percées djihadistes ; le groupe de l'EI n'est pas celui d'Al-Qaida hier. Bien mieux organisé – à tous niveaux –, ses aspirations sont autrement plus grandes et de facto plus inquiétantes que le groupe d'Oussama Ben Laden.  

En plus de l'arme financière grâce à ses implantations dans les zones pétrolifères d'Irak et de Syrie, Daesh semble manier la géostratégie d'une main de maitre. La ville de Kobané ne représente pas simplement une place forte reliant Syrie et Turquie, pas plus que les velléités djihadistes sont uniquement matérielles. En s'attaquant à la troisième ville kurde de Syrie, l'EI entend apparemment réveiller le bellicisme qui sommeille entre Turcs et Kurdes, et par là même ajouter un peu de chaos à la situation présente. Loin de s'indigner du sort réservé à cette minorité, le président turc Recep Tayyip Erdogan a ainsi gratifié les forces engagées contre les islamistes d'un constat hautement provocateur et éminemment alarmant. Selon lui en effet, les islamistes de Daesh ne représentent pas le même danger que les forces armées du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Le message est clair, les priorités de la Turquie le sont également. En témoignent d'ailleurs les conditions posées par M. Erdogan pour une intervention de la Turquie au sein de la coalition : la création d'une zone d'exclusion aérienne et la sécurisation de la frontière. Autrement dit, servez mes intérêts et je vous appuierai. Les réactions ne se sont pas fait attendre ; des manifestations pro-kurdes ont éclaté pendant la semaine, faisant une trentaine de morts.

Le conflit turco-kurde n'est semble-t-il pas le seul visé par l'EI. Comment ne pas soupçonner les djihadistes de Daesh d'avoir voulu envenimer les relations franco-algériennes en perpétrant l'assassinat d'un citoyen français sur le sol kabyle ? Plus qu'une branche de l'islamisme radical cherchant à faire parler de lui, l'EI est en quête d'un dessein bien plus profond et pérenne dans le temps ; il cherche à détricoter le tissu relationnel déjà instable d'un Proche-Orient aux allures de poudrière.

La coalition se doit de problématiser la situation

Face à un djihadisme plus contemporain et bien mieux armé – à tous niveaux – que ne l'était Al-Qaida – certaines mouvances autrefois sous son giron tendent à passer sous la bannière de l'EI –, la réponse de la coalition internationale doit être à la hauteur ; parce que Daesh bouscule la tradition islamiste, en souhaitant notamment implanter un véritable État sous le régime du califat, l'Occident se doit d'agir après mure réflexion sur les aspirations djihadistes.

Pour l'instant, l'on ne peut que s'interroger devant des réactions prises en conséquence de causes, sans véritable problématisation des événements. Certes, la coalition ne pouvait pas jouer l'immobilisme et les frappes aériennes représentent de ce point de vue un minimum syndical ; certes, le renforcement des contrôles aux frontières de l'espace Schengen est nécessaire, alors que 3 000 djihadistes européens seraient présents en Irak et en Syrie. Mais le temps est plus que jamais venu d'ouvrir une discussion au sein de la coalition internationale pour prioriser les interventions et, surtout, cesser d'être dans la réaction. Les frappes aériennes, de la confession du Pentagone, ne peuvent pas résoudre le conflit au Proche-Orient, bien trop sophistiqué et infernal.

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