L’Irlande d’après crise : comme un arrière-goût amer

L’Irlande est officiellement sortie du programme d’aide financière européenne. 85 milliards d’euros versés notamment dans le but de renflouer les banques de l’ancien tigre celtique, à l’origine de la crise dans le pays. C’est le premier pays de la zone euro sous assistance financière à s’affranchir de l’aide de ses partenaires. L’heure n’est pourtant pas à la fête, l’austérité n’a pas dit son dernier mot.

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Après plus de quatre années de crise, l’Irlande se relève. Sur les 85 milliards d’euros du plan de sauvetage, accordé par l’UE et le FMI, 35 milliards ont supporté le seul secteur bancaire, criblé de dettes ; les 50 milliards restants ont couvert les besoins budgétaires du pays. Le 15 décembre dernier, Dublin est sorti du programme d’aide européen, retrouvant ainsi un peu d’indépendance. Sláinte ? Non pas encore. La politique de rigueur devrait se poursuivre encore quelque temps. 

Le « sacrifice » des Irlandais

Le Taoiseach a prévenu ses compatriotes, la situation ne « changera pas du jour au lendemain. » Dans une allocution télévisée, Enda Kenny, le chef du gouvernement, a annoncé la sortie du plan de sauvetage que son pays avait été contrait d’accepter de la part de l’Union européenne et du FMI en 2010, quand l’explosion de la bulle immobilière menaçait son système bancaire d’une faillite totale.

Trois ans plus tard, Enda Kenny souligne « une étape importante, mais pas une fin en soi. » Il honore les « sacrifices » consentis par une population éprouvée par une cure d’austérité drastique, en insistant que « pour beaucoup, les récentes améliorations de la situation économique ne se sont pas encore fait sentir dans la vie quotidienne. » Pour le gouvernement, ce n’est pas le moment de changer de direction, il faudra « poursuivre des politiques budgétaires prudentes », conscient de ses « faiblesses » comme l’endettement et le chômage.

Et l’événement est loin de susciter l’enthousiasme des Irlandais : dans un sondage paru sur le site d’information Thejournal.ie, seuls 6 % des 4000 participants se déclarent « plus heureux aujourd’hui ». À l’inverse, ils sont 53 % à se trouver « plus inquiet » par la nouvelle. L’Irish Sunday Times estime, dans son éditorial de dimanche dernier, que la sortie du plan d’aide « ne signifie pas la fin des problèmes. Comme pour un patient qui sort de soins intensifs, cela peut prendre du temps avant de recouvrer une pleine santé ».

Le dirigeant centriste a annoncé que le gouvernement allait présenter un programme économique sur sept ans, dans la semaine, afin de « garantir que jamais plus la stabilité de l’Irlande ne soit menacée par la spéculation et l’avidité ». « Nous ne renouerons jamais avec cette culture », poursuit-il.

Les mesures d’austérité, une claque sociale

Pour se sortir de leur tourbière, recevoir les félicitations du FMI et des marchés financiers, le peuple irlandais a dû courber l’échine.

Le gouvernement a tout d’abord réduit les dépenses publiques : il a visé avant tout les fonctionnaires (licenciement de 12 % d’entre eux entre 2008 et 2015, baisse de leurs salaires, conditions de retraite moins favorables pour les nouveaux venus) et les prestations sociales (baisse ou disparition des aides aux retraités, fermeture de crèches, réduction d’un tiers de l’allocation recherche d’emploi) ; augmentation des impôts indirects, comme la TVA et les taxes sur les alcools et les cigarettes ; augmentation de l’impôt sur le revenu ; mise en place d’une taxe sur l’eau (jusqu’ici gratuite) et la propriété ; baisse du salaire minimum de 11,6 % ; recul de l’âge de la retraite de 65 à 66 ans en 2010, puis à 68 ans en 2018 ; réduction de 25 % des budgets de la santé. Entre autres.

Dans ce climat de crise extrême, le gouvernement s’est battu pour maintenir son taux ultra-réduit de 12,5 % d’impôts sur les sociétés. L’ancien ministre des Finances, Brian Lenihan, martelait à ce propos « il est hors de question de revenir sur la stratégie qui a fait la fortune du pays depuis les années 1990, en attirant les sièges sociaux de multinationales et les investissements étrangers.      Mieux vaut ponctionner lourdement la population irlandaise que de prendre le risque de tout perdre en faisant fuir les capitaux internationaux ».

Une émigration massive

Signe fort du malaise, les 90 000 départs chaque année. Les Irlandais émigrent en masse et plus d’un quart de la population a été touchée par le départ d’un proche et la moitié des 18–24 ans envisage le même chemin.  

L’Irlande figure en tête des pays que les gens sont plus nombreux à quitter qu’à adopter pour s’y installer, l’écart étant de 35 000 personnes. En six ans, l’ancien tigre celtique est passé du plus fort taux d’immigration en Europe au plus fort taux d’émigration. Sur une population de 4,6 millions d’habitants, 400 000 personnes ont émigré depuis le début de la crise en 2008. Plus inquiétant encore, certains économistes rappellent que la baisse de 1 % du taux de chômage (12,5 %) depuis un an, peut aussi s’expliquer par les forts taux d’émigration, notamment parmi les jeunes.

Un secteur bancaire toujours fragile

L’austérité a porté ses fruits en Irlande. Le sauvetage avait pour seul objectif de redresser le secteur bancaire, ce qui est chose faite. Alors que son plan d’ajustement vient de prendre fin, l’Irlande affiche malgré tout aujourd’hui une dette publique équivalente à la nôtre, une croissance médiocre et un déficit qui tourne autour de 8 %. 

Malgré les efforts d’assainissement des banques irlandaises, les tests de résistance du secteur, les stress tests, risquent de mettre en lumière certaines faiblesses : de retour sur les marchés, le pays emprunte à des taux convenables, mais la croissance est en dents de scie, le chômage reste élevé et la demande intérieure s’essouffle.

Les Irlandais se sont laissés tondre la laine sur le dos

Il flotte comme un sentiment d’injustice en Irlande. La crise financière est due essentiellement à la spéculation immobilière et à la crise du bâtiment. Et il est difficile à la population d’avaler la pilule. Les détenteurs d’obligations dans les banques irlandaises avaient placé leur argent dans des investissements à haut rendement – donc risqué –, c’est pourtant l’État, sur ordre de la BCE, qui a dû sauver les établissements financiers.

À l’approche des élections européennes au printemps prochain, le paysage est sombre. Dans un climat où le chômage et la stagnation économique sont très présents, la tentation eurosceptique est forte.

Aussi, les chiffres du ministère des Finances font apparaître que 17 % des titulaires de prêts immobiliers n’arrivent pas à tenir leurs échéances. Pour le logement social, ce sont quelque 113 000 personnes qui doivent attendre jusqu’à dix ou quinze ans avant de se voir attribuer une habitation à loyer modéré.

« Les inégalités s’aggravent. Il y a des gens qui vivent avec 50 euros ou moins une fois qu’ils ont payé leurs factures. Nous avons eu huit budgets d’austérité depuis 2008 » explique John Bisset, un travailleur social. Pourtant, même si beaucoup d’Irlandais ont le sentiment de payer pour de riches banquiers restés impunis, l’Irlande ne connaît pas d’agitation sociale, comme en Grèce ou en Espagne.

Michael Taft, économiste pour le syndicat Unite parle d’« une profonde injustice ». « Les gens se sentent impuissants face à cette situation. Nous sommes un petit pays à la périphérie de l’UE, désarmé face à la Commission européenne, à la BCE et au FMI » ajoute-t-il.

« Le peuple irlandais a payé 42 % du coût total de la crise bancaire européenne » dit-il. Voilà une tonte en bonne et due forme.

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