Monétiser la présence étrangère : le jeu dangereux de Djibouti

Djibouti fait payer très cher la présence des forces armées américaines, françaises et japonaises dans son port. Une facture salée justifiée par son positionnement stratégique, au croisement d’importantes lignes commerciales et maritimes. Guidé par sa cupidité économique, le président Ismail Omar Guelleh a néanmoins exempté la Chine de payer des loyers aussi exorbitants, ce qui risque de sérieusement entamer son capital fiabilité auprès de ses autres partenaires.

Fin septembre 2014, le ministre djiboutien des Affaires Etrangères Mahmoud Ali Youssouf et l’ambassadeur de la Chine à Djibouti Fu Huaqiang signaient un accord de coopération économique et technique prévoyant que la Chine injecte en Djibouti, sans contrepartie aucune, 150 millions de yuans (soit plus de 24 millions de dollars). Un don donc, davantage qu’une coopération véritablement bilatérale, qui va permettre de financer un projet de construction de la Bibliothèque Archives à Djibouti et d’autres projets de développement des infrastructures dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’eau, et de l’énergie.

La présence de la Chine en Djibouti est croissante et ne se limite pas à des partenariats de développement. Les Chinois ont intérêt à conforter leur positionnement en Djibouti. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas les seuls.

Djibouti, une cité portuaire stratégique

La localisation de la République de Djibouti, pays de la corne de l’Afrique, est hautement stratégique. Depuis 2000, elle s’affirme de plus en plus comme un hub global au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de la péninsule Arabique, sur la deuxième route maritime la plus utilisée pour le commerce international. De nombreux pays utilisent le port de Djibouti comme une base de maintenance et de réapprovisionnement.

Djibouti est aussi la plaque tournante de la lutte contre le terrorisme d’Al-Qaida ainsi que contre la piraterie sur les cotes somaliennes. La cité-Etat abrite donc, en plus des forces armées françaises, plusieurs autres bases militaires étrangères, dont celle des armées américaines (le Camp Lemonnier étant la seule base militaire américaine permanente en Afrique) et japonaises.

Et ce contre (de très substantielles) rémunérations. La France débourse la bagatelle de 40 millions de dollars de « loyer » pour avoir le droit de maintenir son implantation militaire. La facture s’élève à 30 millions de dollars pour les États-Unis et le Japon.

Outre les puissances étrangères, les grands groupes qui viennent faire affaire dans ce port se voient également facilement ponctionnés à la première occasion. Récemment, c’est Total qui a été sommé par les autorités judiciaires djiboutiennes de payer une forte amende (90 millions d’euros soit 115 millions de dollars) pour des actes de pollution datant de plus de vingt ans. Ce qui a finalement valu à la compagnie de déposer le 7 octobre au greffe du tribunal de commerce une déclaration de cessation de paiement et de renoncer à un marché qui lui amène plus d’ennuis que de profits.

Le traitement de faveur de la Chine

La Chine, elle, est exemptée. Et elle bénéficie de beaucoup d’autres privilèges. Le 25 février 2014, le ministre djiboutien de la Défense, Hassan Darar Houffaneh et son homologue chinois le général Chang Wanquan signaient un accord de partenariat stratégique de sécurité et de défense. Djibouti a offert des installations militaires comme un port d’attache de la marine chinoise et a sollicité en échange « une coopération militaire élargie pour nous permettre de renforcer les capacités opérationnelles des forces armées djiboutiennes afin de préserver la sécurité dans le pays et de nous aider à consolider la paix et la sécurité dans la sous-région », expliquait Houffaneh.

Quand le président Guelleh prive DP World, l’entreprise la plus importante des Émirats Arabes Unis, de sa concession pour avoir refusé d’extrader vers Djibouti son ancien ami devenu dissident et rival Abdourahman Mahamoud Boreh, c’est immédiatement à la Chine qu’il la propose. Un recyclage qui, tout en flattant la Chine, rappelle douloureusement à Dubaï que Djibouti est bien décidé à accueillir ce concurrent puissant, venu rafler de nouvelles parts de marché.

Djibouti ou la stratégie de la girouette

Ces accords économiques et militaires, outre qu’ils sont conclus avec la Chine avec une complaisance manifeste, ont de quoi donner le tournis. Cette dernière profite manifestement d’un traitement de faveur qui a de quoi faire enrager les autres partenaires de Djibouti. L’accord militaire notamment, non sans inquiéter la France, n’a guère plus aux autorités américaines. Susan Rice, spécialiste américaine en politique étrangère et conseillère à la sécurité nationale des États-Unis, avait exprimé ses inquiétudes à propos de l’implantation d’une base militaire chinoise à Djibouti. Les États-Unis ont même incité le président Guelleh via diverses offres, à refuser l’offre chinoise.

Pas plus tard que le 13 octobre, Ismail Omar Guelleh recevait encore une délégation conjointe de la China Investment Corporation (CIC), l’un des principaux fonds souverains chinois, gestionnaire de 200 milliards de dollars de la réserve de change chinoise, ainsi que la China Merchant Holding International (CMHI), un important conglomérat basé à Hong Kong, avec tous les honneurs.

Et durant cette visite, le président de rappeler à ses hôtes les opportunités d’investissements offertes par le marché « florissant et dynamique » de son pays, sans oublier de souligner l’arsenal législatif que le pays peut offrir pour garantir les intérêts des investisseurs étrangers. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir le numéro du courtisan faisant les yeux doux aux deux richissimes géants.

Face à ces courbettes, il est légitime que les autorités américaines et françaises se demandent si les accords conclus avec Guelleh revêtent une quelconque fiabilité ou si la logique du président suit tout simplement celle du plus offrant. Elles pourraient, comme Total, finir par s’agacer.

Ismail Omar Guelleh devrait prendre garde. En accordant ses concessions portuaires avec une telle désinvolture il ruine son capital réputation, la loyauté ne faisant manifestement pas partie de ses priorités. Or, c’est une valeur capitale en diplomatie et son absence pourrait bien le desservir un jour ou l’autre.

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