Frederica Mogherini : nouveau visage de la diplomatie européenne

La nomination de Frederica Mogherini au poste de haute représentante pour la politique extérieure et la sécurité de l’Union européenne aura fait couler beaucoup d’encre jusqu’à l’annonce de sa nomination le 30 août dernier. Choisie pour de bonnes, mais aussi de mauvaises raisons, le successeur de Catherine Ashton arrive aux affaires avec de nombreux dossiers brûlants sur son bureau.

Frederica Mogherini et Catherine Ashton Frederica Mogherini et Catherine Ashton

Prendre en charge la politique extérieure de l’Union européenne est un sacerdoce duquel on ne ressort pas indemne. Les pressions contradictoires sont fortes entre les Etats membres. Les visions et intérêts sont bien souvent opposés et parvenir à un compromis qui fasse sens en termes de géopolitique n’est pas aisé. Remis en cause par les pays de l’Est, la nomination de Frederica Mogherini a finalement survécu aux fourches caudines des tenants d’une politique de grande fermeté vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine. Cela s’explique par la nomination du Premier ministre polonais Donald Tusk à la présidence du Conseil européen, mais aussi par la nécessité pour la nouvelle Commission de compter quelques femmes dans ses rangs. Les candidates ne se bousculaient pas et remplacer Catherine Ashton par un homme aurait été malvenu dit-on dans les chancelleries…

Une actualité brûlante et délicate

Une fois les questions d’affichage et de compromis politique réglées, il est temps pour la commissaire italienne d’entrer en scène et de s’occuper des sujets chauds. Le premier d’entre eux est sans conteste l’Ukraine où la solution négociée est encore loin d’être à portée de main. Les principaux acteurs du conflit campent sur leur position et l’embrasement peut reprendre à tout moment sur le terrain. Jugée trop proche des positions russes par ses détracteurs avant sa nomination, Frederica Mogherini devrait suivre la ligne tracée par Catherine Ashton qui consiste à donner des gages aux autorités de Kiev et à sanctionner la Russie. Avec quelles perspectives de réussite ? 

La réponse à apporter à la menace terroriste au Moyen-Orient est également dans toutes les têtes. Une attitude européenne commune est certes plus facile à définir, mais l’efficacité d’une politique dans la région nécessite une vision de long terme dont tous les Occidentaux semblent dépourvus depuis une décennie. La politique d’affichage démocratique en Libye, en Irak et en Syrie s’est avérée catastrophique et l’Europe doit aujourd’hui payer les pots qu’elle a cassés.

Les troubles que connaissent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient ont également des répercussions sur le Sud de l’Europe avec l’arrivée massive d’immigrants qui paient de leur vie la traversée de la Méditerranée. Chaque semaine, la nouvelle d’un naufrage d’une navigation de fortune vient endeuiller les côtes italiennes et grecques. L’Union européenne et sa représentante pour les relations extérieures doivent se montrer fermes à l’encontre des passeurs sans scrupules, mieux contrôler les frontières et renforcer l’aide financière et la stabilité dans les régions qui alimentent ce trafic d’êtres humains. Un défi très délicat à bien des égards.

Tchétchénie, Géorgie, Azerbaïdjan, Haut-Karabagh, Arménie : des situations au potentiel explosif 

La politique (étrangère) ne consiste pas seulement en la résolution des problèmes en cours, elle doit aussi permettre de prévenir des conflits qui peuvent dégénérer à tout moment. Malheureusement pour la diplomatie européenne, les principaux points de crispation se situent dans la sphère d’influence de la Russie. La Tchétchénie – qui fait d’ailleurs partie du territoire russe – est à surveiller de près. Si la guerre est officiellement terminée, il y règne un parfum de chaos dans lequel les islamistes font leur terreau. Les populations en ont assez de vivre dans la peur et la misère. Les sirènes du wahhabisme se font douces aux oreilles d’une partie croissante de la population. Entre vraies provocations de Moscou et inquiétante montée de l’intégrisme religieux, la Tchétchénie peut devenir le théâtre de nouvelles opérations militaires au coût insoutenable pour la population. La République voisine du Daghestan est aussi sous contrôle et le risque de propagation à l’ensemble de la région est le scénario catastrophe que tout le monde redoute (Russie comme Union européenne).  

Il faut dire que le potentiel de déstabilisation régionale est fort dans le Caucase. Outre les républiques autonomes russes, il faut compter avec une Géorgie qui a perdu le contrôle de l’Ossétie du Sud à la suite de la guerre contre Moscou en 2008. Trop sûr de sa force après avoir reçu le soutien de l’OTAN, l’ancien président Saakachvili a fait une erreur grossière en s’attaquant militairement à la Russie. Son pays, amputé, en paie toujours le prix aujourd’hui et l’UE serait bien inspirée de proposer ses bons offices pour apaiser la situation et travailler à un retour à la normale.

Toujours dans la sphère d’influence russe, mais pas concernée en premier chef, on compte le Haut-Karabagh que se disputent l’Arménie et l’Azerbaïdjan.  Foyer de tension moins connu, mais qui pourrait entraîner une guerre meurtrière après un premier conflit sanglant entre 1988 et 1994. Légalement territoire azerbaïdjanais, ce sont pourtant les forces arméniennes qui occupent le terrain. Alors que la situation tendue pourrait être désamorcée avec le concours de Moscou et de Bruxelles, peu a été entrepris depuis vingt ans et l’Azerbaïdjan renonce à 20 % de son territoire. Jusqu’à quand cette situation peut-elle perdurer ? 

Fort de ses principes et d’une politique plus éclairée, l’Union européenne, à travers Frederica Mogherini pourrait avoir une influence bien plus positive sur les conflits ouverts et larvés. Les prochains mois seront déterminants. Soit l’Union européenne s’appuie fermement sur le droit et le principe du dialogue, soit elle se perd en circonvolutions au risque de laisser le feu se rallumer à ses frontières. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.